‹ Introduction au Nouveau Testament (volume 2)Chapitre 83 sur 110 · L'intérêt dominant. Il n’est pas difficile de voir · texte numérisé non relu

L'intérêt dominant. Il n’est pas difficile de voir

quel a été l'intérêt qui a dominé le cœur et la pensée de

l’auteur de lPévangile et des Actes. Non seulement l'intérêt général de la cause évangélique dans le monde grec a été certainement sa préoccupation principale, mais on sent qu'un intérêt plus spécial encore l’a inspiré : d’abord, celui

de recueillir dans la vie de Jésus les paroles et les actes qui renfermaient en germe celte notion du salut gratuit et universel, que Paul a mise en pleine lumière; puis, en même temps, de montrer, par le récit de la fondation de l’Eglise, comment Dieu à suscité, éclairé et conduit Paul dans la réalisation du plan divin concernant cette œuvre immense. — Or, ce trait qui ressort à chaque page de l'ouvrage de Luc, à qui pourrait-il mieux convenir qu’à celui que Paul range, dans les Colossiens (IV, 11-14), parmi les ouvriers d’origine païenne qui travaillaient avec lui à l’accomplissement de cette œuvre divine ?

6. Le lieu. La fin des Actes nous montre l’auteur des morceaux «en nous » arrivant à Rome avec Paul et le macédonien Aristarque, et cela évidemment dans l'intention de demeurer un certain temps avec lui pour l'aider dans l'œuvre de l’évangélisation de la capitale, à laquelle l’apôtre ne pouvait travailler que difficilement, prisonnier comme il l'était. Or, c’est précisément là la position de Luc ét d’Aristarque, d’après les épitres aux Colossiens et à Philémon, écrites de Rome. Cette position de Luc ne paraît cependant pas avoir continué jusqu'à la fin des deux années de l’emprisonnement de Paul à Rome (Act. XXVII, 30. 31). Nous devons conclure, en effet, de l’épitre aux Philippiens, la dernière de cette époque, que Luc avait quitté Rome lorsqu'elle fut envoyée; car une salutation de sa part à cette église qu'il connaissait si particulièrement ne pourrait manquer. Luc aura donc quitté Rome un certain ternps avant l'envoi de cette lettre, envoi qui a certainement précédé la fin de ces deux années. Cette: séparation de Luc d'avec Paul pourrait servir à expliquer peut-être la fin si brusque du livre des Actes. Quoi qu’il en soit de cette question, 1l est évident que la position de l’auteur, telle qu’elle ressort des dermers

chapitres des Actes (XXVIT et XXVIID), correspond complètement à celle de Luc d'après les épitres de Paul.

Il me paraît que cette série de traits communs entre Île Luc des épîtres de Paul et ce que nous pouvons savoir de l’auteur du IT évangile et des Actes, ne doit, même indépendamment des données patristiques, laisser aucun doute sur leur identité. On pourrait comparer cette série de concordances à l’ensemhle des mesures anthropométriques au moyen desquelles la police constate aujourd’hui lidentité d’un personnage qui se présente sous deux noms et deux jours différents.

Cependant, il est des savants qui nient cette identité. Nous l'avons dit déjà en parlant de la tendance religieuse du livre de Luc : Holtzmann et Jülicher allèguent, contre sa rédaction par un compagnon de Paul, la manière fausse en laquelle y est présenté l’enseignement de l’apôtre. Ce n’est plus le franc et net paulinisme, tel que nous le trouvons dans les épîtres authentiques de Paul; c’est un paulinisme affaibli et décoloré. Jülicher va jusqu’à dire (Ent. K 39) que € si l'auteur des Actes [par conséquent aussi de l’évangile] était Luce, le fameux ami de Paul, il aurait écrit dans ce cas bien des choses contre sa conscience, et que, pour son honneur même, il vaut mieux renoncer à le désioner par son nom. » Cette parole, qui fait plutôt l'effet d’une spirituelle plaisanterie que d’une assertion sérieuse, est motivée par quelques passages du livre des Actes, en particulier par le récit Act. XXI, 20 et suiv., au sujet duquel Reuss fait aussi des observations analogues.

