C. Au point de vue religieux
Le troisième évangile a été sous ce rapport l’objet d’appréciations très différentes. Dès les temps anciens on a compris la relation étroite qui le rattache à l’apostolat et à l’enseignement de Paul. Selon Origène et Eusèbe, plusieurs pensaient même que, quand Paul parlait de son évangile, il voulait désigner par là l’écrit de Luc. Dans les temps modernes, l'historien Gieseler a surtout contribué à remettre en lumière le caractère paulinien du troisième évangile.
Baur est parti de ce fait, en l’exploitant à outrance pour en faire une des bases de sa critique des évangiles. Luc est, selon lui, le contrepied de Matthieu, celui-ci absolu-
ment judéo-chrétien, celui-là rigoureusement paulinien et hostile au premier. Son caractère religieux est celui d’une opposition constante au judaïsme et à la loi, aux Douze, à Pierre lui-même. Le Hollandais Schollen a suivi ces traces : « Luc altère les paroles de Jésus de manière à favoriser l’universalisme et à diminuer la considération des Douze... [ reconstruit la tradition d’après le type d’enseignement paulinien, ce qui Ôte à cet écrit toute garantie de vérité historique » {Das paulin. Evang., p. 249). Un écri-
vain qu’on a longtemps désigné sous le nom de « lano- nyme saxon » (Hasert) alla même jusqu’à voir dans l'écrit de Luc une satire sur le compte des Douze et de Pierre, el, ce qui rendait la chose encore plus piquante, écrite par Paul lui-même. Toute la France à pu lire dans la Revue des Deux-Mondes l'écho de cette critique. Dans un article intitulé : « Un essai d'histoire religieuse » (1865), M. Burnouf disait : «Tout ce qui dans Matthieu est favorable aux Juifs ou à la loi mosaïque est supprimé par Luc; il omet les paroles de Jésus qui dans Matthieu confirment l'autorité des Douze ; il Ôte à ceux-ci le mérite d’avoir fondé la religion du Christ en leur ajoutant septante envoyés ; il rabaisse Pierre, etc. » Toutefois Baur et Scholten, ne pouvant s'empêcher de reconnaître dans l'écrit de Luc beaucoup de passages contraires à ces assertions, ont supposé un remaniement postérieur qui aurait modifié l'écrit primitif dans un but de conciliation, comme s’il suffisait de Joindre l’un à l’autre deux enseignements contraires pour les concilier.
Mais dans l’école même de Baur se trouvèrent des hommes, comme Volkmar et Zeller, qui, reconnaissant l'unité de notre évangile, cherchèrent à justifier la présence dans cet écrit paulinien d’assertions favorables au judaïsme ek aux apôtres. Le premier, qui voyait dans Marc la réponse
d’un paulinisme modéré au manifeste judéo-chrétien de Apocalypse, trouva dans Luc le document d’un paulinisme encore beaucoup plus accentué que celui de Marc.
Comme, selon lui, c'était Marc qui avail créé en grande
partie le personnage de Jésus, l’auteur de Luc imagina de faire du ministère ambulant de Jésus le prototype de celui
de Paul, afin de recommander l’œuvre anti-légale de ce der-
nier à la majorité judéo-chrétienne de lPEglise. Ce qu’il y avait de réel au fond de ces récits, nul ne pouvait le dire. Les éléments judaïques répandus dans Luc n’élaient que des moyens de conciliation. D’après Overbeck et Wiltichen, le caractère de Luc n’est déjà plus qu’un paulinisme teinté
de judaïsme. Selon Hollzmann, tout ce que l’on à eru y découvrir d’hosuile au judaisme, aux Douze et à Pierre
est erroné. Ce qu’il renferme de vraiment paulinien, c'est son universalisme. Seulement la rigueur (lu paulinisme
primiuf s’y montre affaiblie et l’on glisse déjà sur la pente
conduisant au catholicisme du second siècle. Enfin Holsten va jusqu’à faire de Luc lintermédiaire entre le judéo-
