C. La seconde moitié du XIXe siècle
La période qui s'ouvre un peu avant le milieu du siècle dernier, toute brillante qu’elle à été, et à bien des
égards féconde, mérite, à d’autres égards, un jugement
LR r
sévère : elle introduisit dans la question le principe funeste de la « critique de tendance, » qui caractérise l’école de Tubingue et dont les effets n’ont pas encore cessé entièrement de se faire sentir.
Cette période débute avec l’écrit de Schwegler, à la fois disciple et précurseur de Baur : Das nachapostodische Zeitalter (1846). Selon lui, du christianisme primitif ébionite est dérivé l’évangile des Hébreux, puis par adoucissement celui de Matthieu; du christianisme de Paul, à l'opposé, dérive l’évangile de Marcion, et par adoucissement celui de Luc; l'harmonie complète des contrastes ainsi atténués se trouve réalisée dans Marc.
L'ouvrage fondamental du chef de l’école, Ferd.-Christian Baur : Kritische Untersuchungen uber die kanonischen Evangelien (1847), suivit de près. L'étude des épîtres de
1 Dans son écrit : Die Glaubwürdigkeit der evang. Geschichte,
2 Wissenschaftliche Kritik der evang. Gesch., 1842,
3 Versuch zur Herstellung des histor. Standpunkts fur die Kri- 41h der neutest. Schriften, 1845.
Paul avait amené Baur à statuer une opposition complète de principes entre cet apôtre et les douze, et il crut pouvoir appliquer cette idée à l’explication des différences entre nos synoptiques. Chacun des évangélistes aurait présenté la personne de Jésus sous le jour qui convenait à son propre parti religieux. Ainsi disparaissait l'esprit de candeur et de sincérité que l'Eglise s'était toujours plu à reconnaître à ces écrits.
La tâche que s'était imposée Baur avait ses difficultés. Matthieu, le prétendu représentant de l’esprit légal et par-
ticulariste des douze, renfermait maint passage décidé-
ment universaliste, tandis que le champion du spiritualisme paulinien, Luc, en contenait plusieurs d’un caractère judaïique et légal. Comment expliquer ces faits? Baur soutint que nous ne les possédons mi lun ni l'autre sous leur forme originaire. Le Matthieu primitif, strictement judéo-chrétien, — qui n’est autre, au fond, que cet évangile des Hébreux dont nous parlent les Pères, — a été remanié et interpolé dans un sens universaliste et pauhnien ; d'autre part, le Luc primitif, beaucoup plus exclusivement paulinien que le Luc actuel, ne différait guère
de l’évangile ultra-paulinien de Marcion, que nous con-
naissons par Tertullien et Epiphane. Quant à Marc, c’est, comme l’a bien vu Griesbach, un incolore extrait des deux
autres, rédigé dans le but exprès de neutraliser le contraste
dogmatique qui existe entre eux. De cette opposition fondamentale des trois points de vue sont découlées, par des
altérations réfléchies et intentionnelles, toutes les différences entre nos synoptiques, chacun modifiant sans
scrupule le texte de son devancier pour adapter l’enseignement de Jésus à ses idées propres.
Cette conception générale est demeurée à la base de tous les travaux de l’école, en dépit des diversités nom-