C’est là un passage sur lequel nous reviendrons plus tard!. Quant à l'évangile, la seule parole qui puisse

1 Je me borne en ce moment, pour toute réponse aux objections critiques sur ce passage, à demander si jamais Paul a réellement engagé un seul Juif non croyant, bien moins encore tous les Juifs dis-

donner lieu à une objection de ce genre (Luc VIH, 47) à été expliquée plus haut (p. 601, note). Au point de vue des faits, les contradictions qu’on allègue entre le récit des Actes et les épiîtres de Paul ont déjà été examinées dans. le premier volume de cet ouvrage {Les épitres de Paul). On y reviendra dans lPétude du livre des Actes pour autant que cela sera nécessaire. Je rappelle seulement que Renan, après les avoir étudiées avec un soin particulier dans Les Apôtres (p. XXIX-XLVIT), n'en conclut pas moins à la composition des Actes par Luc, le compaonon de Paul.

Il serait difficile, en effet, de trouver un autre collaboratéur de l’apôtre auquel puissent convenir tous les différents caractères indiqués plus haut. Nous avons démontré (p. 446-447) qu'ils ne s'appliquent ni à Timothée, ni à Silas, ni à Tite. Nous avons constaté qu'en général l’auteur ne s’est point abstenu, ni dans l’évangile, ni dans les Actes, d'imprimer aux morceaux qu'il empruntait le cachet de son propre style, et que, par conséquent, en laissant subsister le nous dans les morceaux « en nous, » s'ils avaient été d’un autre auteur, 1l aurait commis ou une inconcevable négligence ou même une fraude réflé-

persés parmi les Gentils (robs xara 1à Eûvn révras ’Ioudatous), comme on l’en accusait d’après Act. XXI, 21, à s'affranchir de l'observation de la loi. Paul enseignait, il est vrai, que Christ est /a fin de la loi, mais pour tout croyant (ravri to riotevovt:, Rom. X, 4). L’accusation dont Paul tenait à se justifier publiquement était donc une pure calomnie, et il avait bien le droit et même le devoir d’y mettre fin immédiatement, comme le lui demande Jacques au nom de toute l'Eglise. Paul ne devait pas accepter qu’on fit de lui, au lieu d’un apôtre, un farouche iconoclaste à l'égard de la loi juive qu’il respectait. En démentant un tel mensonge, bien loin de renier sa vraie pensée, il la rétablissait dans son intégrité; comp. 4 Cor. IX, 20, où Paul lui-même formule sa manière d’agir qui est tout à fait conforme à ce que raconte Act. XXI. \

chie, destinée à le faire passer, lui qui écrivait beaucoup plus tardivement, pour le témoin oculaire des faits racontés. C’est là le procédé que lui imputent réellement Zeller et Overbeck. Mais comment croire que l’auteur d’un livre tel que le IIIe évangile ait employé un procédé aussi malhonnête! Et pourquoi d’ailleurs ne l’employer que d’une manière intermittente, en laissant dans les Actes entre les morceaux «en nous » de grands intervalles? Enfin, nous savons comment <’y prenaient les faussaires de lépoque; ils n’agissaient pas d’une manière aussi discrète, se bornant à tromper lacitement leurs lecteurs. [ls parlaient hautement. L'auteur du prétendu évangile de Pierre s'exprime ainsi : « Nous, les douze disciples, et moi, Simon Pierre, et mon frère André, nous... » L'auteur du Protévangile de Jacques parle de même : « Moi, Jacques, qui ai écrit cette histoire... » Wendt et Mangold pensent qu’il n’y a pas eu fraude de la part de l’auteur des Actes, mais qu’en maintenant le nous dans son texte, 1l a simplement voulu faire remarquer qu'il empruntait ces passages aux récits d’un témoin oculaire. Mais, dans ce cas, un mot de lui eût suffi pour indiquer que c’étaient là des citations. Nous croyons pouvoir renvoyer ici le lecteur aux remarques pleines de bon sens de Renan, que nous avons citées p. 446. |

Nous concluons qu’il n'y a pas de motif sérieux qui engage à attribuer le troisième évangile à un autre auteur que Luc, le médecin bien-aimé, collaborateur de lapôtre Paul.

