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dans ses Postillæ perpetuæ ou Biblia sacra latina cum postallis (1471), tout ce qui concerne le Canon et chacun des livres particuliers, leurs auteurs, leur contenu, le mo- . ment de leur composition et les règles de leur interpréta- Uon. Nicolas ne craignit pas de réveiller les anciennes discussions sur l’origine apostolique de certains livres, par exemple sur l’épitre aux Hébreux, mais en concluant à sa composition par Paul. On connaît l'influence que l’Église à catholique attribue à cet auteur sur Luther et sur la Ré- “ei formation !. Nicolas de Lyra forme en effet la transition de la quiétude somnolente du moyen âge au réveil scientifique qui accompagna la Réformation.
Si nous ne datons pas de cette grande rénovation religieuse une nouvelle période de la critique, c’est qu’en réalité la Réformation n’a point mis fin à la phase conservatrice de la science qui nous occupe. Sans doute, en ramenant la pensée chrétienne de la tradition ecclésiastique aux sources vives de la foi dans les Écritures, elle provoqua un mouvement qui devait infailliblement opérer un jour le réveil des études bibliques. Mais cet effet ne se produisit dans toute son intensité que beaucoup plus tard.
Au moment même où commençait l’œuvre de Luther, deux auteurs catholiques, le savant Érasme et le cardinal Caïétan, firent revivre les anciens doutes sur les livres jadis contestés, tels qu’on les trouvait consignés dans les écrits d’'Eusèbe et de Jérôme. Mais le concile de Trente, dans sa séance du 8 avril 1546, étouffa bien vite ces velléités d’une critique indépendante, en sanctionnant la divine autorité de tout le Canon du N. T., tel qu’il était reçu dans l’Église depuis la fin du IVe siècle.
1 On disait : « Si Lyra non lyrasset, Lutherus non saltasset. »
* Tu!
AN Dr Le:
Quelque temps avant cette décision, le dominicain Santes Pagninus, de Lucques, avait publié son /sagoge ad sacras literas (1536), où il traitait de la langue du N.T., des traductions latines, du Canon et des règles de son interprélation.
Peu après le décret rendu à Trente, le dominicain Séxte de Sienne, dans sa Bibliotheca sancla, 1962, combattit les hérétiques, parmi eux les protestants, et défendit le Canon tel qu’il avait été admis par le concile. Il se permit cependant de répartir les livres du N. T., au point de vue de leur autorité, en deux classes, les proto-canoniques, à savoir les livres qui avaient toujours été universellement reçus, et les deutéro-canoniques (Hébreux, Jacques, 2 Pierre, 2 et 3 Jean, Jude, Apocalypse); il signala même un certain nombre de passages douteux dans les premiers, comme la seconde partie du dernier chapitre de Marc, le récit de la sueur de sang et de lPapparition de l’ange à Geihsémané dans l’évangile de Luc, et l’histoire de la femme adultère dans Jean. Mais il indiquait cette distinction comme ayant été faite précédemment («de quibus ali-
quando inter orthodoxos Christianos controversia fuit »),
plutôt que comme sa pensée propre. L’horreur du bûcher Pavait convaincu, comme dit Holtzmann, de la fausseté de ses propres vues.
Du côté des Réformés, on énonça au début des jugements très indépendants. Ainsi Carlsludt (André Bodenstein), dans son écrit de 1520 : De canonics scripturis libellus, publié à Wittemberg, tout en rendant hommage à la majesté des Écritures devant laquelle doivent s’incliner prêtres et laïques, rois, empereurs, évêques, patriarches, les papes eux-mêmes, ne s’en permit pas moins de distinguer dans ces Ecritures trois degrés de celebritas, c'està-dire sans doute d’autorilé canonique. Au premier degré
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appartiennent les quatre évangiles et les Actes, correspondant au Pentateuque dans l'A. T. ; au second, les treize épitres de Paul, 1 Pierre et 1 Jean, correspondant aux Prophètes ; au troisième, les livres contestés (les cinq autres épitres catholiques, celle aux Hébreux et l’Apocalypse) correspondant aux Hagiographes.
Luther dépassa de beaucoup Carlstadt en hardiesse. On connait ses déclarations sur les épitres de Jacques et de Jude, sur les Hébreux et lApocalypse. Dans sa traduction du N. T., il maintint sans doute ces quatre livres dans le Canon, mais en les plaçant à la fin du volume et sans les numéroter, pour bien faire sentir à quelle distance de
tous les autres il les plaçait. Mais ces premiéres hardiesses
critiques ne pouvaient à la longue tirer à conséquence dans l’Église protestante. Après avoir rejeté l'autorité de la tradition, sur laquelle reposait le dogme de l’Église catholique, la Réformation avait besoin d’un autre point d'appui, qu’elle ne pouvait trouver que dans le Canon des saintes Écritures. Elle fut ainsi amenée peu à peu à abandonner les libres allures des premiers temps et à adopter de fait le Canon reçu, tel que l’ancienne Église le lui avait transmis. On a reproché ce procédé à l’Église de la Réformation comme une inconséquence; à tort, sans aucun doute, car l’autorité du messager qui me transmet un écril qu’on lui à remis pour moi n’est point absolument décisive; elle laisse place encore à l'exercice de mon propre jugement sur les origines et sur la valeur de l'écrit. Lorsque l’Église m'a mis en mains le livre d’un apôtre, qu’elle a reçu elle-même des premiers lecteurs à qui 1l a été adressé, son rôle est achevé; le mien commence et J'ai à me convaincre moi-même par tout son contenu de la vérité de ce témoignage. | | Calvin n’alla jamais aussi loin que Luther dans ses Juge-
PSE N CET SPP
ments sur certains livres du Canon. Cependant il écrit son Commentaire sur «l’épitre» de Jean, et ne mentionne pas même les deux autres. Il déclare qu'il ne peut être amené à envisager l’épître aux Hébreux comme étant de Paul; et quant à 2 Pierre, il dit: € non que lapôtre l’ait écrite
lui-même, mais un de ses disciples l’a fait pour lui, par son
ordre.» Zwingle rejeta nettement PApocalvpse dans la dispute de Berne.
