‹ Introduction au Nouveau Testament (volume 2)Chapitre 97 sur 110 · C. Matthieu dépend-il de Murc et de Luc réunis · texte numérisé non relu

C. Matthieu dépend-il de Murc et de Luc réunis

Cest l'opinion de plusieurs de ceux qui le font dépendre de Marc et de presque tous ceux qui le font dépendre de Luc. |

Si ce qui précède est fondé, la question posée maintenant doit être a fortiori tranchée négativement. Il ne nous parait donc pas nécessaire de réfuter en détail cette hypothèse, d’après laquelle on soutiendrait sans doute que, là où Matthieu s’écarte du texte de l’un des deux évangélistes qui lui servent de source, c’est en s'appuyant sur celui de l’autre. Cette solution se montrerait, croyonsnous, à l'examen, inapplicable dans le plus grand nombre des cas.

Il. Marc a-l-il élé composé au moyen de Matthieu, de Luc, ou de Matthieu et Luc réunrs ?

A. De Malthieu ?

C'est l'opinion d'Augustin, des principaux commentateurs catholiques {/Hug, Schanz, PBisping, etc.) et des protestants Grolius, Mall, Bengel, Hengstenberg, Kel, Klostermann, Lutteroth, Hilgenfeld, Holsten, Haussleiter, Hadorn, Bolliger, auxquels il faut joindre tous ceux qui ajoutent Luc à Matthieu comme seconde source de Marc ou qui l’interposent entre Matthieu et Marc /Griesbach, Strauss, Baur, Anger, de Weite, Bleek, Deltzsch, Hofmann, Grau, Nôsgen, Salmon, etc.).

La raison principale alléguée en faveur de cette opinion est le très petit nombre de récits que Marc a en propre ; on en conclut qu'il n’est qu’un extrait des deux autres,

SYSTÈME DE LA DÉPENDANCE MUTUELLE. 749 dans le récit desquels il a choisi ce qu’il a estimé le plus intéressant pour ses lecteurs. Il suit Matthieu jusqu’au sermon sur la montagne, qu’il ne juge pas devoir les intéresser ! ; à partir de ce moment, il suit Luc, jusqu’à ce qu’il rencontre le même obstacle, pour revenir ensuite à Matthieu.

On allèoue aussi certains passages où la phrase de Marc semble être une combinaison des deux autres textes. Ainsi quand il dit 1, 32: «Le soir étant venu, lorsque le soleil fut couché, » ou I, 42 : « Aussitôt la lèpre se retira de lui et il fut purifié, » ou encore XIV, 12 : « Le premier jour des pains sans levain, où l’on immolait la Pâque, » tandis qu’on lit dans

MATTHIEU : Luc :

«Le soir étant venu. » VII, « Comme le soleil se cou- 16. chait.» IV, 40.

« Aussitôt sa lèpre fut puri- «Aussitôt la lèpre se retira fiée.» VII, 3. de lui.» V, 43.

« Le premier jour des pains «Le jour des pains sans lesans levain. » XX VI, 47. vain, dans lequel il fallait im-

moler la Pâque. » XXIE, 7.

Ces raisons sont peu solides. On ne saurait comprendre ce qui aurait engagé Marc à retrancher une foule de récits ou de discours importants que lui présentait Matthieu. Ainsi entr'autres l’histoire du centenier de Capernaüm (Mt. VITE, 5 et suiv.), dont l’omission serait d'autant plus

:Pourquoi pas, aussi bien que les lecteurs de Luc? Selon Bolliger, qui s'efforce de prouver que le rédacteur de Marc IIE, 13 et suiv. avait Matthieu V-VII sous les yeux, c’est le point de vue paulinien et antilégal de Marc qui lui a fait éliminer ce discours. Selon d’autres (ainsi Wiüttichen, dans les Jahrb. für protest. Theol., 1879, 1), Marc contenait primitivement un sermon sur la montagne, assez semblable à la seconde moitié de Matth. V, qui à disparu par le fait que te texte de Marc a été l’objet de moins de soins que celui de Matthieu et de Luc (1).

