C. Occasion ; but ; lecteurs
Si l’évangile a réellement été composé par Lué, le colla-
borateur de Paul, et si cette œuvre date d’avant l’an 70, pouvons-nous espérer de fixer d’une manière plus précise le moment et le lieu de sa composition?
Lorsque, quelques années après la conversion de Paul qui eut lieu vers 36 ou 37, des chrétiens émigrés de Jérusalem fondèrent l’église d’Antioche, Luc, qui appartenait sans doute à la maison de Théophile et qui participa à cet événement, pouvait être àgé de vingt à trente ans. D'autre part, les Pères parlent de lui comme ayant atteint l’âge de soixante-dix à quatre-vingts ans, d’où il résulterait qu'il a vécu au plus tard jusqu’à l’an 90. Ce n’est évidemment pas tout de suite après sa conversion qu'il a pu composer l’évangile. Il se.joignit à la mission de Paul, Silas et Timothée, vers l’an 952, et, après la fondation de l’église de Philippes, demeura, comme nous Pavons vu (p. 494), dans cette ville cinq à six années. Durant ce séjour en Macédoine, 1l n'avait naturellement aucune occasion de recueillir les matériaux nécessaires pour un tel ouvrage. De Philippes, il accompagne Paul en Palestine
et y demeure pendant les deux années de l’emprisonne-
ment de l’apôtre (p. 457). Ces deux années de séjour en Palestine furent sans doute pour lui d’une très grande
Mat Tin . »
importance. [l put alors visiter Jérusalem et les lieux saints, fréquenter une foule de personnes qui avaient été témoins de certaines parties du ministère de Jésus. À Césarée même, où sans doute 1l était souvent auprès de l’apôtre, usant de la liberté que Félix avait accordée à Paul de voir ses amis, 1l pouvait visiter le diacre Philippe, chez lequel il avait passé, en se rendant à Jérusalem avec Paul, des journées si émouvantes (Act. XX, 8 et suiv.). Îl se trouvait là dans un milieu tout plein des riches et vivants souvenirs de la personne de Jésus et des premiers temps de lKglise. Philippe avait Joué un rôle considérable à cette époque primitive, à Jérusalem (Act. VI) et en Palestine (VII et IX). IT avait quatre filles animées de lesprit prophétique, dont l’histoire de l'Eglise a conservé le souvenir. (Voir le récit de Papias, dans Eusébe, A. E. IT, 59, 9.) Ces personnes, ayant vécu à Jérusalem, avaient dû connaître la mère de Jésus, Marthe et Marie de Béthanie et d’autres personnes qui pouvaient être dépositaires d’une foule de détails de l’histoire évangélique. Aussi ce moment a-t-il été envisagé par plusieurs critiques comme celui où Luc aurait composé son évangile. Je pense, quant à moi, que ce fut alors qu'il recueillit une partie des matériaux au moyen desquels 1] put composer plus tard’son ouvrage. Ces deux ans écoulés, au printemps de l'an 692 il arriva à Rome avec Paul, el nous constatons par les épitres aux Colossiens et à Philémon qu'il y demeura avec l’apôtre pendant la première partie de sa captivité. Mais l’épitre aux Philippiens, écrite plus tard, vers les derniers temps de cette captivité, prouve qu’au moment où elle fut envoyée Luc avait quitté Paul. Sa salutation, en effet, s’il eût été présent, ne pourrait manquer dans une lettre adressée à une église où 1l avait passé tant d'années (p. 471). Où Luc se rendit-il alors et dans quel but quit-
tait-1l l'apôtre au moment où l’on pouvait attendre l'arrêt qui devait décider de son sort? [’épître aux Philippiens nous suggère la réponse à ces questions en nous faisant entrevoir l’état de crise religieuse très sérieuse auquel les choses en étaient arrivées à Rome vers la fin de l’emprisonnement de Paul. |
L'arrivée de Paul à Rome, au printemps de lan 62, y avait déterminé une grande fermentation religieuse. Sans doute, aux veux de la plupart, il arrivait là comme un malfaiteur ordinaire; mais le vrai motif de l’accusation dont il était l’objet ne tarda pas à transpirer. Paul le raconte lui-même aux Philippiens (1, 13) : « De sorte qu’il a été de plus en plus connu que mes liens étaient des liens en Christ (c’est-à-dire endurés pour la cause de Christ), et cela dans le prétoire tout entier et dans le public en général!. » Les mots dans le préloire tout enlier expliquent assez comment ce résultat s’était produit. Ce terme désignait la grande caserne construite par Tibère à la porte Viminale, où résidait la garde impériale et d’où se renouvelaient journellement les détachements qui occupaient les corps de garde particuliers. C’est donc de là que venaient les soldats qui se succédaient à tour de rôle dans l’appartement de lPapôtre (Act. XXVII, 16), et c’est par eux que la vérité sur la raison de lemprisonnement de Paul s'était bientôt répandue dans ioute la garde prétorienne, puis dans le public romain en général. ne
Présenté sous son vrai jour, le fait excita un intérêt général, non seulement chez les païens, mais surtout chez les Juifs. Il y avait alors à Rome une population d’à peu près trente mille Juifs — les uns disent plus, les
1 Voir, sur l'expression vavepobs êv Xo:ot®, Meyer, adh. 1.
autres moins — descendant en partie des quelques milliers de captifs que Pompée avait ramenés de Palestine; la plupart avaient été bientôt affranchis par ceux qui les avaient achetés comme esclaves. À ceux-là s'étaient Joints le grand nombre de ceux qui venaient à Rome pour leur trafic. Toute cette colonie juive jouissait de la plus complète liberté religieuse, par suite de la bienveillance particulière que César et Augusle n'avaient cessé de lui témoigner. Le judaisme était alors reconnu dans tout l’empire comme religio licita. Sans doute, de temps en temps, lorsque les Juifs devenaient trop remuants, ils étaient l’objet de quelque mesure pénale, d’un décret d'expulsion, par exemple; mais ce n'était là qu’une crise passagère ; ils ne tardaient pas à se retrouver en pleine tranquillité et activité dans leur quartier du Transtévère. Mais ils ne se bornaient pas à jouir passivement de la liberté religieuse qui leur était accordée; ils passaient insensiblement de l'attitude défensive à l'agression ; 1ls s’élevaient hardiment contre le paganisme régnant. Sans doute, leurs usages particuliers répugnaient en général à la société romaine et leur attiraient ses dédains. Les poëtes satiriques n'ont pas assez de sarcasmes pour stigmatiser les coutumes juives, telles que l’observance sabbatique, la circoncision, l’abstention de la viande de porc. Mais, comme le dit Schürer, les moqueries d’un Horace, d’un Perse ou d’un Juvénal prouvent néanmoins combien était grande lattention qu'attirait cette religion. En effet, 1l n’y avait pas seulement dans le judaisme de vieux rites prêtant à la raillerie ; 1l y avait l’idée sublime du Dieu unique, toutpuissant et juste. À cette croyance élevée se joignait une loi morale austère, inviolable, puis aussi une espérance glorieuse proposée à l'humanité. De pareilles pensées parlaient à la conscience des Romains, naturellement grave
et sévère. De là les succès du judaisme dans une partie de la société romaine, surtout chez les femmes; et l’on ne s’étonnerait pas que dans ces conditions bien des IMagiNnations juives exaltées entrevissent déjà.la conquête de Rome paienne par ceux qu'élle croyait avoir assujettis. Les : choses étaient arrivées au point que Sénèque lui-même disait : € Gette race, la plus scélérate de toutes, a donné des lois à ses conquérants. »
Qu'on se représente maintenant l'effet que dut produire sur Juifs et paiens l’arrivée d’un nouveau prétendant au milieu d'un tel état de choses. Pour les Juifs, le christianisme était un dangereux concurrent ; pour les paiens, un nouvél objet dé curiosité. La foi aux idoles s’écroulait devant le monothéisme juif, et voici que le judaïsme à son tour se voyait sérieusement menacé. Bien plus, le nouvel arrivant osait l’accuser d’avoir fait la guerre à son propre Dieu en crucifiant ignominieusement un envoyé céleste. Si Rome était lasse de lidolâtrie, 1l ne semblait lui rester ou qu’à accepter Jésus-Christ et reléguer le judaïsme au Transtévère, ou qu’à tourner le dos à l'Evangile annoncé par Paul et remplacer les Douze Tables par les commandements mosaiques.