Indiquons encore, avant de terminer, deux hypothèses opposées à notre manière de voir sur l’auteur de l’évanile. |

Mayerhoff, qui, à l'exemple de Schleiermacher, avait été conduit à attribuer à Timothée le livre des Actes, consta-

tant en même temps que ce livre et le troisième évanegile ne pouvaient avoir qu’un seul et même auteur, crut de-

voir conclure de là que l’évangile était également de Ti-

mothée. La prémisse étant fausse, la conséquence Pétait aussi; elle a été rétractée par son auteur.

Nous avons mentionné plus haut (p. 413, note) l'opinion d'Evans qui, fortement frappé des analogies de style entre les écrits de Luc et les épîtres de Paul, a essayé d’attribuér à l’apôtre lui-même la composition de l’évangile et

des Actes. Mais ces coincidences d’expressions s'expliquent

aisément, s’il est vrai que Luc ait travaillé un certain temps avec Paul. Quelle que soit la ressemblance entre les récits de la sainte Cène chez Luc et chez Paul (1 Cor.:XI), il reste pourtant entre les deux des différences assez marquées pour qu'ils ne puissent provenir du même auteur; et si l'énumération des apparitions de Jésus ressuscité (1 Cor. XV) n’est nullement incompatible avec le récit de Luc (XXIV), 1l y a cependant dans le contenu des deux narrations une différence trop grande pour qu’on puisse les attribuer à la même plume. Comment enfin auraiton rapporté au disciple un écrit qui aurait été l’œuvre de l’apôtre? On aurait plutôt fait l'inverse.

Hasert (Vanonyme saxon), qui voyait dans le troisième évanoile une satire perpétuelle contre les Douze et en particulier contre Pierre, a probablement trouvé piquant d’attribuer une pareille œuvre à saint Paul. Faire d’un évangile un pampblet dirigé par un apôtre contre un apôtre, cela valait la peine d'écrire un livre! On ne réfute pas une méchante plaisanterie.

B. Le temps.

La relation qui existe entre la date de l'ouvrage de Luc

et la personne de son auteur n’empêche pas que les deux

questions ne puissent être traitées à part, en sorte que la solution de l’une puisse servir à contrôler celle de l’autre.

Les dates proposées par les critiques modernes pour les écrits de Luce sont trés distantes les unes des autres. Entre la plus reculée et la plus récente il y a un écart d’environ quatre-vingts ans, tout l'intervalle entre les années 64 et 150. On peut diviser ce long espace de temps en trois périodes principales entre lesquelles se partagent les opinions des critiques : 1° Celle qui précède la ruine de Jérusalem, en 70 (la plupart des Pères et des écrivains catholiques ; parmi les modernes, Michaëlis, Schneckenburger, Hase, Thiersch, Hug, Hofmann, Tholuck, Guericke, Resch, Wieseler, Keil, Lange, Nôsgen, Osterzee, Salmon, etc.); 20 la période de lan 70 à l'an 100 [de Wette, Bleek, Reuss, Ewald, Lekebusch, Güder, Lechler, Renan, Weiss (80), Zahn (75), Holtzmann (69-91), Harnack (78-93), Keim (90), Wright (71-80), Plummer, etc.); 3° les premiers temps du Ile siècle ou plus bas encore (Jülicher (80- 4920), Volkmar, Hausrath, Weizsaecker, Baur et Zeller. (vers 130), quelques Hollandais (vers 150). Chacune des trois opinions est donc fortement appuyée.

Les raisons avancées en faveur de la troisième sont, avant et par dessus tout, à ce qu'il me paraît, les descriplions détaillées de la ruine de Jérusalem mises dans la bouche de Jésus (XIX, 43 et 44 et XXI, 24), descriptions dans lesquelles on prétend que sont entrés des traits qui supposent clairement la connaissance du fait déjà accompli. Puis, on allègue la parole XXI, 24, qui suppose la connaissance d’un intervalle entre la ruine de Jérusalem et la Parousie; de plus, le Prologue, qui, selon l'expression de Jülicher, montre la littérature évangélique « déjà dans sa fleur. » On allègue encore la conception déjà altérée du christianisme paulinien, telle qu’elle se présente aussi chez

les Pères du If° siècle. Enfin, on croit découvrir chez Luc | . des traces de dépendance par rapport à Josèphe, dont la Guerre juive a été publiée vers 77 et les Antiquités juives vers 94, dépendance qui ferait descendre l’œuvre de Luc jusqu’à la fin du !°' ou jusqu’au commencement du [Ie siècle. (Comp. Jülicher, Eint. p. 206.)

