‹ Introduction au Nouveau TestamentChapitre 106 sur 144 · ARE · texte numérisé non relu

ARE

508 ÉPITRE AUX COLOSSIENS.

Dans les lettres aux Col., aux Éph. et à Philémon, Paul

paraît jouir d’une liberté qui dépasse la mesure de celle qui lui était accordée à Césarée. A Césarée il pouvait bien recevoir la visite de ses intimes (oi idiot); mais, entre ceux qui venaient le voir, ce terme même indique qu’on avait l’ordre de faire un choix. A Rome, d’après les Actes (XX VII, 30. 51), il demeurait dans son propre appartement et recevait sans distinciion « {ous ceux qui venaient à lui, annonçant les choses du royaume de Dieu en pleine liberté. » Cet état de choses répond exactement à des paroles telles que celles-ci, Col. IV, 3 : «Priant pour nous, afin que Dieu nous ouvre la porte de la Parole pour annoncer le mystère de Christ pour lequel je suis lié.» (Comp. aussi Eph. VI, 19-20). La visite de l’esclave Onésime s’accorde mieux avec cette situation qu'avec celle de Césarée. Et les expressions être lié el mes liens (ol. IV, 18) s'expliquent suffisamment par le fait que Paul était à Rome lié aux soldats qui se rechangeaient auprès de lui.

Une autre raison ressort de lPétat de l’église à laquelle est adressée notre lettre. Nous trouvons ici une forme de judéo-christianisme très différente du légalisme pharisaique que Paul avait eu à combattre jusqu’à son emprisonnement. Si cette lettre datait de la captivité de Césarée, il resterait bien peu de temps depuis son arrestation pour expliquer une aussi considérable transformation de l’adversaire judaïsant. Enfin, ce qui paraît plus décisif encore que tout le reste, c’est que dans l’épitre à Philémon, connexe de la nôtre, Paul invite ce chrétien de Colosses à lui préparer un logement. Malgré le ton aimable et presque gai de cette demande, elle avait cependant un côté sérieux. Or il est difficile de penser que, si peu de temps après l’adieu qu'il avait fait aux pasteurs d’Éphèse et avec son projel de transporter son ministère en Occi-

EDEN ECM) “ x

. pet Di + RRQ TE SUR LR rte, “AT LM CAT LE RL LR Loue Le AA D \ Le STE Ma: à e Dm Eh Eos ANR à +

dent, 1l eût pu se proposer de visiter de nouveau PAsie- Mineure. On objecte qu’à Rome ses regards étaient tournés vers l'Espagne et non vers l'Orient. Mais 1l ressort en tout cas de Phil. If, 24 qu'avant de se rendre en Espagne 1l comptait retourner en Macédoine. Or, si de Rome il espérait, en cas de libération, se rendre en Grèce, à cette visite ne pouvait guêre manquer de s’en rattacher une en Asie-Mineure. Il parait évident que les deux visites promises par l’apôtre captif, dans les épîtres aux Philippiens et à Philémon, se rattachent à l'espoir d’une seule et même hbération. Quant à la mission en Espagne, les nouvelles circonstances survenues en Orient pouvaient fort bien mover un renvoi de ce voyage projeté.

Si l’on admet avec nous que cette épitre a été écrite de Rome, on doit se demander encore à quel moment des deux années de la captivité dont parlent les Actes, elle à été composée. Deux raisons nous font penser que ce ne fut pas très longtemps après l'arrivée de Paul à Rome : d’abord le fait que Paul ne fait allusion à aucune circonstance ayant trait à son procès. Sans doute Tychique et Onésime devaient donner aux églises d'Asie tous les détails nécessaires sur sa situation. Mais si l’on compare avec ce silence complet les épanchements de l’apôtre dans l’épitre aux Phihippiens (1, 12-20; If, 17-30), malgré le retour du porteur de la lettre, Epaphrodite, on sentira la grande différence de situation, et l’on placera plulôt la composition de notre lettre dans la première moitié de la captivité romaine, lorsque rien de grave ne s'était encore passé depuis l’arrivée de l’apôtre à Rome. La seconde raison, c'est que Luc et Aristarque, les deux amis de Paul qui l'avaient accompagné de Palestine à Rome (Act. XXVIT, 1, 2), se trouvaient encore auprès de lui (Gol. IV, 10 et 14}, tandis qu’ils paraissent n'avoir plus été présents lors-

MS 00 CS EE ES ANAL cn MER RU Ed 2 CN) be AE AT Léa T0: Léa’ VAR PARA RO D PRE RE TRS DAME EAN 4 ME 1 s Er 3 eh) C7

qu'il écrivit l’épitre aux Philippiens, où leurs salutations n'auraient pu manquer, Aristarque étant Macédonien et Luc ayant séjourné longtemps à Philippes.