On voit combien la position était grave; le moment décisif approchait pour Rome et même pour le monde. Paul le sentait bien quand, dans l’épitre aux Philppiens, il écrivait ces lignes significatives (FE, 22) : « Tous les saints vous saluent, surtout ceux de la maison de César. » Mais qu'adviendrait-1l de la perspective qui s’ouvrait ainsi pour l'Evangile à Rome même, si lui, Paul, 1l était condamné à mort? Il est impossible que, se rendant compte de la situation, l’apôtre ne.se demandät pas ce qu’il y avait à faire pour décider favorablement cette grande crise et, en cas d'insuccés, pour assurer la conservation et la vic-
toire finale de l'Evangile. En face de l’opimon publique ainsi travaillée d’un côté par le judaisme, de Pautre par le christianisme, qui se présentaient tous deux comme seuls capables de sauver l'humanité, Paul, contemplant cet état de choses de son lieu de captivité, dut se dire que le seul moyen véritablement efficace de jeter la lumière sur la relation compliquée entre ces deux religions hostiles et se prétendant cependant toutes deux divines, et de dissiper l’épais brouillard qui pesait en ce moment sur l'horizon religieux du monde civilisé, serait un exposé simple, précis, fidèle, bien suivi du cours des choses depuis son premier commencement jusqu'à son terme à la fois
tragique et glorieux !. Ainsi serait exphiqué ce qu’il y avait eu de contradictoire en apparence dans la relation entre Israël et Jésus, relation d’intime solidarité en commençant, puis bientôt d’hostilité croissante et enfin même de haine meurtrière. Mais à qui s'adresser pour lui demander un pareil travail? Peu avant de venir à Rome, Luc avait précisément eu l’occasion, pendant les deux ans qu'il avait passés en Palestine, de s’instruire de toutes les circonstances de l’histoire de Jésus dés son origine. [l avait entendu les récits des témoins encore vivants en grand nombre. Il était ainsi en état de composer un récit tel que l’exigeaient les circonstances dont nous venons de rendre compte; et par une coincidence, dans laquelle Paul reconnut sans doute une dispensation providentielle, ce même
1 À mon point de vue, il n'existait encore aucun écrit évangélique un peu complet. Les écrits des root étaient insuffisants, comme le prouve le prologue de Luc par lequel seul nous les connaissons, et probablement n’étaient-ils pas encore parvenus à Rome. L’évangile de Marc ne peut avoir été composé que vers 64 (p. 380), et nous sommes en 63. Celui de Matthieu date probablement du moment qui a précédé la guerre juive, vers 66 (voir p. 249). Quant aux Logia de Matthieu, ce n’était pas un ouvrage proprement historique.
Luc, seul probablement parmi les collaborateurs de l’apôtre, possédait la culture littéraire nécessaire pour la réussite d’un pareil travail.
Nous venons de voir combien un récit digne de foi de la vie et de l’œuvre de Jésus en Israël était un besoin pressant pour la société gréco-romaine que représentait Théophile ; un tel écrit n’était pas moins réclamé par les besoins de l’église de Rome en particulier. Dans Pépitre aux Phihppiens (1, 12-18), l’apôtre trace un tableau frappant de l’état du christianisme à Rome et du double effet qu'y avait produit son arrivée. Pour la plus grande partie des membres de l’église, la présence de l’apôtre, sa foi, sa vaillance, sa joie dans l'épreuve avaient été un puissant stimulant ; ils s'étaient réveillés d’une sorte de torpeur et avaient rompu le silence craintif qu'ils avaient gardé pendant un certain temps. En voyant le courage avec lequel l’apôtre marchait au devant de la mort pour la défense de l'Evangile, leur zèle s'était ranimé ; ils s'étaient remis à rendre courageusement témoignage à Jésus-Christ. Un effet analogue s'était produit chez les membres judaïsants de l’église, mais par un mobile opposé. Envisaceant Paul comme le prédicateur d’un évangile hostile à la loi et profondément faussé, 1ls s'étaient mis, eux aussi, avec zèle, à proclamer Christ, mais un Christ légal, comme Jésus l'était demeuré extérieurement dans, toute sa vie; ils le prêchaient moins par amour pour lui que par jalousie contre Paul. Néanmoins, celui-ci n'hésite pas à se réjouir de ce double réveil du témoignage rendu à son Maitre. Il sait que tout cela finira par tourner à un résultat salutaire pour l’église et pour lui-même !.
1 1] me paraît impossible d'admettre que les adversaires contre lesquels Paul met en garde les Philippiens, DLE,°2 et 19, soient les mêmes personnes que les chrétiens judaïsants qu’il caractérise I, 45 et 17.
À ces Juifs romains qui envisageaient la loi comme leur salut et celui du monde, il fallait montrer que Jésus, tout en respectant fidèlement la loi durant le cours de sa vie et dans l’œuvre de son ministère, avait cependant ouvert à l'humanité une sphère d'existence morale supérieure à la simple légalité, la vie de l’amour dans la communion avec Dieu lui-même, le suprême législateur ; que sous le couvert du rigorisme légal le plus scrupuleux pouvait se cacher un cœur plein de dureté, d’égoisme et d’orgueil ; qu’un cri de repentance et de foi montant vers Dieu d’un cœur humilié était un moyen plus sûr d'obtenir grâce et pardon que l'obéissance du pharisien le plus irréprochable ; qu’en dehors du peuple de la loi il y avait toute une humanité perdue par le péché, mais aimée de Dieu, que Jésus était venu sauver aussi bien que le peuple élu, et qu’enfin le royaume de Dieu était désormais ouvert à ces milliers de païens aussi bien qu’à Israël lui-même, et cela sans condition d'œuvre légale, mais par la seule vertu de la foi. Tout ce plan divin pour le salut du monde, qui forme le contenu de la 1° partie de l’épitre aux Romains (ch. [-VITD), il s'agissait de le montrer révélé déjà dans la vie et dans l’enseignement de Jésus. C'était là la base solide inébranlable de l’œuvre de Paul chez les Gentils, surtout dans la lutte qu’elle avait à soutenir avec l’hostilité juive. idee
Ces derniers sont des croyants mal éclairés qui annoncent Christ à leur manière; ceux-là sont appelés par Paul (II, 2) des chiens, à cause de leur impudence, de mauvais travailleurs, à cause de leurs mobiles égoïstes, fausse circoncision, littéralement mutilation, à cause de leur esprit charnel; et III, 19 il les menace de perdition à cause de leur esprit sensuel et purement terrestre, et stigmatise l'honneur qu'ils tirent de choses dont ils devraient rougir. Je ne pense pas que ce puissent être là des croyants judaïsants. Ce sont de purs Juifs, tels que
Paul en avait rencontrés à Philippes et dans les autres villes de Macédoine (Act. XVI, 16 et suiv.; 1 Thess, IL, 15. 16, etc.).