christianisme et le paulinisme et à lui donner une
place semblable à celle que Baur avait attribuée à Marc et qu'Hilgenfeld lui assigne encore à cette heure. Après de telles oscillations, on comprend cette ironie de
Wetzel (p. 51): « De sorte que chacun peut aujourd’hui
choisir à son gré. Ou envisager Marc, avec Baur, comme le médiateur qui évite toute controverse, ou bien faire de lui, avec Holsten, le champion du paulinisme; ou bien encore faire de Luc, avec Baur et Hilgenfeld, Pavocat du paulinisme, ou trouver en lui, avec Holsten, le conciliateur entre les partis : tout à choix!» Le fait est que, comme Je dit Weiss (Eint. $ 48, 6): « Les confirmations de l’enseignement de Paul que renferme notre évangile n’ont nullement une tendance polémique contre des conceptions
MARI AMEN RS pe l'E es Si AN
différentes, mais visent uniquement à fortifier la foi dans le sens paulinien de ce mot et à avancer la vie qui procède de cette foi.» Reuss pense à peu près de même : « Nous nous rapprocherons davantage de la vérité en affirmant que ce n’est point un intérêt de parti, mais une impartale recherche de la vérité et un désir sincère de posséder une plus grande richesse de faits, qui a porté Luc à rassembler les matériaux de son écrit » (Gesch. der heil. Schr. & 195). Renan lui-même reconnaît Luc comme un disciple de Paul « modéré, tolérant, plein de respect pour Pierre, même pour Jacques. Il est aussi respectueux qu'on peut l'être pour les apôtres ; mais il craint pourtant qu'on ne leur fasse une place trop exclusive » (allusion à ce qu'il croit être le but du récit de la mission des Septante; Les Evangiles, p. 265 et 270).
Voilà les jugements; étudions les faits. |
Comme preuve d’hostilité contre le judaïsme, Hilgenfeld cile la comparaison du peuple juif avec un figuier stérile prêt à être coupé (XIII, 6 et suiv.). Mais ce figuier n'est-il pas lobjet de la sollicitude et de l’intercession du vigneron? — Jérusalem est appelée la meurtrière des prophètes (XII, 33). Mais le judéo-chrétien Matthieu dit la même chose (XXII, 87-38). — Le roi fera mourir les habitants de cette ville (XIX, 27); absolument comme dans Matthieu (XXII, 7); seulement Luc a soin de rapporter les sanglots de Jésus prévoyant celte catastrophe (Luc XIX, 42), fait dont Matthieu ne parle pas. Si c'était l’inverse, que dirait la critique ? — L'annonce du rejet d'Israël et de la vocation des paiens (XIII, 28-29 ; XIV, 23) se trouve également et peut-être plus énergiquement formulée dans Matthieu (VIT, 11 et 12; XXI, 41-43). On voit ce que valent ces prétendues preuves de l’anti-judaïsme de Luc.
Il est facile de constater, au contraire, que l'esprit de son
écrit est celui du plus religieux respect pour le judaïsme et pour la loi. C’est dans le Lieu saint du temple qu’est annoncée l’œuvre nouvelle ; au jour fixé par la loi, Jésus est incorporé à fsraël par la circoncision et tous les rites prescrits; c’est du trône de David son père qu’il doit hériter. A l’âge de douze ans, 1l est conduit à la fête de Pâques, selon la coutume, et 1l ne rentre à Nazareth qu'après son achèvement. Il ordonne au lépreux guéri d'aller offrir à Jérusalem le sacrifice prescrit par Moïse; c’est en qualité de fille d'Abraham qu'il guérit la femme atteinte de courbature ; les frères du mauvais riche, pour être préservés du sort de leur aîné, n’ont qu’à écouter Moïse et les prophètes ; Jésus accepte l’hospitalité de Zachée, qui, malgré sa profession de péager, est aussi un fils d'Abraham. La théocratie israélite est la vigne que Dieu lui-même a plantée; c'ést lui qui l’a