La date de notre épitre me paraît donc être : Rome, vers la fin de l’an 62 ou au commencement de l’an 63.

L'occasion et le but de la lettre ressortent sans peine de la lettre elle-même. L'église de Colosses se composait surtout de chrétiens d’origine païenne (1, 13; 21-27; JE, 13; {11, 6. 7), et l'instruction évangélique qu’elle avait reçue élait conforme à l’enseignement de Paul ([, 6 et 7; If, 5-7; Il1, 7). Aussi lPapôtre n’exhorte-t-l point les Colossiens à changer leur ligne de pensée ou de conduite, mais à persévérer ([, 25) et à progresser, sans se laisser détourner de la voie qu'ils ont suivie jusqu'ici. Il v à cette première différence entre eux et les Galates, que ces derniers avaient déjà subi l'influence malfaisante des faux docteurs, tandis qu’à Colosses 1l ne s'agissait encore que d’une tentative de séduire l’église. Mais la différence essentielle était le caractère tout nouveau de la doctrine par laquelle on cherchait à séduire les Colossiens. Quels étaient en effet les faux docleurs qu'avait maintenant à combattre saint Paul?

Les anciens et quelques modernes les ont envisagés comme des philosophes, encore en dehors et du judaïsme et du christianisme, soit grecs, soit orientaux. Mais le cachet judaïque est empreint sur leur doctrine; ils prescrivent la circoncision, l’observation des sabbats et des nouvelles lunes, le culte des anges, toutes choses qui révélent leur origine juive. — On a pensé que c’étaient des Juifs non croyants, qui cherchaient à conquérir au judaïsme ces jeunes convertis d’entre les païens {Eichhorn, Schneckenburger). Mais la polémique de Paul suppose chez eux une certaine foi en Jésus, comme Christ. L’expression : € Ne retenant pas le Chef» (11, 19), montre bien

qu’ils le reconnaissaient comme tel, mais imparfaitement, et qu'ils pouvaient en venir à l’abandonner tout à fait. — Bleek à vu en eux des judaisants semblables à ceux que nous avons rencontrés en Galatie. Les expressions de trudilions humaines, de commandements d'hommes el même d'éléments du monde (H, 8. 22; comp. Mare VII 5. 78 et Gal. IV, 9) conviendraient à ce rapprochement, mais elles ne suffisent pas à en démontrer la vérité. Il ressort bien plutôt de lépître entière que nous avons affaire à un senre de jJudéo-christianisme très différent de celui avec lequel Paul avait eu à lutter jusqu'alors. Celui-e1 imposait les observances légales comme ‘un moyen d'acquérir un mérite devant Dieu et d’obtenir ainsi la justification. [Il ne prescrivait rien en fait d’abstinence qui dépassât la loi, rien qui touchât à l’adoration des anges et à la prétention aux visions, rien qui pût mériter le titre de philosophie. 1 en est lout autrement des docteurs judaïsants de Colosses d’après I, 16. 18; 20-23. Ce n'est plus la loi comme! moyén de justification qu'ils recommandent; c’est la loi comme observance ascétique et avec des pratiques qui dé-| passent de beaucoup la loi elle-même. Il s’agit pour-le fidèle d'entrer en communication avec le monde des intelligences supérieures et de recevoir par leur moyen de nouvelles révélations et de nouvelles forces spirituelles. Il s’agit d’une perfection morale supérieure à atteindre par ces êtres intermédiaires entre le ciel et la terre, de visions célestes à obtenir, etc. Pour cela il faut traiter durement son corps, afin de dégager Pesprit le plus possible de la matière et de le rendre apte à recevoir les révélations nouvelles que peuvent lui apporter les intelligences célestes’ Cest ici, on le voit, une nouvelle forme d'importation judaïque.