En lisant le Ile évangile à ce point de vue, on voit aisément combien 1l répond à son but. Il reprend le cours des choses dès leur origine et en montre le développement continu el progressif. [| rattache l’œuvre nouvelle aux circonstances politiques du temps (Auguste, Quirinius, Tibère). Il fait ressortir, dans la conduite des parents de Jésus, l'attachement scrupuleux aux institutions israéhtes; il montre en Jésus lui-même la fidélité constante à la loi et la soumission aux autorités établies, mais en même temps il proclame la loi sublime de la cha-
rilé telle que l’a enseignée et pratiquée Jésus, et montre
ainsi le caractère élevé par lequel son enseignement s’est distingué de l’étroitesse légale et de la lettre de l'enseignement rabbinique. Il raconte avec prédilection la condescendance de Jésus envers les êtres les plus dégradés et fait voir que c'est précisément là ce qui lui a attiré la malveillance des chefs de la nation, qui pressentaient que leur autorité croulerait dès que la loi perdrait sa place souveraine en Israël. Il décrit l'accroissement journalier de cette hostilité jusqu’à la rupture ouverte entre eux et Jésus. Son procès, sa condamnation à mort avaient été l'effet de la haine inspirée aux chefs par leur amour du pouvoir. Pilate lui-même, le gouverneur romain, l’avait bien compris; 1l avait reconnu le néant de l’accusation élevée contre Jésus de soulever le peuple et de défendre de payer le tribut à Cé-
sar. Hérode lui-même en avait également jugé ainsi. Si néan-
moins Pilate avait fini par céder aux instances des chefs,
c'était lorsqu'elles avaient atteint un tel degré de violence,
qu’il n'avait pas cru prudent d'y résister plus longtemps (XXIE, 24). Quant à Jésus, après avoir gardé une atti-
tude pleine de dignité en face de ses juges, il avait subi
son affreux supplice avec calme, douceur, patience, charité soit envers ceux qui le crucifiaient, soit envers l’un de
poule Ce er
ceux qui étaient crucifiés avec lui, et il avait expiré enfin en remetlant avec foi son esprit à Dieu son Père. Mais, comme 1! l'avait annoncé, la main de Dieu n’avait pas tardé à se montrer; son corps, exempt de toute souillure, avait bientôt recouvré la vie. Vivant, Jésus avait manifesté sa présence par des preuves sensibles ; puis, après avoir donné aux siens l’ordre de prêcher le pardon des péchés et le salut en son nom à toutes les nations, il était remonté vers son Père en donnant sa bénédiction à ses disciples.
SI, d’un côté, ce récit contenait la justification de Jésus par rapport à l’hostilté de son peuple, de l’autre, 1l constiluait contre ce peuple l'acte d'accusation le plus formel. Après cela, Israël, plutôt que de s’enorgueillir de sa jusüce propre, n'avait plus qu’à se frapper la poitrine, comme les foules revenant du spectacle de la croix (XXIT, 48).
Paul jugea sans doute que le récit de ces faits, présenté au monde gréco-romain avec simplicité, serait ce qui répondrait le mieux aux besoins de l’heure présente ; et Luc se décida à le quitter pour un certain temps et à se retirer en un lieu tranquille, propice à l'exécution de cet important travail. Et quel lieu plus propre à ce dessein pouvait se présenter à sa pensée que celui où, tout en tenant jadis société à Paul prisonnier, il avait recueilli tant de renseigne ments sur l’histoire évangélique? Si peut-être les notes qu'il y avait prises alors s'étaient perdues dans le naufrage, où pouvait-il espérer d’en retrouver le contenu mieux que là où il les avait jadis recueillies? Ce fut ainsi qu'avant la fin des deux ans de l’emprisonnement de Paul à Rome, peu avant l'envoi de la lettre aux Philippiens, dans le cours de l'an 63, Luc se rendit en Orient, probablement en Palestine et à Césarée, et que là, auprès du diacre Philippe et de sa famille, il composa l’œuvre jugée nécessaire. Ainsi me paraît s'expliquer la genèse de notre évangile. C'est une
hypothèse, sans doute, mais à laquelle conduit la combinaison des données renfermées dans les lettres de Paul et des circonstances mentionnées dans les histoires des éerivains romains. On comprend qu'Ewald soit arrivé à la pensée que la source première de la littérature synoptique ait été un évangile de Philippe. Il me paraît plutôt qu’on est conduit, par le cours naturel des choses, à l’hypothèse que je présente ici.
Si le but qui a présidé à la composition du IH° évangile est bien celui que nous venons d'indiquer, le cercle de lecleurs auquel cet écrit était destiné, est aisé à déterminer. C'était ce vaste monde gréco-romain (y compris les colonies juives qui y étaient disséminées), c’est-à-dire toute la société contemporaine, avec l'Eglise chrétienne déjà existante comme fruit du travail de Paul et du témoignage apostolique, telle qu’elle est désignée dans le premier nous du prologue (v. 1).
À ce vaste cercle de lecteurs, on pourrait opposer que Luc ne désigne, dans la seconde partie du prologue, qu'un seul individu comme destinataire de son ouvrage, « le très puissant Théophile. » Mais cet homme haut placé était pour Luc le représentant éminent de toute la société cultivée du temps, pour laquelle il écrivait. Une partie de celte société partagée entre le paganisme et le judaïsme, commençait à entrevoir dans le christianisme une sagesse supérieure. C'était à ce groupe qu’'appartenait Théophile, le patron et ami de Luc; il se sentait attiré par cette religion plus pure; mais il n’avait pas encore trouvé dans sa foi naissante la force de faire le dernier pas et de se ranger ouvertement parmi les chrétiens. L’écrit par lequel Luc espérait le décider ne pouvait donc différer en rien de celui par lequel il importait alors de frapper sur la société tout entière le coup décisif. D'ailleurs, il est
probable que Luce, en adressant ce livre à son protecteur, avait encore une intention plus spéciale, celle que nous avons indiquée p. #71. Ge haut personnage devait ouvrir à l’écrit de Luc la porte de la grande publicité.
On a reproché à Luc la manière un peu dédaigneuse dont il s’exprime sur la richesse et la prédilection marquée avec laquelle il parle de la pauvreté. Il y aurait bien plutôt dans ce fait un motif de louer sa grande loyauté, si l’on pense qu'il adressait son ouvrage à un riche protecteur de qui il attendait un service signalé.
C'était surtout en vue des lecteurs païens que Luc écrivait. On le voit d’ailleurs par le fait que fréquemment il donne des explications sur certaines localités palestiniennes, tandis qu'il ne fait rien de semblable à l'égard des localités italiennes qu’il mentionne dans les Actes, ce qui n'eüt certainement pas été le cas s’il eût pensé spécialement à des lecteurs juifs. Ainsi 1l désigne expressément Nazareth et Capernaüm comme villes de Galilée (1, 26 ; IV, 31) et Arimathée comme ville de Judée (XXI, 51); il indique la distance de Jérusalem à Emmaüs (XXIV, 13); il explique certains usages juifs, comme lorsqu'il rappelle que le premier Jour des pains sans levain était celui « où il fallait immoler la Pâque » (XXI, 7). M. Bovon ([Théol. du N.T., 1, p. 96) observe que, si Luc fait remonter la généalogie de Jésus jusqu’à Adam, c’est surtout en vue de lecteurs d’origine païenne et pour le même motif pour lequel Paul déclare aux Athéniens que Dieu a formé d’un seul sang tout le genre humain, opposant cette affirmation aux légendes païennes sur la multiplicité des races humaines prétendues autochthones.
D. Les sources.
Luc fait entendre lui-même dans son prologue qu'il n’a
pas été témoin des faits qu’il raconte, mais qu'avec tous les croyants contemporains il en a reçu connaissance de la bouche des témoins originaires (v. 2). À cette première source, il en ajoute une seconde (v..3): les informations particulières qu'il a prises dans le but de compléter (äve- Bey), de préciser (#xa£8üc) et de coordonner (xx)eË%c) la tradition généralement reçue, provenant directement des témoins oculaires.