confiée aux vignerons actuels. En face de la croix, Jésus s’attendrit sur le sort des filles de Jérusalem; les saintes femmes diffèrent d’embaumer son corps par respect pour le commencement du sabbat; enfin, c’est dans Luc lui-même que nous lisons cette parole de Jésus : & Il est plus facile que le ciel et la terre passent que de ce qu’un petit trait de la loi vienne à tomber » (comp. Matth. V, 18). Hilgenfeld prétend sans doute, à l'exemple de Marcion, qu’il faut lire, non : de la loi, mais : de mes paroles. Mais Jésus pouvait-il parler de ses propres paroles comme déjà mises par écrit? Et le parallèle de Matthieu permet-il de douter de la teneur de cette parole, conservée sans variante dans tous les documents? Il est trop évident que la leçon de Marcion n’est qu’une correction arbitraire, au service de son système dogmatique. On allêgue encore l’omission chez Luce de certaines paroles rapportées par Matthieu et que Luc aurait supprimées par parti pris anti-judaïque. Ainsi, dans l’instruction
donnée aux Douze (Luc IX, 1 et suiv.), Pomission de ces mots (Matth. X, 9 et 6): « N’allez pas sur le chemin des : Gentils et n’entrez pas dans une vilie des Samaritains ; mais allez plulôt vers les brebis perdues de la maison d'Israël. » Mais ces paroles ne se retrouvent point non plus chez Marc dan$ ce même discours (VI, 7 et suiv.), ce qu'explique aisément leur valeur purement temporaire, comine celle de la mission tout entière à laquelle elles se rapportaient. On s'appuie aussi sur l’omission du récit de la femme cananéenne (Matth. XV, 24), omission qui serait motivée par cette parole : « Je n’ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël. » Mais 1l eût été facile, tout en conservant ce récit, qui est tout en faveur de la foi des paiens, d’omettre cette seule parole. C’est précisément là ce que fait Marc, et, du reste, ce récit appartient à tout un ensemble de morceaux qui constituent ce qu’on appelle la orande lacune de Luc, lacune que la eritique a peine à expliquer. [1 n’eût pas été plus difficile à Luc de sapproprier cette parole, qui ne s’appliquait qu'au temps de la vie terrestre de Jésus, qu’à Paul d'appeler le Seigneur € serviteur de la circoncision » (Rom. XV, 8).
On cite aussi parfois le précepte Matth. VIT, 6 : « Ne donnez pas les choses saintes aux chiens et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux, » précepte que Luc aurait omis comme s’opposant à Pévangélisation des paiens. Mais ni la situation, ni le contenu général du sermon sur la montagne ne comportent une allusion à un fait aussi éloigné, et Jésus n’ignorait pas que, même parmi les Juifs, ses disciples rencontreraient des esprits profanes, grossiérement moqueurs, prêts à conspuer tout ce qui réveille impression de la sainteté.
On accuse Luc d’hostilité contre les Douze et contre Pierre, et l’on allègue les faits suivants : Jésus les met en
garde contre une certaine légèreté dans la manière d’écouter (VIH, 18). Luc raconte des traits d’irritation coupable de la part de Jean et de Jacques (IX, 49 et 5T et suiv.). Pierre, Jacques et Jean s’endorment à la Transfiguration et Pierre ne sait plus ce qu'il dit. Îls se montrent d’une incurable inintelligence à l'égard de Hanonce répétée de la Passion (IX, 45; XVIIE, 54). La mission des Septante, auxquels Luc applique une partie du discours qui dans Matthieu est adressé aux Douze, est un moyen évidemnment imaginé pour rabaisser ces derniers. Au moment même de la sainte Cène, Luc mentionne une dispute honteuse des Douze entre eux au sujet de leur rang futur dans le royaume divin (XXII, 24 et suiv.).
