C. De Matthieu et de Luc réunis
C’est proprement ici que se placerait l'examen de lhypothèse de Griesbach, dont nous avons déjà dû parler plus haut, en réfutant l’un des arguments par lesquels on a voulu démontrer la dépendance de Marc par rapport à Matthieu.
Quant à la construction de Baur, qui faisait de Marc le pacificateur du conflit religieux entre Luc et Matthieu, elle est tombée avec tout son système sur les synoptiques. | fi
[IT Luc a-t-1l élé composé au moyen de Matthieu ou de Marc, ou des deux réunis ?
C’est l’opinion de plusieurs, qui placent Matthieu en tête des trois en le faisant suivre de Luc, tandis que d’autres interposent Marc entre les deux et que d’autres enfin placent Marc en tête et Matthieu entre les deux autres (Grolius, Bengel, Hug, Bisping, Hilgenfeld, Klostermann, Ritschl, Wendt, Simons, Holtzmann actuellement).
A. De Matthieu ?
Aux raisons ordinaires, les ressemblances littérales, un choix semblable de récils, avec séries identiques, s’ajoutent ici, selon Kôstlin et Simons, d’abord plusieurs allusions positives à Matthieu dans le prologue de Luc. Selon eux, en effel, en disant « qu'il S’est informé de toutes choses, depuis le commencement, avec exactitude » (Avobev räoiv dxaf&c), et qu’il se propose de raconter par ordre (xabeËñs), afin que Théophile connaisse la vérité réelle de cette histoire, Luc fait allusion par chacun de ces termes aux lacunes de ceux qui l’ont devancé, spécialement de Matthieu. « Depuis le commencement » : Mat-
thieu ne remonte pas jusqu’à la naissance de Jean-Baptiste ; & avec exactitude » : Matthieu raconte en formant des groupes selon les matières ; 1l n'indique pas exactement les situations ; € par ordre » : Matthieu ne donne pas avec soin les indications chronologiques et géographiques et n’observe pas la continuité de l’histoire ; « la vérité, » le sens réel des faits : Matthieu, à bien des égards, est encore le représentant de la conscience judéochrétienne; il fait de l'Evangile la loi nouvelle. Sous tous ces rapports, Luce, selon ces critiques, prétend le corriger. Notre Matthieu se trouvait donc parmi ces écrits nombreux qu'il mentionne. — Mais ces allusions à Matthieu sont-elles réelles ? Luc distingue (v. 1 et 2) entre les auteurs des narrations dont il parle et les témoins apostoliques qui leur ont transmis les faits et les ont, les premiers, racontés dans les églises. Si donc à ses veux Pauteur de Matthieu était du nombre des premiers, il n'était pas parmi les seconds, c’est-à-dire qu'aux yeux de Luc, cet écrit n’était point de lapôtre. Or, en cela, Luc serait en désaccord avec toute l’Église primitive. Il est vrai que, d’après celle-ci (Papias entr'autres), c’est un écrit hébreu, les Logia, et non notre Matthieu grec, qui est apostolique. Or, c’est de l’évangile grec que parle Luc. Mais celui-ci, reposant sur l’original hébreu, est couvert par son autorité apostolique et ne peut en être distingué sous ce point de vue ; il ne devait donc pas être au nombre des écrits des xoxkot dont parle Luc. La justesse des applications que l’on fait à Matthieu des expressions de Luc, est d’ailleurs fort discutable ; rien ne
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force à y voir des allusions à Matthieu plutôt qu'à tout
autre écrit, et à nos yeux, tout ingénieuses qu'elles soient, elles sont imaginaires.
La question de savoir si l'écrit de Luc repose sur celui
de Matthieu doit se résoudre par des raisons plus solides, par des faits positifs.
Les ressemblances littérales que l'on allêgue existent sans aucun doute. Comp., par exemple, Luc IF, 7-9 ; Mt. IE, 7-10 ; — Luc VII, 24-28 ; Mt. XI, 7-11 ; — Luc IX, 23-27 ; Mt. XVI, 24-28. — Mais en même temps quelles différences dans ces morceaux ! Dans Luc III le discours de Jean s'adresse aux foules, dans Mt. IT aux pharisiens et aux sadducéens ; il renferme chez Luc (10- 14) toute une partie étrangère à Matthieu (conseils à diverses classes d’auditeurs) : Luc a-t-il inventé cette partie, ou l’a-t1l trouvée dans sa source ? En ce cas celle-ci ne saurait être Matthieu, et comme elle ne pouvait contenir seulement les éléments du discours propre à Luc, mais devait évidemment le rapporter en entier, c’est d'elle, et non de Matthieu, que Luc doit en avoir tiré aussi la première partie, en dépit de la ressemblance littérale qu’elle présente avec le texte du I" évangile. — Dans le discours sur Jean-Baptiste (Luc VIT; Mt. X1), à côté de termes identiques, on rencontre tout à coup des changements d'expression dont on ne peut se rendre compte : ainsi, au lieu de « ceux qui portent des habits luxueux » (oi 74 uahaxa wopovres), Luc écrit : & ceux qui se vêtent magnifiquement et qui vivent dans les délices » (ot év ipariou® 006 xat Tpuoÿ drtoyovres). l’lus loin, nous rencontrons deux versets (29-30) dont il n'y a pas trace chez Matthieu et qui, à moins d’être de l'invention de Luc, doivent avoir été puisés à une source toute différente, où ils ne pouvalent se trouver isolés du contexte qu’il reproduit. — L’exhortation au renoncement (Luc [IX ; Mt. XVI est adressée chez Luc à tous (roûs mavrac), chez Matthieu aux disciples (rois wafnrais avroù).. Mt. dit : « ... s’il perd son âme, ou que donnera l’homme en échange (àräæyux) de
son àme ? » Luc dit: «... s’il se détruit ou se perd lui-
même ? » Quel arbitraire, si cette forme si différente n’est pas lirée d'une autre récension !