Il n’est pas possible de dire à priori de quelle manière ces deux sources, indiquées par l’auteur lui-même, auront été combinées dans son récit. Il est évident que la première, originairement orale, avait déjà reçu une rédaction plus où moins élémentaire dans les écrits des zoXdot. Quant aux renseignements particuliers réunis par Luc, ils pouvaient être encore de nature puremént orale ou se trouver déjà rédigés. Cest en étudiant le livre lui-même que l’on peut plus ou moins constater la manière dont Luc a continuellement combiné ces deux sources. |
La première section, comprenant les récits de l'enfance, n’appartenait certainement pas à la tradition générale ; ces récits y ont été ajoutés plus tard. Nous en avons la preuve dans leur absence chez Mare, qui présente la tradition primitive (du moins quant au contenu) sous sa forme la plus simple, et dans Matthieu lui-même, qui renferme un récit provenant évidemment d’une autre source. Ges récits, tels que nous les trouvons chez Luc, venaient sans doute, ainsi que nous l’avons vu, du côté de Marie, dont ils reflètent souveut les impressions intimes. Etaient-1ils encore sous leur forme primitive, en langue araméenne, ou déjà traduits en grec? Probablement c’est Luc qui les traduisit luimême, car on y rencontre fréquemment les tournures et les expressions qui lui sont familières dans toute la suite de ses deux écrits (xañdrt, ñv mooceuyômevoy, Évavti,
LA COMPOSITION. — LES SOURCES. 631 OTTAGIX, cornp, évayyeMecba, To mAñloc, elc., etc.).
Dans les récits de la seconde section, celle de l’avènement messianique, on remarque un premier fond commun aux trois synopliques, emprunté à la tradition orale, par exemple dans une partie du récit du ministère de Jean- Baptiste et dans celui du baptême de Jésus. Cependant les traits particuliers à Luc n’y manquent pas, ainsi les conseils pratiques particuliers, donnés par Jean aux différentes classes de néophytes (IF, 10-14). Cette addition à la tradition générale (voir Marc et Matthieu) prouve que Lue a eu ici une source spéciale ou plutôt une forme plus complète de la tradition générale. Dans le récit du baptême, la prière de Jésus est propre à Lue, et, si ce trait n’est pas une pure invention, il indique aussi une forme de la tradition un peu différente de celle qu’ont rédigée Matthieu et Marc. Cette remarque est encore plus applicable au récit de la tentation, dont Marc ne donne qu'un résumé très sommaire et dans lequel Luc diffère de Matthieu par plusieurs déails, surtout par l’ordre différent des deux dernières tentations. On ne comprendrait guère une divergence aussi orave, Si son récit ne dépendait d’une autre forme de la tradition. La généalogie est tirée, comme nous l’avons vu, d’un document tout particulier, provenant probablement de la famille de Marie. Ce document répond plus exactement que celui de Matthieu à la durée de l’espace de temps écoulé entre le retour de lexil et la naissance de Jésus (p. 485).
Le récit du ministère galiléen commence chez Luc par un morceau qui évidemment provient d’une information spéciale et n’a point appartenu à la tradition générale. Une visite de Jésus à Nazareth était tout différemment racontée dans celle-ci (voir Marc et Matthieu). Rien n’empêche que les deux formes n'aient répondu l’une et l’autre
à la réalité. À l'exception du récit de la première prédica-.
tion à Nazareth, le tableau des premiers jours du ministère public à Capernaüm, la guérison du démoniaque, la soirée du sabbat, la première nuit passée dans la maison de Pierre, la première excursion aux alentours, tout est si semblable au récit de Marc qu’il faut admettre que, si Luc n’est pas ici dépendant du [I° évangile, il doit avoir appris ces détails de la bouche de Pierre ou de Marc luimême. La vocation des quatre premiers disciples, dans Luc, proviendrait naturellement de la tradition, s’il ne s’y
Joignait, chez lui, le trait de la pêche miraculeuse et la
forme de la vocation apostolique, adressée spécialement à Pierre. Luc a donc eu ici une source particulière au moyen de laquelle il a complété le récit traditionnel.
Il en est de même des récits suivants (lépreux, paralytique, vocation de Lévi, elc.). Dans chacun de ces récits, Luc a certains traits qui lui sont propres et qui, s'ils ne sont pas de son invention, prouvent qu’il tenait la connaissance de chacun de ces faits de la tradition orale ou écrite, mais déjà sous une forme un peu différente de celle qui est consignée par les deux autres synopliques. Il en est de même des deux récits sabbatiques qui suivent. Dans le récit du premier sabbat, VI, 1, se trouve l'étrange nom de second-premier, que lui donne Luc, terme qui ne se retrouve nulle part ailleurs et qui indique certainement une tradition provenant d’une source particulière. Le second sabbat indiqué serait, d’après Matthieu, le même sabbat (XIE, 9), tandis que Luc l'appelle nettement (VE, 6) un autre sabbat. La tradition différait sur ce point. Le sermon sur la montagne, qui suit, nous est rapporté dans deux rédactions très différentes ; il n’est pourtant pas douteux qu'elles ne se rapportent toutes deux au même discours. Les béatitudes semblables qui commencent les deux comptes-ren-
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dus et les deux paraboles qui les terminent, ainsi que l'identité essentielle du sujet, ne permettent pas de douter qu’il s’agisse du même fait. Mais comment expliquer les différences si considérables qui distinguent les deux rédactions ? On admet volontiers dans la critique actuelle, pour expliquer les paroles communes aux deux discours, que l’un des évangélistes à travaillé sur le texte de l’autre, ou qu’ils ont lous deux travaillé d’après une source commune. Mais les différences entre les deux discours supposeraient, dans le premier cas, un incroyable arbitraire chez le second rédacteur, dans sa manière de traiter les paroles de Jésus, soit quant aux omissions, soit quand aux additions, soit quant aux changements de fond et de forme. Et dans la seconde supposition, qui est aujourd’hui le plus généralement admise, Matthieu et Luc puiseraient leurs rédactions respectives dansdeux fraductions grecques du même discours araméen renfermé dans les Logia de Matthieu. En parlant ainsi, on joue sur les mots, car des comptes-rendus aussi différents ne sauraient être appelés des traductions d’un même texte. C’est ce que vient de montrer, dans un travail détaillé et approfondi, l’un des exégètes actuels les plus solides de l'Allemagne, M. Georges Heinricr !. Il prouve, par l'étude détaillée des textes, « que les deux comptes-rendus ne sont pas des reproductions, mais des reconstructions du même discours, par les deux évangélistes, non au moyen d’un emploi mutuel ou par l'emploi de sources communes, mais indépendamment l’un de l’autre » (p. 10). Il conclut ainsi (p. 81) : « La rédaction des mêmes sentences dans des formes particulières et différemment placées, comme elle se trouve en général dans nos évangiles, devient compréhensible dans la supposition que
1 Die Bergpredigt, zur Feier des Reformationsfestes, Leipzig. 1899.
chacun des évangélistes a suivi ses propres autorités,
de la bouche ou du texte desquelles il a reçu le dépôt traditionnel commun des enseignements de Jésus. » Nous ne saurions mieux exprimer notre manière de voir sur l’origine des deux rédactions du sermon sur la montagne et des récits évangéliques en général. :
En reprenant, dans le cours du ministère en chacun des récits de Luc pour les comparer à ceux des deux autres synoptiques, nous trouverions ainsi à chaque pas, d’un côté, le fond commun de la tradition générale et, de l’autre, certains traits particuliers qui se dessinent sur ce fond et qui doivent être attribués à la source propre par laquelle cette tradition était parvenue à Luc.