Il n'est pas difficile de répondre à ces allégations, et nous l'avons déjà fait en partie. Il est clair que les disciples et même les apôtres n'étaient pas sans défauts. Jean et Jacques pouvaient être violents, excessifs dans leur zèle, sans être pour cela indignes de leur position ; autrement, pourquoi Jésus les eût-ils surnommés ils du tonnerre (Marc II, 17)? Pierre, dans l’extase où le plongent la Transfiguration et la présence de Moïse et d'Elie, pour un moment ne sait plus ce qu'il dit; mais les trois évangéhstes s'accordent à lui imputer d’autres fautes bien plus graves, si même c’est là une faute. Que lon pense au reniement et aux imprécations qui l'ont précédé. L’inintelligence des disciples est relevée aussi par Matthieu (XV, 16 ; XVI, 7-11) et surtout par Marc(Vi, 59; VII, 18; VIIL, 17), et, spécialement à l'égard de lannonce de la Passion, par Mare (IX, 52). L'envoi des septante disciples ne fait pas double emploi avec celui des Douze, voir p. 511-512. Quant à
l'instruction pour la mission des Douze, elle est rapportée
par Marc (VE, 8-11) aussi brièvement que par Luc (IX, 3-6); ce qui prouve bien que le long discours Matth. X n’a
et Rene à 2 qe. 1
point été supprimé par Lue pour Pappliquer en partie aux Seplante, mais qu'au contraire c’est une composiüon de Matthieu, semblable aux quatre auires grands corps de discours, formés d’enseigneinents divers réunis dans un but didactique et non historique. Le récit de Luc Sur ce point n’est donc pas une fiction due à Pespril de parti, mais simplement de l’histoire. Nous croyons l'avoir démontré plus haut (p. 512 el suiv.). Enfin, quant à la dispute entre les disciples, Mare en mentionne une toute pareille (IX, 33 et suiv.). Il 1mporte d'ailleurs de remarquer que le trait d’orgueilleuse ambition des deux fils de Zébédée, rapporté par les deux autres évangélistes (Mare X, 39; Matth. XX, 20), est précisément omis par Luc; il faudrait même dire supprimé à dessein, s’il avait réellement eu sous les veux les deux autres récits ou seulement l'un des deux.
Pour prouver l'hostilité de Luc à l'égard de Pierre, Baur allègue particulièrement l’omission dans le troisième évangile de la grande promesse faite à cet apôtre après son énergique profession (Matth. XVI, 17-19) : « Brenheureux es-tu, Simon, fils de Jona..….; tu es Pierre, et sur cette pierre je fonderai mon Eglise. » Mais il est à remarquer: 19 Que si Luc omet (non la profession de Pierre, mais uniquement) la parole élogieuse de Jésus, il omet également, d'autre part, la parole imprudente de Pierre et la réprimande foudroyante, qui suivent immédiatement dans Matthieu (v. 22 et 23): « Retire-toi de moi, Satan! Tu m’es en scandale » 20 Que Mare fait pis encore; car, tout en omettant la promesse, il a soin de rapporter la faute de Pierre et la réprimande de Jésus. Si donc il y avait un indice de malveillance prononcée dans l’une de ces trois manières de raconter cette scène, ce serait chez Mare et non chez Luc qu’il faudrait la chercher. 3° L’o-
mission chez Luc de la tendre invitation : « Venez à moi, vous qui êtes travaillés et chargés, et je vous soulagerai, » qui se lit chez Matthieu (XI, 28-30), et qui semblerait convenir particulièrement au III évangile, prouve clairement combien il faut se garder d'arguments semblables à celui que nous venons de rapporter.
Non seulement les faits allégués pour appuyer cette thèse sont sans aucune valeur, mais il en est une foule d’autres qui prouvent directément le contraire. Ainsi, dans le récit de l’appel des quatre premiers disciples (ch. V), la personne de Simon Pierre est particulièrement mise en relief (v. 4, 9,8, 9), et c’est à Simon seul que Jésus adresse le mot décisif, v. 10 : « Désormais tu seras pêcheur d'hommes vivants. » Au ch. VI, 12, la scène de l’élection des Douze, qui n’est pas même rapportée par Matthieu et qui n’est mentionnée que très brièvement par Marc (II, 13-19), est décrite par Luc avec une solennité toute particulière. Ce n’est qu'après avoir passé toute la nuit dans une prière intense que Jésus accomplit cet acte, Remarquons aussi le témoignage honorifique de Jésus sur les Douze (XXI, 28-30), fortement relevé par Luc. Quant à Pierre, 1l est mis à la tête du groupe d'élite. Il est tou- Jours nommé le premier des trois apôtres dont Jésus se faisait particulièrement accompagner (chez Jairus, à la Transfiguralion, à Gethsémané). C’est à lui que (XH, 45) Jésus adresse cette promesse : « Bienheureux ce serviteurlà, que son maître en venant trouvera agissant de la sorte; je vous dis, en vérité, qu’il létablira sur tout ce qu'il a.» Cest à lui que Jésus donne ainsi qu’à Jean la mission de confiance d’allér préparer la Pâque (XXII, 8). Cest à lui qu'il déclare qu'il a prié tout particulièrement pour son relèvement après le reniement, et qu’il confie la charge de forufier ses frères (XXII, 32). A Gethsémané, Luc seul
TRAITS CARACT ÉRISTIQUES. 995
cherche à excuser le sommeil des trois disciples en ajoutant qu'ils dormaient à force de douleur. La promesse et l’ordre XXII, 32? offrent un trait de coïncidence frappant avec Jean XXI, 15-17. Luc seul omet les imprécations que Pierre prononce sur lui-même au moment de son reniement et mentionne le regard de douloureuse tendresse que Jésus jette sur lui (XXIT, 61).