La supposition que Luce ait fait parler Jésus à sa guise dans le tableau de la ruine de Jérusalem, en y introduisant des traits que laccomplissement seul avait pu lui fournir, parait ne présenter aucune difficulté à la pensée de la plupart des critiques actuels, même d’un Zahn ou d'un Wright. À mes yeux, celte manière de voir reste inadmissible. Luc, non content de présenter, ainsi que les deux autres synoptiques, Jésus comme prophète, aurait tenu à le faire passer pour encore plus prophète qu’il n’avait été réellement, et aurait, dans ce but, enrichi son discours de traits fictifs ! On ne peut empêcher personne d'admettre cette supposition, mais on peut demander sérieusement si elle est suffisamment fondée. Que Jésus ait possédé non la toute-science, mais un savoir prophétique surnaturel, c’est ce qui ressort de plusieurs traits de sa vie, de sa parole à Nathanaël (Jean |), de son entretien avec la Samaritaine (Jean IV), de la commission. qu’il donne aux deux disciples chargés de lui amener l’ânon ou de lui préparer la Pâque (Luc XXIF, 10-15), et tout particulièrement de l’annonce du reniement de Pierre, avec un détail aussi spécial que le chant du coq. On peut rejeter de tels faits dans le domaine de la légende; mais le reniement du principal apôtre.…. qui aurait donc pris plaisir à l’inventer et à le mettre en cours dans l'Eglise ? Or le fait se trouve raconté en détail dans les quatre récits. Je ne parle pas de la prévision de sa mort et de sa résurrection qui a accompagné Jésus durant tout le temps de sa vie (Marc Il, 20; Jean IT,

TRS LA COMPOSITION. — LE TEMPS. 613 44; Luc XIE, 50; Jean X, 11.15; XIT, 24-97 ; Matth. XX, 22. 28, etc.). Qu'il ait prévu aussi la ruine de Jérusalem, cela résulte de Luce XIIT, 1-5 ; comp. Matth. XXIIE, 34-38 et Luc XI, 50-51. Or, s’il prévoyait cet événement, il ne pouvait se le représenter que sous la forme où de pareilles exécutions militaires avaient lieu à cette époque. S'il y avait ruine, le bon sens disait qu’il devait y avoir siège, et siège à la manière de l’époque : tranchées, palissades, assaut, massacre, vente des survivants. Mais les passages mis par Luc dans là bouche de Jésus ne contiennent absolument rien de plus; ils sont pour l’époque ce qu'aurait été de nos jours la parole d’un général français, qui, prévoyant le siège de Paris, aurait dit : Il y aura investissement, tranchées, travaux d'approche, batteries montées, bombardement, sorties et défenses sanglantes. Pour parler ainsi, pas besoin de don prophétique assurément, mais emploi du simple bon sens. Je ne vois donc aucun motif sérieux de suspecter l'authenticité des paroles de Jésus rappelées plus haut. J'ajoute que l’argument tiré de ce fait ne me parait pas seulement mal fondé en lui-même, mais surtout contraire au respect qu'avait l’évangéliste pour la parole et la personne de son Maître. | Quant à l'intervalle impliqué dans la parole XXI, 24 entre la ruine de Jérusalem et la Parousie, je n’ai rien à. ajouter aux observations présentées plus haut (p. 537-539). On en appelle encore au Prologue, qui impliquerait qu’au moment où l’auteur écrivait son évangile, il existait déjà «une riche littérature » sur le sujet. Mais lors même que cette assertion a été et est encore mille fois répétée, elle n’en est pas moins, me parait-il, Juste le contraire de la vérité. Que dit Luc? Il s'excuse par l'exemple d’un certain nombre de devanciers d’entreprendre de {traiter un si grand sujet. On ne parle pas ainsi quand ce sujet a déjà été