Nous passons au récit de voyage commençant IX, 51 et complétement propre à Luc, du moins dans cette extension. Plusieurs criliques actuels, comme nous lavons dit plus haut, n’y voient qu’un cadre fictif dans lequel Luc a jeté pêle-mêle le contenu de ce qui restait après avoir terminé le tableau du ministère galiléen. D’après Hollimann, au contraire, nous trouverions 1c1 tout le contenu de l'ouvrage de Matthieu connu sous le nom de Logia. Selon lui, en effet, tandis que notre Matthieu a fondu en
un seul tout la narration de Marc et le contenu de lécrit
araméen des Logia apostoliques, Luc aurait juxlaposé le contenu de ces deux sources; il aurait commencé par donner le contenu de Marc, puis il aurait profité du changement de théâtre du ministère de Jésus (Luc IX, o1) pour placer là tout le contenu de son autre source,
les Logia de Matthieu, de sorte que le plan de Luc
pourrait se formuler ainsi : activité de Jésus en Galilée, d'après la source À (Marc); activité hors de Galilée, d’après la source A (Logia)/Syn. Ev. p. 210). Je crois avoir montré plus haut que ce récit de voyage, dans lequel la critique
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ne voit qu’un cadre fictif, répond incontestablement à une réalité et qu'il remplit une place nécessaire dans l’histoire de Jésus ; que, si nous cherchons une source pour les faits et discours qui remplissent ce voyage, il est impossible de la trouver dans les grands discours des Logia, que Luc se serait plu à disloquer pour en faire une série d’incidents particuliers ; nous ne pouvons attribuer ce long récit, avec toutes ces scènes Si variées, qu'aux renseignements dus à l’un ou à plusieurs de ceux qui ont accompaœné Jésus à ce moment-là. Quant aux discours ou fragments de discours parallèles que renfermaient les Logia et qu'avait déjà consignés Matthieu, ce n’est pas Luc qui les a tirés de l’ouvrage de Matthieu, comme l’a supposé Weizsaecker; c’est bien plutôt Matthieu qui, les avant entendus lui-même, leur a donné une place dans les grands enseignements des Logia.
Dans le récit du séjour de Jésus à Jérusalem avant la Passion, nous rencontrons chez Luc d’abord les traits tout à fait remarquables et ininventables qui caractérisent l'entrée de Jésus dans la capitale; dans la suite nous sommes frappés de différents araméismes très saillants, évités par Marc et Matthieu, et qui indiquent une forme spéciale et très primitive de la tradition grecque. Le récit de la Passion repose évidemment sur la narration traditionnelle, telle que nous la retrouvons dans Marc très simplement consignée; mais sur ce fond, qui se retrouve en grande partie chez Matthieu, se détachent, chez Luc, une foule de traits particuliers qui ne peuvent provenir que de sources indépendantes dela tradition orale ainsi que de sa rédaction dans Marc et Matthieu. Comp. l’insutution de la sainte Cène et les discours qui suivent (XXIF, 14-58), le regard de Jésus à Pierre (XXIL, 61), le récit, absolument différent de
ceux de Mare et de Matthieu, de la condamnation (XXI, INT. AU N. T: 11 — 41
66-71), l'envoi de Jésus à Hérode et la réconciliation de celui-ci avec Pilate à cette occasion, l’allocution aux filles de Jérusalem, l’intercession pour les bourreaux, le salut promis au brigand repentant, le repos des femmes le soir du jour de la mort : tous ces traits, qui enrichissent si remarquablement chez Luc la tradition générale, sont cer-
tainement dus à des HHAASRERE particulières, peut-être
simplement orales.
Nous avons traité des différences entre les it de la Résurrection dans Luc et dans Matthieu. Evidemment les
sources de Luc sont ici tout à fait particulières et indé-
pendantes d’une tradition commune telle que celle que reproduisent Marc et Matthieu; mis elles s'accordent remarquablement avec le récit de Jean, récit qui, d'autre part, corrobore aussi celui de Matthieu. Quant aux apparitions racontées par Luc, elles forment tout spécialement la transition au récit des Actes et à LEE future des disciples.
[l résulte de cette étude rapide que Luce, tout en connaissant la tradition apostolique générale, soit purement orale, soit déjà rédigée dans les écrits des roXoi, l’a, comme il le dit dans son prologue, complétée, critiquée,
coordonnée d’après des informations particulières, orales
ou écrites, araméennes ou grecques, qu’il avait recueillies par un travail personnel.
Quant à l'emploi par Luc de Marc et de Matthieu, il me paraît que nous avons trouvé jusqu'ici plus de raisons de nous en défier que d’y ajouter for.
Depuis Keim (dans sa Vie de Jésus), un grand nombre de critiques rangent parmi les sources de Luc les écrits de Phistorien juif Josèphe, en particulier la Guerre juive, publiée un peu avant l’an 79, et l’Archéologue, vers 93. L'exemple de Keim a été suivi par Holtz-
LU D RE ie
mann!, par Wittichen?, par Krenkel 3 et par d’autres.
On s'appuie pour cela sur deux ordres de raisons, d’abord un certain nombre de termes communs aux deux écrivains, puis un certain nombre de faits historiques qui devraient avoir été empruntés par Luc à Joséphe.
Parmi les termes communs qui ont été cités, nous en indiquerons quelques-uns seulement ; ainsi raoxxodoubetv, arobyew, drep@ov, étuwv (mont des Oliviers). Mais le plus souvent ils sont employés dans des applications toutes différentes par les deux écrivains, par exemple, rapaxodou: eïv, assister aux événements, dans Joséphe; en prendre connaissance, dans Luc; dreoov, une chambre haute du temple (Josèphe), la chambre haute falija) d’une maison particulière (Luc). De plus, ces termes sont trop communs pour qu'ils puissent prouver quoi que ce soit. € Îls pourraient, dit Vogel, avoir un certain poids si les deux auteurs appartenaient à des époques différentes. Mais, si lon voit dans Luc le compagnon de Paul, tous deux étaient contemporains, vivant en Palestine ou dans le voisinage, s’intéressant à l’histoire d'Israël et ayant beaucoup lu les Septante.» Quelques noms de localités communs aux deux écrivains n'ont rien d'étonnant, puisque Luc avait vécu luimême en Palestine et que tous deux ajoutent ordinairement à ces noms l’épithête ainsi appelé, expression qui prouve que c’étaient là des dénominations populaires; ainsi lorsque Josèphe ajoute au nom hucv l’épithète xxoumevov Ou Toocæyoseuvouevov, ou lorsque Luc, parlant de la belle porte (Qvpox n woatx, Act. IT, 2), ajoute % Asyouéwm#. «Il est
1 Zeitschrift fur wissenschaftliche Theologie, 1873.
2 Leben Jesu, A8TG.
3 Josephus und Lucas, 1894.
# Il est remarquable que Josèphe, en décrivant les portes du temple (Guerre juive, NV, 5, 3; Antiqg. XX. 9, 7), n'en désigne aucune par ce nom.
peu probable, observe Zahn, qu’un homme capable d'écrire le grec comme le fait l’auteur de la période Luc 1, 1-4 ait dù aller se mettre à l’école d’un Juif qui, de son propre aveu, n’a pu composer ses écrits dans cette langue qu’à l’aide de maîtres. » Comp. Cont. Ap. 1, 9 : yonsauevos ru moùc TV ÉAANVdE Davy GUVEOYOŸS.
Quant aux faits que Luc doit avoir empruntés à Josèphe, nous ne parlerons ici que de ceux qui concernent l’évanoile, renvoyant ceux qui se rapportent aux Actes à l’étude de ce livre. Nous parlerons seulement des trois suivants : le ministère de Jean-Baptiste, le dénombrement de Quirinus et l’allusion à l’histoire d’Archélaüs dans la parabole des marcs (Luc XIX).