étonnante chez Mare qu'il écrivait pour les chrétiens de Rome, que devaient particulièrement intéresser la foi d’un cenlurion païenet la parole de Jésus à cette occasion. Le sermon sur la montagne pouvait, s’il était trop long pour les lecteurs paiens, être abrégé par le retranchement de la partie anti-pharisaïique, comme chez Luc. Pourquoi encore omeltre totalement les récits de l’enfance ? Si Marc visait à la brièveté, comment se fait-il que, dans une foule de cas, 1l est plus long que les deux autres?? Il en est précisément ainsi dans les exemples qui viennent d’être cités et où il semble combiner les textes de ses deux collègues, sans autre but apparent que de ne rien perdre. Et lui-même ferait fi de toute une masse de matériaux importants qu'ils renferment! Mais il n’en est point réellement ainsi : il faut simplement reconnaitre que la manière de Marc est volontiers un peu prolixe 8. Quant aux passa-

1 Selon Bolliger (p. 43, 82), le paulinien Marc ne pouvait admettre ce récit, qui glorifie la foi d’un païen, dans la première partie de son évangile {d’après la règle posée Rom. I, 16: « Le salut au Juif premièrement»), ni même plus tard, puisque «la foi vient de ce qu’on entend, c’est-à-dire de la Parole de Dieu » (Rom. X, 17), que le centenier n’avait pas encore eptendue, Cela ne soutient pas l'examen. L'histoire de la Cananéenne, dont celle du centenier est selon Bolliger une imitation (p. 16-17), suffit, quoi qu'il en dise, à réfuter cette explication.

2 L'auteur qui écrit comme le fait Marc IV, 30, par exemple, n’est pas un homme pressé ou avare de son papier. Si l’on veut savoir qui, de Marc ou de Matthieu, ménage le temps et la place, on n’a qu’à comparer leurs récits de la mort de Jean-Baptiste (Mc. VI, 17-29 ; Mt. XIV, 3-12).

3 Dans un petit nombre de cas, il est vrai, Marc est plus bref que Matthieu, ainsi dans l’histoire de la Cananéenne. Bolliger (p. 81-82) explique à tort par une intention dogmatique (voir ci-dessus, note 1) le retranchement des mots: «O femme, ta foi est grande » (Mt.); les mots : «A cause de cette parole, » de pre en sont en effet l’exact équivalent.

SYSTÈME DE LA DÉPENDANCE MUTUELLE. 751 ges cités, XIV, 12 ne prouve évidemment rien, puisque la même forme développée se retrouve aussi dans Luc : elle a pour but d'indiquer aux lecteurs païens les deux faits qui signalaient le jour indiqué (pains sans levain, agneau immolé). [, 42 s'explique aussi fort naturellement : la lépre était un mal à la fois physique et légal ; Marc note les deux aspects de la guérison : avec Luc, l'enlèvement du mal physique ; avec Matthieu, celui de l’impureté rituelle. De même, [, 32, la combinaison des deux termes, indiquant la fin du sabbat, prouve si peu l'emploi des deux autres par Marc, que l’on retrouve (comme le remarque Hollzmann) chez Luc aussi des combinaisons semblables de deux termes en apparence synonymes ; ainsi VII, 25 : « Effrayés, ils s’étonnérent. » Comp. les parallèles : «Ils s’étonnérent » (Mt. VIIE, 27); «ils furent très effrayés » (Mc. IV, 41).

Le procédé que l’on prête à Marc, passant, sous l’empire d’une sorte de logophobie, de Matthieu à Luc, puis de Luc à Matthieu, etc., est simplement ridicule. Personne ne soutiendra plus ce mode de composition, depuis que Hollzmann en a fait justice et a montré qu’il est en désaccord complet avec les faits !. Marc redoute si peu les discours, que l’on en compte jusqu'à huit plus ou moins étendus dans son court écrit (ILE, 23-30 ; IV, 1-39; VIE, 1-25; VIL, 34-IX, 1 ; IX, 33-50 ; X, 24-81 ; XII, 1-12 ; XII).

L'indépendance et l'originalité de Marc par rapport à notre Matthieu canonique sont aujourd’hui généralement reconnues. Il suffit de lire dans les deux évangiles le récit des débuts du ministère de Jésus en Galilée (Me. I, 21-39 ; Mt. IV, 12-25) pour se convaincre du caractère

1 Synopt. Evangelien, p. 117-120.

absolument personnel et vivant du tableau de Marc !. Ce caractère se retrouve d’ailleurs, nous l’avons fait voir ?, dans tout son écrit. Les traits particuliers où se révèle son originalité sont sans nombre, et il est superflu de les rappeler ici. Bleek et de Wette envisagent tous ces traits comme des enjolivements dûs à l'imagination de Marc. Il n’y a pas d'autre explication, du moment que l’on considère avec eux Marc comme composé uniquement au moyen de Matthieu et de Luc. « Cette conséquence suffirait, comme le dit Reuss, à réluter leur hypothèse ; il faut dans ce cas avouer tout simplement que Marc a brodé et amplifié, » ce que Reuss ne juge pas digne de réfutation. Klostermann échappe à cette conséquence en admettant que Marc, travaillant sur le fond fourni par Matthieu, a inséré dans le récit de ce dernier une foule de petits traits qu’il puisait dans les récits de Pierre. Mais si Mare employait Matthieu, le style de celui-ci aurait dû déteindre sur le sien ; or, on ne retrouve pas chez lui les expressions favorites de Matthieu. Comment d’ailleurs expliquer à ce point de vue la suite si naturelle et simplement progressive, des excursions de Jésus dans le tableau du ministère galiléen tracé par Marc ? Jamais 1l n’eût pu la dégager du double cgroupement systématique des miracles et des discours qui constitue chez Matthieu l’arrangement de cette partie. Enfin, que faire des nombreuses différences qui distinguent le récit de Marc de celui de Matthieu :

