DIFFUSION DES ÉVANG. — CLÉMENT ROM. — BARNABAS
tirées de lOrient et de l'Occident, relations dont rendent témoignage l'Histoire d’Eusèbe et déjà les lettres de Paul de la captivité romaine (Col. IV, 7 et suiv.; Phil. Il, 19 et suiv.), on comprendra que rien d’important ne pouvait se passer dans une église sans que les autres en fussent bientôt informées et qu'en particulier, par un effet du besoin pressant de renseignements sûrs et authentiques sur la vie de Jésus qui se faisait de plus en plus sentir à cette époque, le bruit de l’existence d’un écrit apostolique ou semi-apostolique sur ce sujet devait se répandre immédiatement de proche en proche dans toutes les églises et amener des demandes fréquentes adressées à celle que l’on savait dépositaire de ce trésor. Ainsi dut s’opérer Po tement la dissémination de nos évangiles.
- Un peu avant la fin du [*r siècle, nous constatons chez Clément de Rome l'emploi des deux évangiles de Matthieu et de Luc, dont les textes respectifs du sermon sur la montagne se trouvent mélangés dans sa lettre à l’église de Corinthe (c. 5), sans doute parce qu’il cite de mémoire. Nous constatons également l’emploi de Matthieu, probablement aussi avant la fin du [ef siècle, vers 95, dans l’épitre dite de Barnabas, composée vraisemblablement à Alexandrie: « De peur, y est-il dit (4, 14), que, comme il est écrit (üs yéyoarrei), il ne se trouve parmi nous beaucoup d’appelés et peu d'élus. » Cette parole de Jésus se lit Matthieu XXII, 14. Volkmar (Ursprung unserer Evangelien, p. 110-112), d’après l'exemple de quelques anciens, préfère voir 1ci une citation d’un livre apocryphe, le IVe d’'Esdras, où il est dit (8, 3): « Il y en a beaucoup de créés, mais peu seront sauvés (multi sunt creati, pauci autem salvabuntur). » Cette préférence fait peu d'honneur à l’impartialité du critique. Non seulement il n’est point certain que ce livre apocryphe soit antérieur à l’épître de Barnabas ; mais encore l’oppo-
sition entre appelés et élus, qui est la notion essentielle du passage de Barnabas et de celui de Matthieu, présente un tout autre contraste que celui de créés et de sauvés. Hilgenfeld, lui, dit franchement en parlant de ce yéyoarro de Barnabas (Der Kanon, p. 10): « C'est iei la première application du terme d’Écriture à une parole évangélique. » Il faut remarquer encore qu'il est bien difficile de né pas voir dans Barn. c. 5, 9 une allusion à Matth. IX, 13. Quant à nous, nous ne concluons dé ces citations qu’une chose, c’est que déjà, avant l’an 100, lévangile de Matthieu était parvenu en Égypte, tout comme ceux de Matthieu et de Luc étaient parvenus à Rome. Il n'y a dès lors rien d’impossible à ce que dans la dernière dizaine d’années du [er siècle ils fussent également parvenus à Éphèse. Il en a probablement été ainsi de celui de Marc, quoique nous n’en ayons pas de preuve écrite. Les relations incessantes entre Rome et Éphèse autorisent à le penser, et peu après, vers 190, nous trouvons cet écrit entre les mains de Papias à Hiérapolis. Éphèse occupait à ce moment une position centrale pour le reste de l’Église, et cela religieusement aussi bien que géographiquement. € Après avoir passé de Jérusalem à Antioche, le centre de gravité de l'Église s'était transporté d’Antioche à Éphèse, » a dit avec raison Thiersch. C'était le résultat du travail de Paul d’abord, puis du séjour de Jean, le dernier des apôtres, qui était venu arroser ce que Paul avait planté. Nous avons vu par une parole de l’Apocalypse, livre écrit selon Irénée au temps de Domitien (81-96), qu’à cette époque existait déjà une lecture régulière, dans les assemblées de culte, non seulement de l’Ancien Testament, mais aussi d’écrits chrétiens.