À quoi bon prolonger cette réfutation ? Ne suffit-il pas de se rappeler.le rôle attribué par Luc à Papôtre Pierre dans le livre des Actes, au jour de la Pentecôte et dans les temps qui suivirent, la condamnation foudroyante d’Ananias et de Saphira, la conversion de Corneille et de sa famille, la loyauté de sa conduite à l'égard de Paul dans l’assemblée de Jérusalem (Act. XV)? On pourrait être tenté d'ajouter aussi le silence gardé sur la grande faute de Pierre à Antioche (Gal. Il, 11 et suiv.), s’il n’y avait ici dans le récit des Actes des lacunes inexpliquées. Non certes, le paulinisme de Luc n’a point altéré, chez lui, la sincérité dans la narration des faits, n1 à l'égard du judaïsme, n1 à l'égard des apôtres et de Pierre en particulier. Ce qui a souvent faussé le Jugement des critiques, c’est la supposition que Luc, en écrivant l’évangile, avait Mat- thieu sous les yeux ; cette hypothèse donne à certaines omissions le caractère fâcheux de retranchements intenlionnels et réfléchis, tandis que les omissions peuvent provenir de simples lacunes dans les renseignements recueillis par Luc, comme le prouvent lomission du passage de Matthieu (ch. XI) que nous venons de citer, et encore plus clairement celle de lenseignement de Jésus sur les purifications riluelles (Marc VIE ; Matth. XV), enseignement qui implique labolition future de tout le système lévitique.
En réalité, Luc est paulinien comme le sont Marc et Mat-
thieu. La parole la plus frappante sur l’incompatibilité du
système légal avec l'esprit nouveau qu’apporte Jésus, se lit
également dans les trois synoptiques; c’est Fa parabole du vêtement nouveau qui ne comporte aucun mélange de vieux drap (Luc V, 36; Mare IH, 21; Matth. IX, 16). Les deux principes qui constituent le paulinisme, la gratuité et Puni-
versalilé du salut, sont affirmés dans Marc et Matthieu
aussi bien que dans Luc. C’est dans Marc que nous lisons ces mots (IE, 5): € Jésus, voyant leur for, dit au paralytique : Mon fils, tes péchés te sont pardonnés ; » Matthieu de même (IX, 2). C’est dans Marc que Jésus dit à la Cananéenne (VIT, 29): « A cause de cette parole (de foi), va, le démon est sorti de ta fille. » Et dans Matthieu (XV, 28) : « Femme, ta foi est grande; qu'il te soit fait comme tu le désires. » Voilà le salut par la foi clairement enseioné; l’universalité n’est pas moins nettement affirmée (Matth. VIII, 10-12) : En vérité, je vous dis que je n’ai pas trouvé une telle foi en Israël, et je vous dis qu’il en viendra un grand nombre, de l'Orient et de l'Occident, et qu'ils seront assis à table avec Abraham, fsaac et Jacob dans le Royäume des cieux, tandis que les enfants du Royaume seront jetés dans les ténèbres de dehors » (comp. Luce XIE, 27-80). Onle voit, le fond de l’enseignement de Jésus est le même dans les trois évangiles ; la seule différence est que Luc accentue plus fortement ces deux points, parce qu'il était parvenu à réunir un grand nombre de traits qui s'étaient perdus dans la tradilion générale, mais qu'il avait recueillis de la bouche de témoins autorisés et qui manifestaient clairement la pensée de Jésus sur ce salut gratuit et universel dont la prédication avait été spécialement confiée à Paul.