1 Voir là-dessus une belle page de Wernle (p. 204). « Toute comparaison avec les parallèles, dit-il, fera toujours de nouveau ressortir la fraicheur et le caractère concret du récit de Marc. Un témoin n'aurait pu raconter autrement. Combien pauvres et informes apparaissent en regard les récits parallèles de Matthieu et de Luc!» J. Weiss porte un jugement analogue sur ces premiers récits de Marc (Das ülteste Evangelium, p. 121, 141 et suiv., 149).

P. 360 et suiv.

SYSTÈME DE LA DÉPENDANCE MUTUELLE. 758 le nom de Lévi donné à l’apôtre, sans que Marc fasse remarquer qu'il s'applique au Matthieu mentionné dans sa source !; la demande des fils de Zébédée, sans mention de leur mère, expressément désignée dans Mt. ; l’'unique démoniaque de Gadara, l'unique aveugle de Jéricho, là où le modèle parlait de deux ; expulsion des vendeurs placée au lendemain de l'entrée à Jérusalem ? Le ton de Marc est si naïf et si détendu que l'on ne saurait lui supposer l'intention de rectifier ou de combattre un autre récit. Marc paraît aussi indépendant de Matthieu que Matthieu de Marc.

B. De Luc ? | c

C’est l'opinion de de Wette, Bleek, Hilgenfeld, Kôstlin, Keim, Nôsgen, Salmon.

1 Bolliger ressuscite à ce propos la critique de tendance sous sa plus détestable forme. Il vaut la peine de résumer son développement {p. 44-45) vraiment typique. Marc substitue IE, 14 le nom de Lévi à celui de Matthieu, parce que, voulant écarter l’évangile de Matthieu pour mettre le sien à la place dans les églises du monde païen, il lui importe de refuser à cet apôtre le privilège et l’autorité d’un disciple appelé (comme les trois apôtres principaux) directement par le Seigneur."Celui-ci s’appellera donc Lévi (les péagers se recrutant volontiers parmi les Lévites, privés de territoire), et son père Alphéeé, indication par laquelle Marc se fait valoir comme bien informé, ainsi qu'il le fait aussi en citant les noms de Jaïrus, de Bartimée, dont l’origine est d’ailleurs transparente — ou devrait l'être — pour qui sait l’araméen (Jaïrus — « Jéhova réveille ; » Bartimée — « fils de l’aveugle, » aveugle). — Mais ce « service amical » que Marc rend à Matthieu, Luc le rend à son tour à Marc, dans le but de frayer la voie à son propre évangile : il le nomme dans les Actes, mais pour le rabaisser au rang d’un simple «domestique » de Paul et de Barnabas et en faire même un « apostat » au sujet duquel les deux missionnaires ont une dispute sur laquelle il s'étend avec complaisance (XII, 5 ; XV, 36-39) ! — Peut-on concevoir quelque chose de plus pitoyable que cette façon d'expliquer les différences entre nos évangiles par de mesquins intérêts personnels ! Voir la vérité sur les deux noms de Lévi et de Matthieu dans Zahn, Einl., I, p. 263 et suiv.

Il y a, en effet, un rapport frappant entre: les récits des débuts du ministère de Jésus à Capernaüm chez Marc (1, 21-495) et chez Luc (IV, 31-44) ; de même entre les deux récits de la fin du ministère galiléen (Me. IX, 33-40 ; Luc IX, 46-50). Entre ces deux points extrêmes, l’arrangement des faits est le même, à peu d’exceptions prés : l’une, concernant la vocation des premiers apôtres, que Marc place avant l’arrivée de Jésus à Capernaüm ([, 16 et suiv.), Luc après son premier séjour dans cette ville et sa première excursion dans le voisinage (V, 1 et suiv.) ; l’autre, relative à la visite des parents de Jésus, que Marc place après le discours apologétique et avant le discours en paraboles (I, 31 et suiv.), Luc après ce dernier et avant l’excursion à Gadara (VIIT, 19 et suiv.). Il y a encore la visite à Nazareth, placée par Luc tout au commencement (IV, 16 et suiv.), par Marc beaucoup plus tard (VI, 1-6). Mais il est possible qu'il ne s'agisse pas du même fait. En tous cas, le plan du tableau du ministère saliléen chez Luc et chez Marc est tout différent : chez Marc, une série d’excursions toujours plus lointaines, ayant Capernaüm pour centre ! ; chez Luc, laccroissement de l’œuvre de Jésus en elle-même, jalonné par le développement graduel de ses collaborateurs, que de croyants il fait disciples, de disciples apôtres, d’apôtres missionnaires effectifs ; il leur adjoint ensuite soixantedix évangélistes, pour finir par les envoyer dans le monde entier ?. Ce type de développement appartient à un tout