abondamment traité et surtout quand des ouvrages, provenant de la plume d’auteurs compétents, ont déjà été publiés. Bien loin de s'appuyer sur de pareils exemples pour excuser sa hardiesse, l’auteur devrait plutôt 's’excuser de le traiter à nouveau après de semblables publications. En face de ces nombreux précédents, il devrait com-: mencer par un quoique et non par un puisque. La manière dont Luc s'exprime convient au moment où la littérature évangélique n’en était encore qu’à ses débuts, et nullement à celui où, comme le dit Jülicher, elle aurait été déjà dans sa fleur. Pour moi, je pense qu’en bonne logique on doit conclure du Prologue de Luc qu’au moment où il entreprenait.la rédaction de lhistoire de Jésus, un pareil ouvrage était encore une nouveauté qui avait besoin d’être justifiée en raison de Îa gravité du sujet. En particulier, je pense que jamais Luc ne se serait exprimé comme il le fait, s’il eût eu sous les veux les écrits déjà publiés d’un apôtre de Jésus et d’un disciple des apôtres. Quant à l’argument tiré de la prétendue altération du christianisme paulinien au moment où « un chrétien inconnu, comme dit Holtzmann, composa l’œuvre attribuée à Luc, » 1l a déjà été démontré faux, du moins quant à l’évangile. Cet écrit reflète le plus pur paulinisme dans ses deux éléments essentiels : luniversalité et la gratuilé du salut(le es mavras et le dux ricrews de Paul), tout comme le paulinisme lui-même ne fait que refléter exactement la conduite et les enseignements de Jésus. La raison tirée de la dépendance où Luc serait de Joséphe sera examinée plus tard, quand nous traiterons des sources de Luc.

A ces arguments qui nous ont paru sans valeur, nous. opposons avant tout le témoignage de l’auteur lui-même qui, dans les premières lignes de son ouvrage, se range parmi ceux qui ont entendu la narration évangélique de la

bouche même des témoins oculaires des faits; puis l’abondance et la précision des détails qui remplissent son écrit et fondent sa supériorité historique sur les deux autres synoptiques, renseignements qu'il ne peut avoir recueillis que dans un temps où vivaient encore une foule de contemporains des faits racontés et des paroles rapportées. |

La seconde manière de voir (70-100) ne se heurte pas, il est vrai, au lémoignage que l’auteur rend lui-même dans son Prologue de sa relation personnelle avec les témoins oculaires de la vie de Jésus. Toutefois les raisons alléguées en faveur de celle date se confondent en grande parte avec celles avancées à l’appui de la précédente. Ainsi les détails que présente chez Luc la prophétie de la destruction de Jérusalem et qui dépassent en précision l’annonce de ce même fait chez Marc et Matthieu, et la dépendance où serait l'écrit de Luc par rapport aux deux autres synoptiques. Nous n'avons rien à ajouter à la réponse que nous venons de faire au premier de ces deux arguments, si ce n’est qu'autant il est naturel de la part des critiques rationalistes, autant 1l paraît étrange de la part des critiques qui n'hésitent pas à reconnaitre en Jésus une apparition surnaturelle. Quant au second, quelle que soit la faveur dont jouit à cette heure lidée de la composition de Luc au moyen des deux autres synoptiques, je me permets de ne point l’envisager comme démontrée ; Je renvoie provisoirement à mes observations précédentes (p. 613-614) et je me réserve d'examiner plus à fond ce problème dans le Ve chapitre de cet ouvrage. On en appelle encore à l’annonce d’un intervalle entre la ruine de Jérusalem et la Parousie, destiné à la conversion des paiens (Luc XXI, 24), détail que Luc aurait ajouté de son chef au discours de Jésus en voyant les années s’écouler après