Certaines séries de récits se retrouvent les mêmes dans les deux narrations. Mais les déplacements de faits et de paroles sont plus considérables encore et permettent difficlement d'admettre une dépendance directe. La guérison du lépreux, placée par Matthieu après le sermon sur la montagne (VIII, 1-4), l’est chez Luc beaucoup plus tôt (V, 12-14), au cours de l’excursion qui suivit le premier sabbat à Capernaüm. La vocation des premiers disciples est placée chez Mt. (1V, 18-22) avant l’arrivée à Capernaüm, chez Luc (V, 1 et suiv.) à la suite du premier séjour dans cette ville. La guérison du paralytique suit chez Mt. le retour de Gadara (IX, 1 et suiv.), tandis qu’elle se trouve chez Luc trois chapitres avant ce retour (V, 17 et suiv.; VIII, 40). La vocation du péager Matthieu (ou Lévi) suit immédiatement chez Luc le premier retour à Capernaüm (V, 27) ; chez Mt., elle est placée beaucoup plus tardivement, après le retour de Gadara (IX, 9).
Le choix des faits est le même, pour un grand nombre d’entre eux, sans doute ; mais que de faits rapportés par Luc, qui manquent dans Matthieu et supposent de tout autres sources !.
Quant aux faits qu’ils ont en commun, que de différences de fond et de forme !
Reprenons, d’entre la soixantaine de passages que compare Simons, quelques exemples qui donneront une idée de sa façon de procéder.
Dans le récit de la tentation (Mt. IV ; Luc IV), Luc dépend de Matthieu, dit-il, comme le prouvent les traits
1 Voir p. 746.
communs à tous deux, mais étrangers à Marc: duéBooc (au lieu de caraväc) et les quarante jours de jeûne; à quoi il faut ajouter l’omission des bêtes sauvages. Mais Simons se tait sur les différences : Luc faisant commencer la tentation avec les quarante jours, renversant l’ordre des deux dernières tentations, concluant tout autrement que Mt. (comp. Luc v. 13 et Mt. v. 11). Ces différences, plus sérieuses que les ressemblances, ne rendent-elles pas plus que douteuse la dépendance de Luc, fondée sur celles-ci ?
La visite à Nazareth (Luc IV; Mt. XII) est présentée comme une «preuve incontestable » de l'emploi de Matthieu par Luc. Marc faisait revenir Jésus directement de la Judée au lac de Génézareth (1, 14-16). Matthieu lui fait faire le détour par Nazareth (IV, 12-13). Cest ce qui à permis à Luc de placer ici la visite à Nazareth, afin de donner à cette occasion le programme de son évangile paulinien. Cette preuve est loin d’être décisive. Pourquoi Luc, racontant le retour de Jésus en Galilée et ses premières prédications dans la contrée (IV, 14-15), n’aurait-1l pas mentionné parmi celle-ci la prédication à Nazareth, sans que ce fût sous linfluence de Matthieu? Ce qui prouve qu’il ne suit pas ici ce dernier, c’est que Jésus . fait allusion chez lui à des miracles opérés à Capernaüm, où 1l devait donc avoir déjà séjourné (v. 23), tandis que ‘chez Matthieu la visite à Nazareth est antérieure à sa première arrivée à Capernaum. — La dépendance de Luc est confirmée, selon Simons, par les détails du texte: la
: Le bref récit de Marc reproduit quelques réminiscences historiques ; Matthieu le combine avec un passage parallèle des Logia ; Luc de même, en usant de Matthieu. Simons relève encore le #ysto que Luc substitue au éxBale de Marc, comme Matth. y substitue avy0n. Cela n’est pas précisément une preuve que ce dernier soit sa source !
substitution de ürésroebev au dev de Marc (1, 14), provoquée par le aveyopncev de Matth. (IV, 12); — c’est ce qu'on peut réellement lire dans Simons (p. 28); — la parole: «N'est-ce pas ici le fils de Joseph?» (Luc IV, 22), reproduction de la parole semblable des gens de Nazareth dans Matth. (XII, 55). Mais il ne faudrait pas oublier que Matth. dit: «le fils du charpentier !,» ce qui est assez différent pour exclure la dépendance prétendue, si faiblement établie.