Plusieurs de ces traits font penser à une influence judéo-

512 ÉPITRE AUX COLOSSIENS.

essénienne. Les Esséniens avaient leur siège principal dans les solitudes voisines de la mer Morte; mais 1l y en avait aussi dans les villages et, selon Josèphe, dans presque toutes les villes de la Palestine. Une porte à Jérusalem s'appelait la porte des Esséniens, sans doute parce qu'elle était voisine du couvent de lordre. Ces cénobites aspiralent à réaliser dans toute leur conduite une vie sacerdotale. Ils s’abhstenaient en général du mariage, mais non, comme l’a prétendu Jérôme, cilant inexactement Joséphe, du vin et de la viande. Ils usaient de bains fréquents, observaient strictement le sabbat. L’âme selon eux préexistait au corps ; l'attrait sensuel lPavait fait descendre du pur éther et entrer dans la prison du corps. La matière était donc à leurs yeux le principe du mal. On n’était reçu dans l’ordre qu'après un novicial de deux ans et l’on ne s’élevait à la perfection qu'à travers quatre, d’autres disent même douze degrés de purification. Les Esséniens n’offraient pas de sacrifices d'animaux; ils étaient excommuniés, mais 1ls envoyaient annuellement une offrande au temple de Jérusalem. Ils vénéraient Moïse. Ils promettaient par serment le silence sur le contenu de certains livres, et spécialement sur les noms des anges révélés aux initiés. L'origine juive de cette secte est incontestable ; mais cerlains traits trahissent chez elle des influences étrangères, influence parsiste selon Lightfoot, pythagoricienne selon eller, mélangée de ces deux éléments selon Schürer, pour qui ces deux opinions se concilient par la raison que le pythagorisme lui-même avait une origine orientale.

1 Voir la belle discussion de Schürer. Gesch. des jüd. Volks, 1. (1886), $ 30. Ce savant définit ainsi l’essénisme : un produit du sol juif, qui s’en est détaché au second siècle avant J.-C. sous des influences grecques, dans le but de réaliser un idéal moral analogue à celui du pythagorisme, tout en maintenant la base juive.

Quoi qu’il en soit de cette question obscure, les analogies entre l’essénisme et la doctrine des faux docteurs de Colosses sautent aux yeux, sans que l’on puisse cependant conclure de là que nos théosophes d’Asie-Mineure fussent des Esséniens christianisés. Car l’atmosphère de l’époque était saturée de ces éléments mystico-ascétiques et trahissait le besoin de cette communication vivante entre le ciel et la terre, à laquelle le christianisme a enfin donné satusfaction. Nous avons déjà rencontré quelques traits analogues, | mais moins accentués, chez les chrétiens de Rome que. l’apôtre appelle les faibles (Rom. XIV, abstinence de vin et de viande, avec observation des jours de fêtes juives). Mais les docteurs de Colosses allaient plus loim; et non seulement ils renforçaient les pratiques ascétiques, mais ils y Joignaient un enseignement théorique, une spéculation de tendance manifestement dualiste. D’après IF, 25, ils affectaient de mépriser le corps, estimant avec les philosophes grecs que la matière était le principe du mal, et comme leur ascétisme reposait sur une théorie, ils se montraient beaucoup plus impératifs que ceux de Rome. Ils imposaient leurs observances, déclarant que ceux qui les repoussalent étaient menacés d’une infériorité constante de connaissance et de vie spirituelle ou même de certains dommages résultant de la domination des démons à laquelle 1ls restaient soumis. D’un côté ils promettaient à leurs adeptes des communications et des jouissances d'ordre supérieur ; de l'autre ils les effrayaient par la crainte des esprits malins. C’étaient là des éléments étransers au Judéo-christianisme pharisaique, et même à l’ascétisme modéré des chrétiens de Rom. XIV. S'il en est ainsi, l’on comprend sans peine lintention de chacune des parties de la lettre dont nous venons d'exposer le contenu. La partie didactique, qui met en lumière la suprême di-

o14 ÉPITRE AUX COLOSSIENS.

vinité du Christ et la grandeur incomparable de son œuvre, bien loin d’être un Excurs, comme le dit Holtzmann, pose la base de la réfutation qui suivra. Paul rend au Christ, qui se perdait au milieu de cette foule de médiateurs, sa place normale. Devant un tel chef et un tel salut, qu’est-1l plus besoin en effet du secours de ces esprits intermédiaires, qui lui doivent eux-mêmes leur existence et leur participation à ce grand tout du règne du Messie qui doit embrasser l’univers? Les conséquences négatives de cet enseignement positif sont exposées et détaillées dans la partie polémique, où Paul fait ressortir la vanité de ces petits moyens, de ces mesquines recettes de sainteté et de ces efforts factices d’exaltation par lesquels les nouveaux docteurs prétendaient suppléer à ce qui manquait à la mort et à la résurrection du Christ pour amener les croyants à la perfection. Enfin la partie pratique oppose à cette spiritualité factice la sanctification réelle de la vie entière, individuelle, domestique et sociale. Tout se lie donc étroitement dans cette épitre et s’applique avec un parfait à-propos aux adversaires que Paul à en vue. Nous devons admettre qu'Epaphras avait fait connaître à Paul d’une manière complète et détaillée le faux enseignement en face duquel il s'était subitement trouvé et que c'était celte situation difficile qui l'avait amené à Rome pour obtenir de lPapôtre lui-même les armes capables d’arracher à la séduction l’église qu'il avait fondée. Le moyen employé par Paul est la révélation, plus claire qu'il ne l’avait donnée jusqu'alors, de la vraie relation entre Christ et l'Église. I avait bien déclaré 1 Cor. 1, 30 que Christ est notre sancüfication aussi bien que notre Justice ; il avait développé cette idée Rom. VI-VIIE. Il avait également attribué à l’Église 1 Cor. XI, 27 la dignité de corps de Christ. Mais il n'avait pas encore développé expressé-