4. Voici le rapport de Josèphe sur Jean-Baptiste {Ant. XVIEE, 5, 2): « C’était un homme excellent ; il exhortait les Juifs à s’efforcer d’être vertueux, à pratiquer la justice les uns envers les autres et la piété envers Dieu, puis à venir au baptême. Car c’est ainsi que le baptême sera agréable à Dieu, si l’on en use non pour le pardon de quelques péchés, mais pour la purification du corps, après que l’âme a été purifiée par la justice. Comme beaucoup s’attachaient à lui (car ils se sentaient élevés à l’ouie de ses discours), Hérode craignit que l'influence qu'il exerçait sur la multitude ne dégénérât en révolte (car elle paraissait disposée à faire tout ce qu'il lui conseillerait); et il crut préférable de prévenir, en faisant mourir Jean, des desseins possibles de révolution, plutôt que d’avoir à regretter trop tard de n'avoir pas prévenu une calastrophe. Ainsi Jean, par suite de ce soupçon d’'Hérode, fut conduit enchaiîné dans la forteresse de Machærus et exécuté là. »
Ce rapport pourrait-il avoir été la source de celui de Luc? Quoi de plus confus que ce que dit l’historien juif sur le but du baptême, qui aurait pour effet de laver le corps, après
que l’âme a été purifiée par la justice! C’est là nier tout rapport entre cet acte et le pardon des péchés, tandis que Luc dit positivement (HE, 3) : «Il vint prêchant le baptême de repentance pour la rémission des péchés. » Chez Josèphe, d’abord, purification de l'âme par la justice, puis du corps par le baptême. On retrouve là les restes du ritualisme juif et spécialement la trace de l’ancien essénisme de l'auteur. Chez Luc, nous avons la simple tradition chrétienne, tout comme dans Marc et Matthieu : repentance avec confession des péchés, puis baptême avec promesse de pardon; et enfin, plus spécialement chez Luc, conseils en vue des fruits de repentance qui doivent suivre le baptême. Ce n'est pas là la seule différence entre Luc et Josèphe. La cause du meurtre de Jean-Baptiste est, chez Josèphe, la raison de salut public. Cette explication était sans doute celle que donnait l’opinion populaire, tandis que Luc, comme Matthieu et Marc, est au fait de la cause véritable et plus intime, les reproches de Jean relativement à l’union du roi avec sa belle-sœur Hérodias (Luc II, 19-20). Impossible donc de voir dans l’un de ces récits la source de l’autre.
2. On appuie avec plus d’insistance sur un autre fait; on prétend que la mention du dénombrement exécuté par Quirinius (Luc If, 2) est empruntée à Josèphe /Antiq. XVI, 48, 5; XVII, 4, 4; 2, 1). Il est bien question, dans ces passages de Josèphe, d’un envoi de Quirinius en Syrie, à peu près à l’époque de la naissance de Jésus, « pour rendre la justice au peuple et opérer le cens financier » (Antig. XVII, 1, 1), à quoi Josèphe ajoute peu aprés: & pour opérer le cens financier et régler ce qui concerne la fortune d’Archélaüs. » Enfin, XVIIE, 19, 1, il s'exprime ainsi : € Après que Quirinius eut réglé ce qui concerne la fortune d’Archélaüs et que le cens fut terminé... (rov
aroTiwicewv Téous éyouc@v).» [lest à remarquer, sans doute, comme le fait observer Zahn, que Quirinins n’est nulle part désigné par Josèphe comme gouverneur de Syrie, ainsi qu'il
l’est chez Luc; cependant ses attributions sont bien celles:
d’un gouverneur, Ce qui est plus important, c’est que le cens dont parle Josèphe ne s’applique qu’à la Judée, non pas même à toute la Palestine, encore bien moins à l'empire romain tout entier, ainsi que le dit Luc. Enfin nous verrons tout à l’heure combien le moment du dénombrement dont parle Luc diffère de celui qu’assigne Joséphe
au recensement de Quirinius. Ces différences sont en
tout cas trop considérables pour qu’on puisse supposer que Luc ait tiré son récit de celui de Joséphe. Nous pourrions nous en tenir à ce résultat, quant à la question spéclale qui nous occupe ici; mais cette question du dénombrement de Quirinius a été trop discutée et à une importance trop grande pour l’appréciation de l’exactitude de Luc, comme historien, pour que nous ne soyons pas forcés de nous y arrêter plus spécialement.
Sur le dénombrement de Quirinius.
Parmi les nombreux travaux qui ont été publiés sur ce
sujet, il en est deux qui nous importent plus particulière
ment comme les plus récents : celui de Schurer, dans Geschichie des judischen Volkes im Zeitaller Jesu Christe, 2e éd., 1890, EI, p. 426-455, et celui fort sommaire de Zahn, dans Einl. 11, 1899, p. 394-397. D’après tous deux,
les évangélistes Matthieu et Luc s'accordent à placer.
la naissance de Jésus sous le règne d’Hérode-le-Grand. Par conséquent le dénombrement qui, d’après Luc, amena Joseph et Marie à Bethléem, devrait aussi avoir eu lieu au temps de la vie de ce roi (comp. Luc [, 5 et Matth. I,
D TS ne
1-18). De plus, Luc s'accorde avec Josèphe pour attribuer l’exécution d’un dénombrement en Judée au personnage nommé Quirinius. Mais ici s’élève une question : Quand ce Quirinius est-il ainsi intervenu dans les affaires de Syrie et plus particulièrement de Judée? D’après Luc, ce devrait être déjà durant la vie du roi Hérode. Or, la mort de ce roi eut lieu en l’an 750 de la fondation de Rome, année qui, par suite d’une erreur commise par ceux qui ont fixé notre ère, correspond à la quatrième année qui a précédé la date vulgaire de la naissance de Jésus !. On est à même de fixer exactement l’époque de la mort d’Hérode ; nous savons, en effet, qu’elle fut précédée de peu de Jours d’une éclipse de lune, qui eut lieu dans la nuit du 12 au 13 mars, quatre ans avant notre ère {Antig. XVII, 6, 4). Or les astronomes ont prouvé qu'il ne pouvait pas y avoir eu d’autre éclipse de lune à cette époque-là en Palestine. Si donc le .dénombrement de Quirinius avait eu lieu durant la vie d'Hérode, ce serait avant l’an 750 de Rome que Quirinius aurait dû être gouverneur de Syrie et présider à ce dénombrement en Judée. Mais cela est complètement impossible, car il est certain que, durant les années qui précédèrent la mort d'Hérode, la Syrie eut deux gouverneurs, Saturninus,. depuis l’an 9 à l’an 6, et Varus, depuis lan 6 jusqu’à la mort d’Hérode et encore un certain temps après. Si donc Quirinius a réellement été gouverneur de Syrie, ce ne peut avoir élé qu'après la mort d’Hérode, deux ou trois ans plus tard, comme le pense Zahn, ou même plus tard encore, en l’an 6-7 de notre ère, ainsi que le racont Josèphe et que le pense Schürer, avec la plupart des eri-
1 Cette naissance, en effet, a été fixée à lan de Rome 753, ainsi quatre ans trop tard, ce qui fait que lorsque nous parlons des dates de la vie de Jésus, nous devons toujours nous rappeler qu’il est né quatre ans au moins avant l’année fixée pour celle de sa naissance, c'est-à-dire quatre ans avant l’ère chrétienne.
tiques. Dans les deux cas, nous serions forcés d'attribuer à Luc une erreur chronologique plus ou moins grave, puisqu'il place, d'accord avec Matthieu, la date de la naissance de Jésus dans les derniers temps de la vie d’Hérode. L'erreur serait, d’après Z«hn, de quelques mois ou même de quelques années; d’après Schürer, qui suit Josèphe, d’une dizaine d'années au moins. Ce résultat serait peu favorable à l’exactitude de Luc; ille mettrait en contradiction non seulement avec la tradition palestinienne sur la naissance de Jésus telle qu’elle est consignée par Matthieu
(comp. le massacre des enfants de Bethléem), mais encore
avec lui-même, puisqu'il fait naître Jésus sous le règne d'Hérode.
Après avoir exposé l’opinion de deux hommes aussi éminents, qu'il me soit permis de proposer une autre manière de voir; Je l’ai énoncée déjà dans mon Commentaire sur saint Luc; je la répète dans cet ouvrage avec plus de confiance qu'auparavant, après avoir examiné les travaux dont Je viens de parler.