Mais 1l est un point particulier au sujet duquel on oppose neliement l’enseignement de Luc à celui des autres
évangiles; c’est sa prédilection prétendue pour les pauvres comme tels et la condamnation absolue de la richesse. Nous avons vu que Renan va jusqu’à prétendre que, dans la pensée de Luc, le disciple de Jésus doit renoncer à tout ce qu’il possède; le riche est toujours coupable ; l'enfer est son lot assuré. Il vaudra mieux, dans le ciel, s’être fait des amis parmi les pauvres, même par injustice, que d’avoir été un économe correct. (est là, selon Renan, du pur ébionisme ; mais, si le fait était réel, 1l assignerait à Luc sa place parmi les écrits judéo-chrétiens, non parmi les pauliniens. Je n’examinerai pas ici l'étrange explication de la parabole de l’économe infidèle, d’où l’on tire celle conclusion; Je crois pouvoir renvoyer à mon Commenlaire sur l'évangile de Luc. Mais je ferai remarquer que des trois autres principaux passages de Luc en raison desquels on lui attribue une telle opinion (VI, 20 et 24- 26; XII, 33-34 et XVIII, 22), le dernier se retrouve, à peu près tel quel, dans Mare (X, 21) et Matthieu (XIX, 21), et le second dans Matthieu (VI, 19-21). Quant au premier, 1l s’agit de savoir si la forme de Luc: « Heureux, vous pauvres, » n'est pas, historiquement parlant, préférable à celle de Matthieu : « Heureux les pauvres en esprit, » qui paraît bien résulter d’une modification postérieure, destinée à expliquer le paradoxe en le spiritualisant. De sorte que cette condamnation de la propriété, qu'on à appelée la grande hérésie de Luc, serait plutôt, si nous devons en croire nos trois synopliques, celle de Jésus. Mais il faut plutôt comprendre que les pauvres et les riches que Jésus avait en vue en prononçant les béatitudes et les malheur à vous! du sermon sur la montagne, étaient des riches et des pauvres déterminés, ceux qu'il avait sous les yeux, en réalité ou en pensée, dans l’état de choses et à l’époque où il parlait. Abraham,
dans la parabole du mauvais riche, ne condamne nullement le riche comme riche, mais comme n'ayant pas fait
un usage légitime de sa richesse ; 1l le renvoie à Moïse et aux prophêles, qui n'avaient point blâmé la richesse, mais qui avaient recommandé fréquemment la bienfaisance. Si c'était la propriété que Jésus avait voulu condamner en faisant parler ainsi le patriarche, il eût commis là une maladresse, car Abraham était un des plus grands exemples de richesse qu’offrit l'histoire sainte. Non, sil
lui refuse la goutte d’eau que demande le malheureux
de Pautre côté de la tombe, ce n’est pas parce que celui-ci a mené une vie de bien-être 1c1-bas, mais parce qu'il n’a pas songé à faire part à Lazare et aux pau-
vres en général des miettes tombant de sa table. — Quand
on lit la réponse de Jésus au jeune homme riche : « Vends ce que tu as et le donne aux pauvres, » on oublie fréquemment que ce n’est là encore qu’une condition préalable et que la vraie réponse à sa question est renfermée dans ce qui suit : « Puis, viens et suis-moi. » C'était là le vrai moyen pour lui d'obtenir cette vie éternelle à laquelle il aspirait. Il y a deux manières de se défaire de ses biens pour servir Dieu et les hommes : l’une, d’en faire un don total et immédiat «€ pour la nourriture des pauvres, » comme dit Paul (1 Cor. XII, 5), — mais cela même, déclare-t-1l, peut se faire sans charité, par esprit d'ostentation, par exemple, ou pour en tirer un mérite; — l'autre, de continuer à les administrer avec prudence en saisissant toutes les occasions qui se présentent de Îles appliquer utilement, selon les circonstances qui se présentent, au service de Dieu et pour le bien des hommes. Cette seconde manière est certainement préférable, puisque ses effets bienfaisants dureront plus longtemps et se réaliseront plus sûrement. Jésus n’en prescrit pas d’autre à Zachée, par
ie: »…