ment cette relation vivante en vertu de laquelle Christ remplit l'Église et chaque vrai fidèle de toute la richesse de sa vie et de sa présence. Ce n’est pas qu’il arrive seulement en ce moment à la connaissance de cette relation. Il l'avait énoncée clairement Gal. IF, 20 : «Ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi, » et cela comme un fait dont 1l était conscient dès le moment de sa conversion. Mais 1l fallait l'apparition du faux mysticisme pour lui faire exposer pleinement le vrai et compléter ainsi l’enseignement du salut, en rattachant au fait initial de la justification par la foi en Christ livré pour nous, le fait plus élevé encore du Christ vivant en nous, Xpioros ëv div

(Col. I, 27).

JIl

L'authenticité.

Nous ne trouvons pas de citation certaine de notre épiire dans les écrits des Pères apostoliques. Les échos de cette lettre que l’on a cru reconnaître dans ces ouvrages, sont si faibles qu’il vaut mieux les passer sous silence. C’est avec Marcion et Justin, vers le milieu du Ile s., que se montrent les premières traces positives de son existence et de son emploi dans l’Église. Chez Marcion, elle se trouvait à son rang chronologique dans le recueil des dix lettres de Paul dont cet hérétique dotait ses églises. Dans le Dialogue avec Tryphon, Justin appelle deux fois Christ HOWTÔTOLOS TAGNÇ ATIGEWS, premier-né de toute création (ch. 89 et 138); une fois rewrôroxos révroy rounaTev, premierné de toutes les œuvres (ch. 84), et enfin une fois rowrcroxog ToÙ Üeod xat Toù Tévrwv Tüv xTiudTov, premier-né de Dieu et antérieur à toutes les créatures (ch. 100).

À RQ PTT Re SAS PE EE TE LE ARTE UNE EE SEE PRE EE e du + Pt der AGE a HT AE CE

910 ÉPITRE AUX COLOSSIENS.

Elle est restée à l'abri de tout soupçon jusqu’en 1838 où Mayerhoff prétendit que le style et les pensées différaient du style et des pensées de Paul, que l’hérésie combattue était celle de Cérinthe, postérieure au temps de l’apôtre, et enfin qu’elle n’était qu’un sommaire assez obscur de celle aux Éphésiens. — Dès 1845 commença avec Baur et Schwegler un travail critique suivi, destiné à démontrer linauthenticité de cet écrit. Le premier, dans son Apostel Paulus, S'efflorça de prouver que l’enseignement combattu dans cette épitre était le judéo-christianisme ébionite du ÏIe siècle et que l’auteur était pénétré lui-même de l'esprit gnostique de ce temps et employait des termes sortant de ce milieu. La christologie transcendante développée dans cet écrit n’est en aucun rapport étroit avec la doctrine propre de l’apôtre, et y est même étrangère. La doctrine des anges y est plus abondamment et systématiquement développée que dans les écrits de Paul. La marche de l'écrit n’a point ce caractère de déduction organique qui est le cachet des lettres authentiques de lapôtre. Le faussaire à choisi pour situation la captivité parce qu’on pouvait penser que c'était à ce moment que l'apôtre avait eu le plus de loisir. Son but a été, à une époque où l’on se préoccupait de l’affaire si importante de l’unité de l'Eglise, de rapprocher les deux partis paulinien et judaisant et de favoriser leur fusion en une seule Eglise.

Ewald (1857) chercha à concilier les indices de nature diverse que l’on prétendait découvrir dans cet écrit, en supposant que Paul, après s’être entretenu avec Timothée sur ce sujet, lui avait laissé rédiger lui-même la lettre, et Renan s’est montré disposé à accepter cette idée.