Voicicomment je traduis littéralement la parole Luce IF, 2: « Le premier dénombrement lui-même (je lis : adrn %, et non pas aÿrn) eut lieu lorsque Quirinius était gouverneur de la Syrie. » Et voici comment je paraphrase cette remarque, interjetée ici par l’évangéliste : «Quant au dénombrement lui-même, qu’on appelle premier, il eut lieu (non sous le règne d’Hérode, mais) lorsque la Judée était incorporée à la province romaine de Syrie dont Quirinius était le gouverneur. » Luc veut empêcher qu’une confusion se produise dans esprit du lecteur. Il y avait eu un dénombrement qui, dans le langage populaire, s'appelait Le premuer ou aussi, comme on le voit par Act. V, 37, le dénombrement tout court, absolument parlant, parce qu'il avait plus fortement marqué que tout autre dans la vie du peuple,
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comme signalant la perte de l'indépendance nationale par l’incorporation de la Judée, par conséquent de Jérusalem et du temple, à l’empire. Ce cens avait en outre été le signal de l’émeute de Judas le Galiléen et l’occasion de la guerre qui avait suivi. Or, comme Luc venait de mentionner dans le v. ! un dénombrement qui avait précédé cecens fameux, généralement désigné comme le premaer, il paraissait y avoir là une contradiction. Et voilà le malentendu auquel Luc a voulu parer par la remarque intercalée au verset 2.
fi fut donc selon nous distinguer entre le dénombrement ordonné v. À et celui dont parle le v. 2. Le mot aroyoxoeu, dont Luc se sert au v. 1, a un sens assez général pour les désigner tous ies deux. Comme le dit Schürer lui-même (1, p. 451): «Ce mot signifie simplement : énscrire, et à par conséquent un sens plus général que aroriuäv, qui désigne la taxation fiscale résultant de l'enregistrement. » Îl peut ainsi désigner le recensement des personnes, soit sans, soit avec l’acquittement de l’impôt. Le v. 1 peut donc ne se rapporter encore qu’à une inscription personnelle, tandis que le v. 2 indiquerait le cens complet, l’inseription avec estimation et paiement de lPimpôt (æmoriunow). Luc lui-même distingue les deux choses par le pronom adr1, mis en tête (le dénombrement lui-même), et par l’épithète spéciale de premier, par laquelle il l’oppose au simple recensement du v. 1. Que si l’on ne veut pas accorder cette distinction au point de vue grammatical, on est bien obligé de la reconnaître au point de vue historique ; car enfin le dénombrement du v. 1, auquel est liée étroitement par Luc la naissance de Jésus-Christ, a eu lieu selon lui sous Hérode — chacun le reconnaît, — tandis que — ce qu’on méconnaît — la date de l’autre est fixée par Luc lui-même à l’époque postérieure, où la Judée faisait déjà partie de la
province de Svrie ; autrement, comment sa qualité de gou-
vérneur de Syrie aurait-elle donné à Quirimius le droit d’effectuer un dénomhrement en Judée? [{ saute donc aux yeux que Luc veut parler de deux faits différents ; l’un ordonné par Auguste sous le règne d'Hérode, l’autre exécuté par Quirinius un certain lemps après l'incorporation de la Judée à la province romaine de Syrie.
Mais qu'entendre, dans ce cas, par ce recensement de l'empire entier ordonné par l’empereur Auguste et mentionné par Luc au v. 1? Arrivé au faite de sa fortune,
Auguste contemplait sans doute avec quelque orgüeil le
colossal empire étendu à ses pieds, qui n’était rien moins que toute la terre connue, lorbis terrarum, avec Rome pour centre. Le désir d’embrasser d’un regard cet Etat
immense devait être chez lui un besoin naturel. Son ami
Agrippa avait, probablement à sa demande, essayé de dresser une carte de cet empire universel; elle portait le titre de Commentuires d’Agrippa e1 contenait de nombreuses et exactes données, avec des mesures géographiques reposant sans doute sur des travaux ordonnés par Auguste.
Après la mort de celui-ci, ces matériaux, soigneusement.
rassemblés, furent réunis en une carte du monde exécutée en marbre et exposée dans un péristyle (Schürer, p. 435). Ce qu'Augusté faisait ainsi au point de vue géographique, il l’exécuta aussi dans le domaine statistique. Nous savons qu'il avait fait établir un document qui comprenait « le dénombrement de toutes les ressources publiques de chaque pays compris dans l’empire ; le nombre des citoyens et des alliés sous les armes, des flottes, des royaumes, des pro- vinces, le montant des tributs et impôts ; » c’est ainsi que Tacite et Dion Cassius décriventle contenu de ce document,
qui se nommait Breviarium imperii; il était écrit de la
propre main de l’empereur, qui le portait partout avec lui.
Un document de cette importance devait nécessairement reposer sur des renseignements statistiques recueillis dans tous les pays qui composaient l'empire. Remarquons que
les Etats des rois alliés y sont spécialement mentionnés. Or, l’on sait qu'Hérode appartenait à cette catégorie. Si donc, comme il est impossible de ne pas le supposer, une mesure sénérale fut prise par Auguste pour rassembler toutes les données indispensables à la rédaction de cet immense travail, elle dut comprendre aussi les Etats d'Hérode. Il ne s'agissait pas encore pour le moment d'arriver à un résultat fiscal. Ce que l’empereur voulait savoir et pouvoir mesurer d’un coup d'œil, c’étaient les ressources militaires et financières dont chaque peuple soumis pouvait disposer. Cette connaissance était pour lui d’une haute importance, soit qu'il s’agit de faire usage des forces alliées dans une expédition commune, ou bien même de les soumettre en cas de révolte. C'était là également, sans doute, le but du tableau statistique de l'empire qu'Auguste ordonna de faire lire dans le Sénat après sa mort (Suélone, Octaw., ©. 28). [ n’y avait rien qui püt empêcher Auguste de réclamer de tels renseignements de la part d’'Hérode. Aucune atteinte à sa souveraineté n’en résultait. Comment Hérode aurait-il refusé de faire exécuter pour l’empereur une mesure statistique réclamée également de tous les autres rois alliés? Hérode put donc sans déroger faire procéder au recensement de ses sujets et de leurs biens, en vue de fournir à l’empereur les renseignements dont il avait besoin. Seulement, voulant sans doute constater dans cet acte même de subordination son indépendance de libre souverain, Hérode fit exécuter cet enregistrement non selon la forme romaine, d’après laquelle chacun indiquait son nom et sa fortune au chef-lieu du district qu’il habitait, mais d’après la forme nationale Juive, qui maintenait
autant que possible les distinctions de tribus et de familles. Si Joseph, en se rendant à Bethléem, son lieu d’origine, prit avec lui Marie, ce n’était sans doute pas seulement parce que, d’après la loi romaine, les femmes étaient soumises à la taxe de douze à soixante-cinq ans (Schürer), mais pour la soustraire à tout Jugement défavorable qui aurait pu la frapper à Nazareth.
On prétend qu'une mesure comme celle de ce recensement n'aurait pu être omise par les historiens du temps sielle avait réellement eu lieu; mais, comprise ainsi que nous l’avons fait, comme simple moyen de renseignemen statistique, sans conséquence fiscale immédiate, elle n'avait rien dont l’état du peuple eût pu péniblement se ressentir et pouvait aisément passer ignorée. En tout cas, il serait imfiniment plus difficile de comprendre comment, si aucun fait n’eût donné lieu au récit de Luc, il eût pu raconter l’existence d’un décret impérial pour le monde entier, dont personne n'avait Jamais entendu parler et dont il n'aurait pu lui-même donner aucune preuve. (eût été un vrai acte de folie qui n'aurait guère contribué à fonder la foi des lecteurs en la vérité imébranlable (xcoxkex) du récit qui allait suivre.
Ainsi me paraissent tomber les cinq objections par lesquelles Schürer pense établir l'erreur qu’aurait commise Luc en plaçant le cens de Quirinius avant Ja mort d'Hérode, tandis que Josèphe le place avec raison six à sept ans après cette mort :
4° L'histoire ne connaît rien d’un pareil dénombrement au temps d’Auguste et sous Hérode.— Nous avons vu dans quel sens une pareille mesure est conforme aux données de l’histoire.