Il y a par conséquent toute raison de penser que les trois synoptiques se trouvaient aussi en la possession de
LES SYNOPTIQUES À ÉPHÉSE. — COMPOSITION DU IVeÉV. 39
l’église d’Éphèse et qu'ils étaient lus dans son culte avant la fin du [er siècle. Ce fut alors que dut devenir sensible la différence entre le caractère populaire et plus extérieur de la narration traditionnelle, conservée dans les synoptiques, et celui plus élevé, plus intime et plus personnel des récits de Jean. Ce contraste, vivement perçu dès l’abord, d’après le récit de Clément, par les collègues et auditeurs ordinaires de Jean et par Jean lui-même, dut naturellement provoquer de la part des premiers la demande dont parle Clément et que nous retrouvons plus tard amplifiée dans le Fragment de Muratori et chez Jérôme {/Comment.in Matth. Proœm.) Quelque chose dans le cœur de Jean dut correspondre à cette invitation. « Divinement poussé, » comme dit Clément, il sentit le devoir de consigner avant sa mort les choses les plus élevées qu'avait prononcées le Seigneur sur sa relation avec le Père, avec les croyants et avec le monde. Telle fut l’origine, à la fois naturelle et divine, du IVe évangile, par lequel fut complété le sant quadrige, comme les Pères appellent le recueil évangélique. Arrivés à Éphèse de Palestine, d'Italie et de Grèce (ou de Syrie), pendant les trente années qui séparèrent lan 70 de l'an 100, les synoptiques reçurent par la main de Jean, dans cette église qui était alors le foyer de la chrétienté, leur couronnement, el sans doute en même temps leur réunion en un seul volume.
Ce que nous disons ici, nous parait résulter naturellement des deux témoignages d’Irénée et de Clément, lors même que ni l’un ni l’autre ne pousse son rapport jusqu'à mentionner la réunion des quatre en un seul tout. Îls s’en sont tenus aux quelques détails qu'ils avaient reçus par la tradition sur la composition de ces quatre écrits
olément. Mais il me paraît que l’on est conduit à penser qu’il ne s’écoula pas longtemps entre la composition du
quatrième évangile et sa réunion en un seul tout avec les trois autres. C'étaient les documents apostoliques de l’évènement qui sert de fondement à l’existence et à la conservation de l'Église. Comment n’aurait-on pas senti bien vite ce qu’il y avait d’incomplet et de partiel, non seulement dans chacun d’eux, mais encore chez les trois premiers sans le quatrième ? On l'avait remarqué à Éphèse dès la première lecture des synoptiques. Le simple respect de la vérité sur la personne de Jésus devait obliger moralement ceux qui les connaissaient et les possédaient tous quatre, à ne plus les séparer, mais à réunir ces documents si différents, pour donner à l’Église la plénitude de la connaissance de son Christ. Il y avait, de plus, un fait qui devait y conduire directement ; c'était que le dernier de ces écrits avait été composé en relation directe avec les trois autres et n’était compréhensible que par ce rapport, comme aussi lui seul jetait le plein jour sur la personne et l'enseignement de Celui dont les autres racontaient en détail la vie et les paroles. On ne peut méconnaitre, en effet, que tout l’évangile de Jean, du commencement à la fin, suppose chez ses lecteurs la connaissance de la narration synoptique. Non seulement Jean remplit plusieurs lacunes laissées par les évangiles précédents : ainsi, la première année du ministère de Jésus, en Judée; ses trois séjours à Jérusalem, avant celui de la Passion; et le miracle, si influent sur la catastrophe finale, de la résurreclion de Lazare. Mais son propre récit offre plusieurs détails, qui ne s'expliquent que pour qui connait la narration synoptique : ainsi, l’allusion à l'élection des Douze (VI, 70) dont il n'avait pas été question plus haut; la désignation de Béthanie comme « le bourg de Marie et de Marthe » (XI, 1), quoique ces deux femmes n’eussent pas encore élé nommées; l’omission des scènes de Gethsé-