exemple. Mais il n’en pouvait être ainsi dans le cas du jeune homme qui venait à lui en lui demandant le secret de la vie. Cette vie était loute en Jésus; il ne pouvait la trouver et la posséder qu’en lui, en le suivant avec les disciples. Pour cela, les circonstances données exigeaient qu'il renonçât à administrer lui-même sa grande fortune. Le détachement extérieur devenait ainsi pour lui une condition indispensable de l'attachement à Jésus et du salut qu’il cherchait. [l n’en est pas toujours ainsi. Le détachement demandé par Jésus aux riches en général est un fait intérieur, de nature morale. Il le fait entendre lui-même quand il ajoute, comme cela a lieu dans Marc (X, 24), « qu'il est difficile à ceux qui se confient aux richesses. .!! » Paul a certainement compris ainsi la pensée du Maitre, quand il a écrit (4 Gor. VIF, 30) : « Que ceux qu2 achèlent soient comme s'ils ne possédaient pas. » Il n'interdit pas plus par là la possession de fait qu’il ne défend le mariage quand il dit : (Que ceux qui ont femme, soient comme s'ils n'avaient pas femme.» C'est la bonne manière de se servir de sa fortune en l’administrant au service de la charité, qu’il loue expressément chez le riché Philémon (v. 5 et 6), comme c’est aussi là ce que Jésus lui-même appelle (Luc XII, 21) étre riche en Dieu (+Aovreïv eiç Oedv), en opposition à amasser pour soi-même (noavpilev éaur). — Il s’agit donc avant tout dans la pensée de Jésus d’un détachement intérieur et moral; celui-ci est d'obligation universelle ; mais certaines circonstances exceptionnelles peuvent exiger qu’il devienne en même temps extérieur, comme chez le missionnaire qui part pour ne point revenir ou dans le cas de ces évangélistes dont parle Eusèbe (H. E. I, 37, 9), qui, sous Trajan, vendirent et distribuërent leur avoir,
1 L'omission de ces mots d'après N BA ne nous paraît pas justifiée.
afin de porter l'Evangile aux peuples qui ne le connaissaient pas encore.
Quant à Luc lui-même, il a si peu songé à l'exagération qu’on lui prête, qu’il la combat expressément quand il met dans la bouche de Pierre ces paroles adressées à Ananias (Act. V, 4): € Ton champ, si tu le gardais, ne te restait-il pas, et, si tu le vendais, son prix ne demeurait-il pas en ton pouvoir? » Impossible d’affirmer plus nettement le droit de propriété, même pour le chrétien.
Ecartons donc cette prétendue hérésie de Luc: le salut par la pauvreté volontaire. Quant à la question générale de sa conception religieuse, nous pensons que l’on doit rejeter également les deux opinions contraires qui ont été avancées à ce sujet : celle qui trouve dans l’évangile de Luc et dans les Actes une tendance anti-légale, hostile au judaïsme, aux Douze et à Pierre, exagérant ce que l’on peut découvrir de semblable dans l’exemple et les enseiognements de Jésus ; et celle qui, au contraire, trouve chez lui un paulinisme affaibli, accordant une place, à côlé de la justification par la foi, à la justice des œuvres, transformant, comme semblent le faire parfois les écrivains du Ile siècle, l'Evangile en une Loi nouvelle et retombant ainsi du domaine de l’Esprit dans celui de la lettre. Cette seconde appréciation, qui est celle de quelques-uns des principaux représentants de la critique actuelle /Holtzmann, Jülicher], fait des éerits de Luc (des Actes, il est vrai, plutôt que de l’évangile) une transition à la tendance catholico-légale et conclut de là à l’origine tardive de ces écrits. Nous examinerons en son temps Ja question quant: aux Actes. Mais, quant à l’évangile, ce jugement est cerlainement incompatible avec les faits. Qu'on se rappelle celte parole de Jésus au paralytique (V, 20): « Voyant leur foi, Jésus dit : 0 homme, tes péchés te sont pardonnés; »
sa déclaration à la pécheresse prosternée à ses pieds (VII, 48 el 50): « Tes péchés te sont pardonnés.….: la foi l'a sauvée...; va en paix! ; » la promesse de Jésus au brigand croyant : € Tu seras aujourd’hui avec moi dans le paradis ; » sa déclaration au sujet du péager repentant : «Je vous dis que celui-ci s’en retourna justifié dans sa maison plutôt que l’autre ; » enfin cette déclaration (XVIT, 10), qui implique la rupture la plus radicale avec toute justice légale : « Quand vous aurez fait tout ce qui vous est commandé, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles, parce que nous n'avons fait que ce que nous étions obligés de faire. » Seraient-ce vraiment là les indices d’un deutéro-paulinisme, selon l’éxpression par laquelle Holtzmann caractérise la conception religieuse de Luc?