Hollzmann (1872) recourut à un autre moyen de concilier les indices selon lui favorables et défavorables à l’authenticité. Poursuivant une idée émise par Hilzig, 1]

distingue dans notre épitre un noyau vraiment paulinien, que caractérise son originalité, d'avec un grand nombre de passages dans lesquels se montrent clairement des traces d'imitation par rapport à l’épitre aux Éphésiens. Il suppose, en conséquence, qu’il existait à Colosses une courte lettre de Paul et que vers le commencement du Ie s., dans les premiers temps de la gnose, un auteur qui favorisait cette tendance se sera servi de cette lettre pour composer celle aux Éphésiens (ce qui explique les passages où l’épitre aux Éphésiens est dépendante de celle aux Colossiens); après quoi le même auteur à eu l’idée de remanier la lettre authentique aux Colossiens d’après sa propre épître aux Éphésiens, et de ce travail est résultée notre épitre actuelle aux Colossiens; ainsi s’expliquent les passages où celle épitre dépend à son tour de celle aux Éphésiens. Ce résultat serait confirmé par une autre circonstance. Holtzmann distingue dans notre épitre deux polémiques toutes différentes qui ne proviennent ni du même temps, ni du même auteur, l’une est absolument la même que celle que nous rencontrons au ch. XIV de lépitre aux Romains qui s'adresse à des Judéo-chrétiens légaux et abstinents ; c’est celle de la lettre authentique de Paul aux Colossiens; lPautre est dirigée contre un Judéo-christianisme plus exalté, d’un caractère théosophique, dans lequel le monde des esprits supérieurs, bons ou mauvais, joue un grand rôle; elle recommande certains moyens ascéliques nécessaires pour parvenir à une illumination et à une sainteté supérieure; elle est du continuateur de Paul.

De Soden défend aussi jusqu'à un certain point cette hypothèse d’interpolation, mais en l’appliquant à un beaucoup plus petit nombre de passages. Tandis que Holtzmann retranche de notre épitre comme inauthentiques

518 ÉPITRE AUX COLOSSIENS.

cinquante-lrois versets sur quatre-vingl-quatorze !, de Soden n’en rejette que huit et demi, à savoir (1, 15-20; I, 110. 45. 18r). Le grand passage christologique I, 15-20 est celui qui lui parait le plus incompatible avec les idées de l’apôtre. Hilgenfeld, Pfleiderer, Weizsæcker repoussent. lout cet essai de triage comme impossible et arbitraire, et envisagent l’épitre entière comme imauthentique; Weizsæcker cependant moins résolument que les autres; Hilgenfeld, en reconnaissant que la polémique ne s'applique exactement ni à lessénisme, n1 à l’ébionitisme, ni au cérinthianisme, n1 à aucune forme connue du gnosticisme. L'auteur a combiné la polémique ordinaire de l’apôtre avec la sienne propre, mais celte polémique n’avait pour lui qu'un intérêt secondaire. Son but essentiel était de rapporter à l’apôtre Paul l'honneur de cette conception supérieure de la personne du Christ que la plupart en Asie- Mineure attribuaient à Jean. Selon Pfleiderer, les faux docteurs étaient d’origine païenne, mais nourris de Philon et de spéculation alexandrine ; ils combinaient une notion dualiste de l'univers avec des pratiques ascétiques. L’auteur leur oppose la christologie de Paul, développée au moyen de formules philoniennes.

L’authenticité a été défendue par Néander, Huther, Meyer, Pleek, Reuss, Schenkel [Christus-Bild der Apostel), Klôpper, Sabatier, Mangold, Grimm, Guericke, Farrar, Salmon, Weiss, Oltramuare.

Nous pouvons grouper sous trois chefs les objections ci-dessus présentées : 1° celles qui proviennent des différences entre cette épitre et les écrits précédents de l’apô-

1 Voici les principaux passages que Holtzmann maintient comme authentiques, du moins en partie; car ils sont aussi plus ou moins fortement interpolés : I, 1-10a; 13; 19a: 21-93; 95; 29; IL, 4. 2a; 4-6; 8; 11-44; 16; A8b; 20-22; HIT, 3; 42-43; 17; IV, 2-8; 10-14; 48.

tre; 2° celles qui se tirent des rapports entre notre épitre et les sectes du second siècle; 3° celles que soulève sa relation avec l’épitre aux Ephésiens.

Première classe d’objections.