RÉUNION PROBABLE DES QUATRE ÉVANGILES. m1
mané et de l'institution de la sainte Cène, supposées connues des lecteurs, et surtout le résumé si bref de toute l’activité galiléenne dans ce seul et unique verset (VI, 2
« Une foule nombreuse l’accompagnait parce qu’elle voyait les miracles qu’il faisait sur les malades. » On trouve même chez Jean des rectifications expresses et intentionnelles de certains traits du récit synoptique : par exemple lorsque (HIT, 24) il redresse l'erreur commise par Matthieu et Marc, qui font commencer le ministère public de Jésus après lemprisonnement de Jean-Baptiste (Matth. IV, 12; Mare [, 14), ou lorsqu’à plusieurs reprises (XIE, 1: XVII, 28; XIX, 42) il relève dans lPhistoire de la Passion des détails destinés à préciser le vrai jour de la mort de Christ, obseurei dans le récit synoptique. Avec une pareille corrélation entre Jean et les autres évangiles, continuer à répandre ceux-ci non réunis au dernier, c’eût été, de la part de quiconque les connaissait et les possédait tous les quatre, une sorte d’infidélité.
Sans doute les trois synoptiques continuérent à se répandre isolément dans les diverses contrées de l'Église à côté des exemplaires renfermant les quatre réunis. Quant à ces derniers il me parait probable, comme l’a pensé Zahn, qu’ils avaient en tête, comme titre général le seul mot: rù Ebayyéov, l'Évangile, tandis que chacun des quatre écrits dont se composait le recueil, portait en tête, comme titre spécial, les simples mots : Kara Mbôiov, Kara Maoxov, etc. Nous trouvons encore aujourd'hui dans les plus anciens manuscrits la trace de cette forme la plus antique. Ainsi dans K B, dans D (au haut des pages), dans F {pour Luc et Marc) et dans plusieurs manuscrits de l’ancienne traduction latine et de la Vulgate, ce titre abrégé est même devenu une sorte de substantif, comme dans ces expressions : Q Ici finit Selon Matthieu
(explicit Secundum Matthæum). Ici commence Selon Jean (Incipit Secundum Joannem), » ou encore dans D : « Ici commence Selon Marc (Incipit Secundum Marcum ; ”Aoyerar Kara Mapxov), etc. etc. » |
Toutes ces considérations me font supposer que la réunion de nos quatre évangiles en un volume unique doit avoir eu lieu, sinon sous les yeux et avec la participation
de Jean, du moins peu de temps après son départ et avec
la certitude de son assentiment. Il est même difficile de croire que plus tard cette réunion eût pu s’accomplir sans discussion ni opposilion; car les désaccords multiples que
présentent les synoptiques sur une foule de points parti-
liers et la différence générale si frappante qui règne entre eux et l’évangile de Jean eussent certainement mis obstacle à leur réunion pacifique en un seul livre qui, selon une expression de Celse, « se transpercerait de sa propre épée ! »
On peut à certains égards rapprocher le résultat auquel nous avons été conduits par la tradition primitive, consignée dans les rapports d’Irénée et de Clément, de la conclusion à laquelle est arrivé un écrivain bien au courant de tous les travaux modernes et auquel on ne peut reprocher un respect exagéré de la tradition. Renan (Vie de Jésus, 1" éd., p. XXX VIT) résume ainsi son point de vue sur la question : « En somme, J’admets comme authentiques les quaire évangiles canoniques. Tous, selon moi, remontent au [er siècle, et ils sont à peu près des auteurs à qui on les attribue. » Ce à peu près se rapporte à l’opinion d’après laquelle les évangiles de Matthieu et de Jean auraient été composés par les disciples de ces deux apôtres.