La vérité est que Luc se tient exactement dans la ligne du vrai paulinisme, tout comme Paul lui-même ne fait que prolonger, par des applications nouvelles, les deux lignes tracées par Jésus : d’un côté la gratuité du salut nettement accentuée, et de l’autre le respect le plus profond pour le caractère divin de l’ancienne alliance et de ses institutions.
1 La parole de Jésus VIT, 47: « C’est pourquoi je te dis: Ses péchés lui sont pardonnés, parce qu’elle a beaucoup aimé, » est bien souvent màl comprise, et même prise au rebours de son \éritable sens. On croit y trouver l’idée catholique qu'aux yeux de Jésus l'amour est, avec la foi, une cause et une condition de pardon. Mais cette pensée serait évidemment l'opposé du sens de la parabole des deux . débiteurs (v. 41 et 42), qui a pour but de montrer que c’est le pardon qui est la cause et la mesure de l'amour. Ces mots : « parce qu’elle a beaucoup aimé, » signalent l'amour non comme la cause, mais comme la preuve du pardon reçu. Le parce que porte sur je te dis, et non sur sont pardonnes ; il équivaut à un puisque Voir mon Commentaire sur l’évangile de Luc, à cet endroit.
Composition du troisième évangile.
A. L'auleur. | | k
En traitant de la personne de Luc, j'ai déjà touché à ce sujet et mentionné l’opinion de quelques Pères sur lidentité de l’auteur de notre évangile et des Actes avec le personnage nommé Luc, que Paul désigne dans ses lettres comme son compagnon d'œuvre (p. 444-445). Dans l’examen qui va suivre, Je me bornerai aux données fournies par la critique interne et rechercherai si, indépendamment : de toute tradition, nous serions conduits à envisager le Luc dont parle Paul comme l’auteur du Ille évangile et des Actes.
Voici les principaux traits communs entre l’un et l’autre qui frappent un lecteur attentif:
1. Le temps de leur ve. Le Prologue de l’évangile nous fait connaître l’auteur de cet écrit comme un chrétien de la seconde génération. Il se range ([, 2) parmi ceux qui ont reçu immédiatement de la bouche des témoins oculaires la narration évangélique (« comme nous ont transmis ceux qui ont été les témoins oculaires dès le commencement »). Par ce pron. nous, au v. 1, il paraît même se joindre aux membres de la génération en présence de laquelle se sont passés les événements qu’il va rapporter. Le je individuel compris dans ce nous ressort au v. 3 (Qilm’a paru bon, à mot aussi »); puis de nouveau au {er versel des Actes : « J’ai composé le premier livre. » Le nous reparaît Act. XI,98 (d’après la vraie leçon) : « Et l’allégresse était grande ; et comme nous étions rassemblés, l’un d’eux, nommé Agabus, se leva...; » puis enfin, d’une manière
plus répétée, dans les trois morceaux dits « en nous, » dans la seconde partie des Actes, si du moins l’on ne veut pas voir dans ce je et dans ce nous un artifice littéraire de l’auteur des Actes. Au cas contraire, on doit conclure que l’auteur est un homme qui a assisté à la fondation de l’église d’Antioche, et qui a plus tard accompagné Paul dans une partie de ses voyages. Nous avons donc bien le droit de l’envisager, en vertu de ses propres affirmations, comme ayant appartenu à la génération qui a suivi immédiatement les apôtres et non pas seulement, selon l'expression de Holtzëmann (Einl. p. 397), comme un homme de «la génération postérieure » (der spaeleren Generation), terme équivoque, destiné à laisser la porte ouverte à toutes les hypothèses. — Ces données, qui ressortent de l’évangile et des Actes sur leur auteur, conduisent à placer le temps de sa vie à la même époque où travaillait avec l’'apôtre son compagnon d'œuvre nommé Luc.