autre domaine que celui de Marc ; les deux évangélistes

sont indépendants l’un de l’autre quant à leur plan général. Quant à l’arrangement semblable des récits, les dé-

1 Voir p. 353-355 et 724.

2 Voir V, 441 ; VI, 12-16 ; IX, 4-6; X, 4-20 ; XXIV, 46-49 (Act.

I, 8), et p. 461 et suiv. ; 565, note.

placements, si peu nombreux qu'ils soient, permettent difficilement de penser à une dépendance immédiate ; cette conformité doit donc être expliquée par une autre cause.

Si Marc dépendait de Luc, il n’eût sans doute pas passé entièrement sous silence les récits de la naissance et de l'enfance. [ei, dit Reuss, l’omission faite de propos délibéré équivaudrait presque à un rejet. On peut dire la même chose de l’omission du récit du centenier de Capernaüm (Luc VIE, 2 el suiv.)!.

Nous avons déjà relevé, dans le récit de la première scène sabbatique (VI, 1 et suiv.), l’omission chez Luc comme chez Matthieu de la parole : « Le sabbat a été fait pour l’homme, etc. » (Marc IT, 27). Si Luc était la source de Marc, il faudrait admettre ou que celui-ci l’a inventée lui-même, ou qu’il l’a empruntée à une autre source, dans laquelle évidemment ceite parole ne se trouvait pas seule ; et dans ce cas, le récit tout entier provient de la source, et non de Luc. Et pourtant la ressemblance des textes est la même dans ce récit que dans tous les autres où l’on conclut à une dépendance littéraire.

Après avoir rapporté la parabole du grain de sénevé (1V, 50-32), Marc ne mentionne point celle du levain, qui dans Matthieu (XII, 35) et Lus (XIIE, 20. 21) forme une paire indissoluble avec l’autre. S'il eût tiré la première de Luc, eût-il oublié la seconde ? Il place celle du grain de sénevé dans la première Journée de l’enseignement en paraboles, tandis que Luc lui assigne, ainsi qu’à celle du levain, une tout autre situation (XHL, 18 et suiv.). En pourrait-il être ainsi, si Marc puisait dans Luc ?

Marc omet, comme Matthieu, le récit de voyage qui rem-

1 Voir p. 749-750.

plit toute une partie de Luc (IX, 51-XVIIT, 14). Non seulement ce trait important disparaît de son cadre, mais les nombreux et importants enseignements que renferment ces chapitres de Luc manquent tout à fait chez lui, tandis que Matthieu en a réuni la plus grande partie dans les grands discours que l’on connaît. Cela pourrait s’ex-

plhquer, s'il ne s'agissait que d’enseignements relatifs au

pharisaisme et à la loi, comme. Matth. V. Mais pourquoi retrancher des discours d’une portée humaine et universelle, comme ceux sur la Providence (Luc XII, 22-31), sur la prière (XI, 1-15), — y compris l’oraison dominicale, — sur le détachement des richesses (XII, 33-40), ou les trois paraboles de la grâce (ch. XV) et celle du orand souper (XIV, 15-24)? Dire que Marc recherche la brièveté, ce n'est pas répondre sérieusement {.

Kemarquons enfin que Luc omet complètement le récit de la grande séance du sanhédrin chez Caiïphe, dans laquelle a été prononcée la condamnation capitale de Jésus ; ce n’est donc pas à lui que Marc peut avoir emprunté ce récit si important, qui concorde avec celui de Matthieu. Reuss constate que, dans l’histoire de la Passion, il y a au plus quatre versets parallèles entre Luc et Marc, et il fait observer une série de différences entre les deux récits, qui, selon lui, ne permettent pas de penser que l’un ait utilisé l’autre.

De tout cela nous concluons que Marc n’a pas plus écrit dans la dépendance de Luc que dans celle de Matthieu. Son style, d’ailleurs, plein de fraîcheur et de naïve originalité,

malgré sa prolixité, est bien à lui, à lui seul, et cela uni-

formément d'un bout à l’autre de son écrit ; ce trait ne permet pas plus de le faire dépendre de Luc que de Matthieu.

1 Voir p. 750.

= ot —

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