la ruine de Jérusalem ; mais 11 v à une trace bien marquée d’un pareil intervalle dans Matthieu (KXIV, 23-26) et Marc (XIE, 21-23). Nous avons déjà montré que cette addition de Luc est conforme à la pensée exprimée par Jésus lui-même dans plusieurs paroles conservées à la fois par Luc et par les autres évangiles (Matth. VIH, 11 et 12: XXI, 48; Marc XII, 9 ; Jean X, 16). Nous avons donc simplement ici un de ces cas si fréquents où la parole de Jésus est rapportée plus complètement et plus exactement par Luc que par les deux autres synoptiques. (Voir p. 537- 039.) Enfin, l’argament tiré des écrits antérieurs mentionnés dans le Prologue est précaire, puisque ce morceau bien compris paraît plutôt conduire à la conclusion inverse de celle qu’on en tire (p. 614). | M. Plummer, tout en admettant la composition de Luc après l’an 70, allègue cependant en faveur de la date antérieure le fait suivant: Tandis que Luc, après avoir rapporté la prophétie d’Agabus sur la famine prochaine, a soin de mentionner expressément son accomplissement (Act. XI, 28), il ne fait rien de semblable à l'égard de l'annonce de la ruine de Jérusalem. Mais la raison de ce silence se comprend facilement dans ce second cas; l’accomplissement de la prophétie était universellement connu, et, de plus, Luc ne devait pas se donner l’air de triompher d’une telle catastrophe. La chose se présente donc à moi sous un autre Jour. Qu’est tout l'ouvrage de Luc? Maloré le respect profond avec lequel Pauteur traite les institutions juives, il n’en reste pas moins que son livre est l'acte d’accusation le plus formel contre le peuple d'Israël, soit qu'il s'agisse de sa conduite envers Jésus personnellement (dans l’'évangile), ou envers les continuateurs de son œuvre (dans les Actes). Or, après que Dieu avait si épouvantablement frappé son peuple, aurait-ce bien été le moment de pro-

noncer contre lui un tel réquisitoire? On fait lé procès au malfaiteur avant, mais non pas après son supplice.

Ce qui me paraîtrait beaucoup plus imexphcable que la non mention de la ruine de Jérusalem, si Luc avait écrit après l'an 70, ce serait le silence gardé par lui sur la mort de Paul. Lui qui mentionne avec complaisance une circonstance aussi insignifiante que l’enseigne du vaisseau: qui portait l’apôtre en Italie, il ne dirait mot de sa mort déjà consommée ! Si donc le martyre de Paul a eu lieu en 67, comme c’est la date la plus probable, il ne nous reste qu’à placer la composition des Actes, et à plus forte raison aussi celle de l’évangile, avant cette date.

Pour toutes ces raisons, Je ne puis que me ranger à la première manière de voir (la composition avant l’an 70). Cette date est de plus confirmée par le grand nombre de détails précis et minutieux qui se rencontrent dans les réeits de Luc et qui importent si peu à l’ensemble de l’histoire évangélique que leur souvenir aurait bien difficilement pu survivre, dans la tradition générale, à la grande . Catastrophe qui, en cette année, bouleversa la Terre-Sante, balaya le peuple juif et transplanta l'Eglise elle-même ; ainsi le nom des femmes qui accompagnaient Jésus dans ses courses de prédication en Galilée et pourvoyaient de leurs biens à ses besoins et à ceux de ses disciples, en particulier la qualification de lune d'elles, Jeanne, comme. femme de l’intendant d’'Hérode (VIE, 1-3); le sujet de l’entretien de Jésus avec Elie et Moïse sur la montagne de la transfiguration (IX, 31); le cri enthousiaste d’une femme du peuple interrompant un discours de Jésus (XI, 27); la circonstance qui motiva l’enseignement de l’oraison dominicale (XI, 1); la relation entre l’enseignement sur la Providence et la demande d’un homme relative à son héritage (XIE, 13 et suiv.); puis la relation entre les paraboles

nr L'ÉVANGILE DE SAINT LUC.

du ch. XV et le murmure des pharisiens ; l’envoi de Jésus à Hérode et la réconciliation de ce roi avec Pilate à cette occasion; l’allocution aux filles de Jérusalem sur le chemin de la croix. Autant de petits traits dont la tradition générale n'aurait pas gardé la mémoire après le bouleversement dont nous venons de parler. Nous ne disons rien ici de plusieurs détails tout aussi précis que renferme le livre des Actes. ;

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