Le style !. — On trouve dans celte épitre vingt-deux niots étrangers aux épitres de Paul et trente-quatre qui ne reparaissent nulle part dans le N. T.; en échange un certain nombre d'expressions familières à Paul manquent dans cet écrit (dixoocUvn, cuTrngie, 4roxækvdic, xaræoyeiv, etc.). On est frappé de la rareté de certaines particules qui jouent un grand rôle dans les lettres de Paul (y#o9, oùv, diôr, 40, etc.); de l’usage fréquent des mots composés (avrava- HAnçobv, aroxaTal\dccev, Tuavohoyix, ébehobonoxeix, doloXodovXetx, etc.); de celui des synonymes (rposevyôpevor oi aiToÜpevor; Év TÉGN coDix at cuvéGEr; Vapotce xt Üpivois Xat oÔaic, etc.); des accumulations de génitifs (Tr 2A6yo Täc drbeluc Toù ebayyehou;Tay Dacthelay To ULOD TA dyYATAS abroù, elc.); de l’emploi excessif du mot r&. Les constructions sont souvent lourdes et trainantes et les phrases surchargées d’appendices, etc.

Mais ce qu'il y a de fondé dans ces observations, s’explique si l’on tient compte, d'abord, du fait que des phénomênes analogues se présentent déjà dans les lettres précédentes, puis des circonstances nouvelles par lesquelles passaient l’apôtre et l’église. Sur les hapax, voir p. 149, où l’on constatera que notre épitre ne présente à cet égard rien d’exceptionnel. Si plusieurs expressions nouvelles non employées dans les lettres antérieures se trouvent 1ci, c’est que la polémique est tout autre. Paul n’a plus devant lui

1 La discussion d'Oltramare sur ce point {1 p. 72-90) me parait solide et complète.

D) ÉPITRE AUX COLOSSIENS.

le même judéo-christianisme; celui qu’il combat maintenant n'a pas pour objet la justification par les œuvres, mais une perfection supérieure à atteindre par l’ascétisme et l’extase. De ce changement résulte chez les adversaires el chez lapôtre lui-même une terminologie toute nouvelle. L'esprit fécond de Paul, mis en éveil par des circonstances différentes,transforme aisément son vocabulaire. L'absence de certains termes fréquemment employés dans les lettres précédentes s'explique par cette même transformation de la controverse. Un faussaire n’aurait certainement pas manqué de puiser largement dans le vocabulaire connu de Paul. — La rareté de certaines particules logiques résulte de ce que dans cet écrit l’apôtre expose plus qu'il ne discute (Weiss) et de ce que sa polémique est moins vive et moins personnelle {Oltramare). En effet, 1l ne lutte pas corps à corps avec un adversaire qui en veut au principe même de son évangile et de la vie chrétienne, comme lorsqu'il combattait la justice des œuvres; il ne défend pas à proprement parler son foyer menacé. L’'ennemi est moins pressant et moins redoutable. — L’accumulation des synonymes et des génitifs se retrouve dans les autres lettres, dans une mesure un peu moindre peutêtre (synonymes : 19 dans Col.; 29 dans Philipp.; 12 dans 2 Thess.); quant aux génitifs, comp. 1 Thess.[,3; 2 Cor. IV, 6 (gorioudy Tüs véaewc Tüc doêns Toù Éeoù); Rom. I, BON Tarn TEOUGGELAV TAG HROUTOG LU TS Jopeas Th dueoivac), etc. — Le mot r& joue sans doute un grand rôle dans notre épitre, dont l’une des idées principales est la réunion de tous les êtres composant l’univers moral sous le pouvoir de Jésus-Christ; mais si l’on se rappelle que cet adjeelif, qui revient 38 fois dans notre épitre, se trouve 15 fois dans le seul ch. X, 14 fois dans le ch. XII, 18 fois dans le ch. XV de la 4re aux Cor., enfin 30 fois

dans l’épitre aux Philippiens, on ne songera pas un instant à voir là un indice suspect.— Quant aux mots composés et à la longueur des phrases, on retrouve plus ou moins ces caractères dans toutes les autres lettres; et l’on sait que le style du même écrivain prend souvent une teinte un peu différente avec les années et les changements de situation. Nous le constatons chez Paul lui-même en passant de chacune de ses lettres à l’autre. Mais l’on ne peut dire que ce changement atteigne l'élément permanent du style, la contexture grammaticale.