D'où Luc a-t-1l le récit du centenier de Capernaim (Luc VIT, T et suiv.; Mt. VIT, 5 et suiv.), qui manque dans
Marc? Il ne peut, dit-on, lavoir tiré que de Matthieu. Ce qui le prouve, c’est cette introduction : «Lorsqu'il eut
achevé de prononcer ces paroles aux oreilles du peuple » (VIE, 1), « paraphrase littérale » de M1. VII, 98 : «Et il arriva que, lorsque Jésus eut achevé ces discours. » Mais le texte de Luc renferme un hébraïsme que n’a pas Matthieu?, dont la phrase n’a d’ailleurs pas un seul terme commun avec celle de Luc. Puis, que fait-on de la différence des deux récits, que nous avons déjà rappelée (p.745)? Mt. décrit le malade comme «paralysé, torturé de douleurs ; » Luc le dit « prêt à mourir» et ajoute ce trait : «très cher à son maître.» Dans Mt., le centenier vient lui-même présenter sa demande; chez Luc, 1! envoie des anciens juifs, qui font son éloge : «il aime notre nation et 1l nous à bâti une synagogue. » A l'approche de Jésus, nouvelle ambassade des amis du centenier, qui le prient de sa part de ne pas entrer chez lui et de ne point se déranger, mais de dire seulement une parole de guérison. Il dit expressément: « Je ne me suis pas Jugé digne de
1 Marc, différant encore plus de Luc, dit : «le charpentier, le fils de Marie » (VI, 3).
2 Voir p. 771, note 1.
Re
SYSTÈME DE LA DÉPENDANCE MUTUELLÉE. 763 venir vers toi. » Comp. Mt. v. 5 : moocñhdev adr® éxarov- 740706. Si Luc puise ce récit dans Matthieu, quel romancier n'est-il pas ! La copie devient même une formelle contradiction du modèle (Mt. v. 5-13; Luc v. 3.6. 10). D'autre part, les ressemblances littérales ne manquent pas ; comp. Mt. v. 8. 9 et Luc v. 6-8. Ce récit ne se trouvant pas dans Marc, ce ne peut être sur l'autorité de ce dernier que Luc aurait complété et rectifié Matthieu. A cet exemple, l’un des plus saillants sans doute, on en pourrait ajouter une foule d’autres.
Dans le récit de la vocation de l’apôtre Matthieu (Mi. IX, 9), on pourrait comprendre que l’auteur du premier . évangile eût substitué au nom de Lévi celui de Matthieu, sous lequel cet apôtre était connu dans l'Eglise, mais non pas que Luc (V, 27), substituant (d’après Marc, sans doute) Lévi à Matthieu, n’eût pas fait remarquer par un mot qu’il s'agissait du même personnage, appelé primitivement Lévi. |
Dans celui de la transfiguration (Luc IX; Mt. XVII), Simons nole avec Weiss quelques ressemblances entre les deux évangiles: la description analogue du changement qui s’opère en Jésus ; l’omission de la comparaison du foulon ; Moïse placé avant Elie ; les termes ire (Mc.: Xéyet), épofüncav (Mc. : éxpoBor éyévovro), et d’autres légères coincidences qui prouveraient la dépendance de Luc à l'égard de Matthieu. En échange, pas un mot des traits qui attestent bien plus sûrement son indépendance : Luc place l'événement « environ huit jours après » (IX, 28), Mt. (avec Mc.) «six Jours après » (XVII, 1) les discours qui précèdent dans les deux évangiles. Correction puérile, si c’en est une. Luc fait monter Jésus sur la montaone € pour prier » (roosevéacbœ), but dont Matthieu ne dit mot ; il mentionne seul le sommeil et le réveil des
disciples, qui expliquent la demande absurde de Pierre ;
seul aussi, 1l indique le sujet de l’entretien de Jésus avec
Moïse et Elie, détail d’où ressort la vraie sublimité de la scène ; enfin, 1l cite la parole divine sous la forme : « Cest ici mon Fils, l'élu (6 éxdele/uévoc), » très différente de celle de Matthieu: «...le bien-aimé (6 yarntéc), en qui Jai mis mon bon plaisir. » Ces traits particuliers, si dignes de remarque, ne peuvent s'expliquer par l'emploi de Marc, à qui ils sont aussi étrangers qu’à Matthieu. Si Luc en était simplement l'inventeur, 1l faudrait désespérer de son sérieux ; s’il les puise dans une autre source,
ils ne pouvaient s'y trouver isolés, mais devaient faire