20 Un dénombrement romain n’eût pas amené Joseph et Marie à Bethléem. — Nous avons constaté que le dénom-
brement accompli sous Hérode a fort bien pu être exécuté d'après les formes juives.
30 Un dénombrement romain accompagné de taxation (xroriuncw) n'aurait pu avoir lieu en Palestine au temps du roi Hérode. — Rien ne s’opposait à une mesure qui avait simplement un but statistique.
4° Josèphe parle du cens qui eut lieu en l'an 7 aprés Cbrist comme de quelque chose de tout nouveau; il n°y avait donc pas eu de cens antérieurement. — Ce qu'il y eut de nouveau en l’an 7, c’est la mesure fiscale qui constata définitivement l’incorporation de la Judée à l'empire et la fin de lexistence nationale juive, au moins pour la province principale, la Judée.
90 Un cens exécuté par Quirinius au temps d'Hérode est impossible, car Quirinius n’a pas été gouverneur de Syrie pendant la vie d'Hérode. — Ce n’est pas non plus ce que dit Luc; bien loin de placer le dénombrement de Quirinius au temps d'Hérode, il déclare au contraire que cette mesure eut lieu lorsque la Judée était incorporée à la Syrie et se trouvait, comme telle, sous legouvernement de Quirinius.
Ainsi, si nous avons bien compris Luc, tombent, comme d’elles-mêmes, ces diverses objections. Luc a mentionné seul, v. 1, un dénombrement qui est resté sans conséquences historiques générales, mais qui avait pour la narration spéciale de l’histoire de Jésus une importance capitale, comme ayant déterminé le lieu et le mode de sa naissance ; sur quoi il à cru devoir faire remarquer en passant (v. 2) que ce dénombrement sous Hérode était un tout autre fait que le fameux dénombrement qui avait eu lieu après la réduction de la Judée en province romaine et qui, par l’épithête de premier, que le peuple lui avait donnée, semblait exclure tout dénombrement précédent.
Le récit de Luc reste donc debout, ainsi que Paffirma-
uon des deux évangélistes qui placent la naissance de Jésus sous le règne d’Hérode.
Comment Luc a-t-il pu être si exactement instruit de ce dénombrement antérieur au € premier » et qu’il est seul à mentionner? Je supposerais que dans une capitale de province, comme Antioche, par la protection d’un homme d'Etat, tel que Théophile, 1l a pu avoir accès aux archives publiques et qu’au vu de pièces officielles concernant ce fait 1l s'est senti autorisé à en faire le point de départ de l’histoire de Jésus. L’exactitude et la précision de Luc, autant qu'elles sont possibles dans de telles circonstances, me paraissent, dans ce cas particulier, comme dans toute sa narration en général, hors de doute.
3. Dans la parabole des mares (XIX, 11 et suiv.), Luc met dans la bouche de Jésus une allusion évidente aux voyages des Hérodes à Rome, en particulier à celui d’Archelaüs dont parle Josèphe (Antig. XVEH et XVII. Mas Jésus pouvait parfaitement connaître ce voyage, de notoriété publique, qui avait été suivi d’une délégation de
1 Zahn,. si je le comprends bien, place le gouvernement de Quirinius en Syrie, ainsi que les événements qui s’y rattachent, l'annexion de la Judée, la révolte de Judas et la guerre qui en est résultée, à une époque qui a suivi de très près la mort du roi Hérode (deux ou trois ans après cet événement), au lieu de lan 6-7 qu'indique Josèphe pour tous ces événements, Mais il est très invraisemblable que, si c'était à la suite de la mort d'Hérode que la Judée éût été annexée à la Syrie, cette annexion ne se fût pas étendue à tous les Etats de ce roi, Ce qui n'a point eu lieu; Car nous savons que deux des provinces de la Palestine restèrent indépendantes de la domination romaine, et cela pour bien des années encore, celle d'Hérode Antipas (Galilée et Pérée) jusqu’à sa destitution en l'an 39 de notre ère. et celle de Philippe (les districts septentrionaux) jusqu’à sa mort en l'an 34. Il résulte de là que l'annexion de la Judée à l'empire n’eut pas lieu à l’occasion de la mort d'Hérode, mais comme conséquence de la destitution d’Archélaüs, en l’an 6-7 de notre ère, ainsi que le rapporte Josèphe.
cinquante personnages juifs chargés de contrecarrer auprès de lPempereur les prétentions d’Archélaüs, et Luc n'avait nul besoin de Josèphe pour reproduire la parabole. Le dernier trait de celle-ci (v. 27) ne correspond du reste à rien dans l’histoire réelle.
La dépendance de Luc à l’égard de Josèphe est si peu démontrée que ceux qui l’affirment ne parlent plus finalement que de réminiscences du premier à la suite d’une rapide lecture des écrits du second. Et nous croyons pouvoir conclure de toute cette discussion, avec Schurer, « ou bien que Luc n’a pas du tout connu Josèphe, ou bien qu'il l'a si mal lu qu'après lavoir lu il a tout oublié. » Voici comment Vogel, que ne domine aucun préjugé théologique, termine son étude sur ce sujet : « D’après tout cela, j'envisage l'emploi de P’Archéologie par Luc comme non démontré et, en échange, comme possible et même probable à un certain degré la connaissance de la Guerre juive, publiée vers l’an 77, sans oser pourtant affirmer que les faits exigent cette explication. » L'emploi même de ce dernier ouvrage est absolument exclu pour ceux qui, comme nous, placent la composition de Luc avant l'an 70.
Un grand nombre de critiques, afin d'expliquer les mauêres particulières à Luce, ont supposé divers écrits perdus qui lui auraient servi de Sources ; ainsi Ewuld et Sabatier, un écrit évangélique émanant de l’évangéliste Philippe ; G. Meyer, dans La Question synoptique, 1878, un écrit perdu qu'il ne cherche pas à préciser; Keim, un grand évangile judéo-chrétien, d’origine ébionite, ressemblant à Matthieu, et un écrit samaritain d’où proviendraient les récits de - faits qui se sont passés dans cette province; Feine pense à un ouvrage ébionite que Luc aurait combiné avec une forme postérieure des Logia de Matthieu; Nôsgen admet
aussi lemploi des Logia de Matthieu, que Luc aurait re travaillés au moyen de la tradition orale et spécialement de renseignements dus à Jacques; Volkmar parle d'un Evangelium pauperum de caractère essénien; Weiss, d’un écrit s'étendant sur toute la vie du Sauveur et dont il donne une sorte d'analyse (Einl., p. 545 et suiv.), écrit que Luc aurait combiné avec Marc dans l’histoire de la Passion, etc. Ce sont là des hypothèses qu’il n’est pas plus possible de réfuter que de prouver; elles sont à notre point de vue superflues.
E. Double rédaction.
Dès longtemps, quelques critiques et récemment d’une manière plus précise et plus insistante Frédéric Blass ont, par une étude comparative approfondie des documents dans lesquels nous a été transmis le texte des Actes, rendu vraisemblable, sinon même certain, le fait que cet écrit avait été rédigé à double par son auteur: Les différences, en effet, qui distinguent le texte généralement reçu d’avec celui d’un groupe particulier de documents (comprenant le codex D, un certain nombre d’exemplaires de l’ancienne traduction latine et une traduction syriaque), ne peuvent absolument pas s'expliquer comme de simples variantes dues à la négligence, à l’inhabileté ou à la témérité des copistes. Elles portent à la fois sur le fond et sur le style, et cela d’une manière très constante, de telle sorte qu'il ne reste qu’à les attribuer à une composition originairement différente et par conséquent à une double rédaction de l’auteur lui-même. Aussi Blass a-t-1l été amené par là à l’hypothèse suivante: Luc aurait rédigé à Rome un premier exemplaire du livre des Actes immédiatement après les deux ans qu’il yavait passés avec l’apôtre prisonnier (Act. XX VIII, 30 et 31). Puis, avant d'envoyer à Théophile ce manuscrit dans