Les pensées. — Cest surtout de la christologie et de l'angélologie qu’il s’agit. La vérité à l'égard de ces deux points me paraît avoir été très nettement exprimée par Renan, quand il à dit {Suint Paul, p. 275): «Les formules plus avancées que nous trouvons dans Pépitre aux Colossiens existent déjà en germe dans les épitres les plus anciennes. » Au fond Baur lui-même n’est pas sans avoir conscience du même fait. Il reconnait (IE, p. 9) que « dans les homologoumènes de l’apôtre se trouvent déjà des indications {Andeutungen) du même genre, mais qui ne sont pourtant que des indications »; et (p. 12) «que le nouveau cercle d'idées transcendantes ouvert dans nos lettres aux Colossiens et aux Éphésiens est une région dans laquelle Paul avait déjà jeté un regard, mais qu'il n'avait point encore fixée.» Et en effet l’acte divin de la création de l’univers n’élait-il pas déjà attribué à Christ dans 4 Cor. VII, 6, comme le reconnait Reuss quand il dit (Ep. paulin. à 1 Cor. VIE, 6): « La création physique dont le Christ est l’organe dans sa préexistence, » et dans 2 Cor. VIE, 9 : « Lui qui étant riche s’est fait pauvre pour nous,» parole que Reuss paraphrase ainsi : QC Lui qui s’est dépouillé de la gloire divine et qui est descendu dans lhumble sphère de notre existence terrestre. » On voit

522 ÉPITRE AUX COLOSSIENS.

donc que l’idée non seulement de la préexistence, mais de la préexistence divine de Christ, était déjà auparavant celle de Paul; car comment aurait-il attribué la création de l’univers à un homme, fùt-ce même un homme céleste (d’après l’école de Baur)? Holtzmann et Pfleiderer font ressortir celte différence entre les affirmations de la {re ép. aux Cor. et de celle aux Col. : que dans la premiére le es abrôv, pour lui, est appliqué à Dieu (1 Cor. VIE, 6; ‘comp. Rom. X[, 36), tandis que dans la seconde ce terme est appliqué à Christ. Mais cette différence se résout d’ellemême si l’on se rappelle qu'aux veux de l’apôtre Christ n'est le centre de tout que pour tout remettre à Dieu (1 Cor. XV, 28).

Paul développe expressément [, 15 et suiv. la notion de la divinité de Christ qu'il n'avait fait qu’indiquer auparavant; c’est qu'il y était maintenant appelé pour faire rentrer dans lPombre ces médiateurs célestes que lon mettait à côté, peut-être même (en tant qu'esprits purs) au-dessus de Christ. Voilà pourquoi il insiste sur l'identité de celui qui nous à sauvés, en livrant son corps de chair, avec celui par qui tout a été créé el au-dessus ou à côté duquel nul être créé ne peut être placé; ce qui ne contredit nullement, comme le prétend Holtzmann, la subordination de Christ par rapport à Dieu partout enseignée par Paul et si bien affirmée dans ce passage même par les expressions d'image de Dieu et de premier-né. — Que si Pjleiderer prétend que le terme de rowrtôrozos est emprunté à Philon, 11 ne faut pas oublier qu'il se lit déjà Rom. VII, 29 et que Philon et Paul le trouvaient tous deux dans PA. T. |

Quant à l’angélologie, nous lisons déjà des énumérations semblables d’êtres célestes dans les épitres aux Romains (VIH, 38) et aux Corinthiens (1 Cor. XV, 24). La

seule différence est que celles-ci n’ont que deux ou trois termes (doya, éÉouoias, duvauec), tandis que celles des Colossiens et des Éphésiens en présentent quatre, soit en ajoutant les xvaidrnres (Éph.l, 21) ou en substituant 6o6vor et xvouérnres à duvéues (Col. 1, 16). Ces adjonctions s’expliquent naturellement par le rôle donné à ces différents ordres de créatures célestes dans l’enseignement des faux docteurs. Le fait que les frônes, qui occupent la première place dans l’épître aux Colossiens, ne se retrouvent pas dans celle aux Éphésiens, montre qu'il n’y a rien ici de systématique.

Une seule conception distingue réellement lenseigne- | ment de lépiître aux Col. de celui des épitres antérieures, c’est l'application de l’idée de la réconciliation par la mort de la croix aux puissances angéliques (1, 20). On comprend bien le but de cet enseignement dans un écrit destiné à écarter une doctrine qui attribuait à ces êtres subordonnés un rôle médiateur et rédempteur. Mais Paul l’aurait-1l imaginé à l’usage de cette réfutation? C'est là une supposition inadmissible. L'hérésie combattue lui a simplement donné l’occasion de l'appliquer. Nous avons cherché dans l'exposé du contenu de lépitre à jeter quelque Jour sur cette pensée. Origène l’appliquait aux anges déchus; Gess et Franke pensent à une classe d’anges intermédiaires entre les démons et les anges déjà parvenus à la sainteté parfaite. Peut-être sera-ce Paul lui-même qui nous en fournira la clef. I appelle Rom. IE, 25 la propitiaion par le sang de Christ une démonstration de la justice divine, Evdeêus d'ixaocévne. À qui cette démonstration étaitelle destinée ? À la conscience humaine ? Assurément. Mais à elle seulement? N’aurait-elle point eu en vue lunivers moral tout entier ? Tous les êtres, hommes et anges, sont témoins, d’après Paul, des souffrances des serviteurs

rs LH QUN

RE SR NAQR AR SE ENS RS do dE Re tou pr AE EN ‘ paul

02% ÉPITRE AUX COLOSSIENS.

(4 Cor. IV, 9); ne l’auraient-ils pas été de celles du Maître? Ce spectacle inouïi n'avait-il pas aussi quelque chose à apprendre à ces intelligences supérieures? Ne devait-il pas faire retentir aussi dans leur cœur, que la sainteté divine tenait peut-être à distance (comp. És. VI, 2. 3), cette parole : Dieu est amour, et marquer désormais du sèeau filial leur relation avec Dieu qui avait été uniquement celle de serviteurs fidèles ? Ainsi tombait la dernière barrière entre les anges et Dieu; comp. Éph. HE, 40. 11.

Si l’on répond que celte idée n’en reste pas moins un unicum dans les écrits de Paul, n’en est-il pas ainsi de bien d’autres dans ses lettres reconnues comme authentiques ; ainsi celle du Jugement des anges par les fidèles (1 Cor. VI, 3), ou celle de la remise du royaume divin par le Fils au Père (1 Cor. XV, 28). On ne révoque pas en doute pour cela la Â'e aux Corinthiens.

N1 le style, ni les enseignements de cette épitre n’offrent donc de sérieux motifs de suspecter son authenticité, quant! on la compare aux lettres généralement admises.

Seconde classe d’objections.

Le système que combat l’auteur appartient, dit-on, à un temps postérieur à l’époque de Paul, et lui-même n’écrit pas sans en avoir jusqu’à un certain point subi l'influence.

On a cherché et on cherche encore la forme de gnosticisme que le faux Paul a eue en vue et qu’il a voulu combattre sous l'autorité de ce nom.

Était-ce le cérinthianisme (Mayerhoff) ? Selon Cérinthe, un principe divin s'était uni au Juif Jésus, et lui avait communiqué la sagesse et le pouvoir extraordinaires dont il a joui. Cérinthe tenait à la circoncision et à la loi Juive; il attribuait aux anges, selon Épiphane, la création du

DES pale "27 agé NL ÉRIC Ko RE TR ESS LES RES

£ 3 TE ÿ s … , L A + : = RL Re ir “ : LANGE “y. 7 t F2

monde. Lui-même prétendait devoir à des communications angéliques sa connaissance supérieure de l'Évangile. — Il y a là des points de contact, il est vrai, avec les hérétiques de Colosses; mais le trait de ressemblance essentiel manque, l’ascétisme; et comment l’auteur omettrait-il de faire allusion à la distinction si tranchée entre Jésus et le Christ céleste ainsi qu’à l’opposilion du démiurge ou dieu inférieur au Dieu suprême?

L’adversaire serait-il le judéo-christianisme ébionite et gnostique du Ie s. ? Baur à bien fait voir les divers traits qui les rapprochent : Jésus, envisagé comme une créature, comme le premier archange; Îes termes de rhigoua, vos, etc., qu'emploie l’auteur et qui ne se comprendraient bien que dans le milieu gnostique où ils étaient familiers.

Mais pour démontrer l'origine postérieure de notre épitre, il ne suffit pas de prouver qu’un système analogue à l’enseignement combattu a existé au Ile s.; 1l faut établir qu'une tendance pareille n’a pu exister au premier. Et comment y parvenir, en face du ch. XIV de lépitre aux Romains, où nous rencontrons en Italie un judéo-christianisme ascétique et abstinent, tout semblable à celui des docteurs qui troublaient l’église de Colosses ? Sans doute ce dernier avait des traits plus accentués et une tournure plus mystique ; 1l reposait sur une spéculation dualiste plus réfléchie. Mais si, déjà en 58, l’apôtre avait eu à combattre un enseignement de ce genre dans l’église de Rome, comment être surpris que plusieurs années plus tard, dans une église phrygienne, sur un terraim bien plus ouvert à l'influence des idées orientales répandues alors en Asie-Mineure, se soit rencontré un judéochristianisme de même nature au fond, seulement plus accentué sur certains points ?

TU PT SR ES AP EM PRO DR EU ME SE oO NINE LP u ER VAE NY MEUAS SAT TT x À à ki i « PAZ RS cu

Page 1