Il s’écoula un certain temps durant lequel cet ébranlement se fit sentir. Puis, de plus en plus, l’ancien Canon traditionnel recouvra son autorité, quoique dans l'Église luthérienne on ait encore assez longtemps parlé de livres proto-canoniques et deutéro-canoniques.
Parmi les ouvrages qui ont été publiés dans l’Église protestante à la suite de la Réformation, nous mentionnons parliculiérement ceux du réformé André Rivet, Isagoge, sive Introduchio generalis ad scripluram sucram, 1627; du luthérien Walther, Officina biblica, 1636, et du Lurichois Jean Heidegger, Enchiridion biblicum, 1681. Ces ouvrages contiennent de riches matériaux relatifs à la langue, aux traductions, à l'interprétation, à l'inspiration et à la canonicité des écrits bibliques. Mais quant à Porigine de ces livres, ils ne présentent aucune investigation qui leur soit propre et en restent aux opinions reçues.
C'est en Hollande, chez les Sociniens et les Arminiens, que l’on rencontre quelques jugements indépendants, surtout chez Hugo Grotius, dont l’exégèse libre et originale contribua puissamment an réveil de l’esprit scientifique.
Chose inattendue, l’homme qui porta les premiers coups vraiment redoutables au joug qui comprimait depuis si longtemps l'essor des études critiques, ne sortit point de l’Église protestante. Ce fut un prêtre de lOratoire. Richard Simon avait publié en 1678 une Histoire critique du Vieux
Testament, qui avait produit une très grande sensation et donné lieu à de violentes disputes. Il passa de là à l’étude du N. T. dans les quatre ouvrages suivants : Histoire critique du texte du N. T., 1689; Histoire crilique des versions du N. T., 1690; Histoire critique des principaux commentateurs du N. T., 1693; Nouvelles observations surle texle et les versions du N. T., 1695. Tout en affectant une grande impartialité scientifique, 1l en voulait particulèrement aux protestants, et s’efforçait de leur montrer que hors de la tradition de l’Église catholique ils n'avaient plus sous les pieds de terrain solide!. Gette polémique énergique contre la Réforme était-elle un moyen de se faire pardonner ses hardiesses par l’Église catholique ellemême ? Simon combat l'inspiration verbale des Écritures; il rappelle que Jésus, tout en promettant l’inspiration aux apôtres, ne les à pas privés de leur raison et de leur mémoire. [l montre que le témoignage du Saint-Esprit par lequel les protestants cherchent à justifier leur foi aux Écritures, est un appui tout à fait insuffisant. Il soulève une foule de questions propres à ébranler lautorité du Canon, telles que l’idée antique d’un original hébreu de Matthieu, celle de la composition non apostolique de Pépi-
tre aux Hébreux. Il discute ouvertement l’authenticité du
passage des trois témoins (1 Jean V, 7). Tandis que les. catholiques se sentaient abrités contre ces doutes par les décisions infaillibles du concile de Trente, les protestants se trouvaient à découvert sous ces traits dont on perçait le dogme de l'autorité scripturaire. |
La critique de Richard Simon fut combattue immédia-
1 Jl dit lui-même expressément dans sa préface à l'Histoire critique du V. T. «qu'il a voulu montrer que les protestants n'avaient aucun principe assuré de leur religion. en rejetant la tradition de l'Église, »
tement par J.-H. May, professeur à Giessen, dans son Examen historiæ criticæ Nour Testamenti a R. Simone vulgatæ, 1694. Get ouvrage eut un grand succès et contribua à paralyser pour un temps l'influence du savant polémiste catholique.
Deux Introductions catholiques, publiées à cette même époque, continuërent à suivre la voie tracée dans celte Église, sans paraître subir l'influence des travaux de Simon : celle d’'Elies du Pin, professeur de philosophie à Paris, sous le titre de Prolégomènes sur la Bible, 1686, publiée
* comme seconde partie de l'écrit Nouvelle bibliothèque des
auteurs ecclésiastiques. Tout en se rattachant aux idées reçues, cet ouvrage n’est pas dénué d'indépendance; il ne s’en altira pas moins de la part de R. Simon une sévèêre critique. Le second fut celui du bénédictin Calmet, qui parut sous le titre : Dissertations qui peuvent servir de
Prolégomènes à l’Écriture sainte, 1790. C’est le recueil
des introductions particulières qui se trouvent en tête des Commentaires de ce savant sur les livres de la Bible. Ce livre renferme des études historiques, géographiques, archéologiques, faites avec beaucoup de soin et de science. L'origine de chacun des écrits sacrés y est exposée. Nous passons sur de nombreux écrits protestants qui furent publiés dans la première moitié du XVII siècle et qui sont plutôt des recueils de matériaux hétérogènes que des exposés scientifiques constilués et organiquement liés. Une branche importante de la critique se développa puissamment à celte époque, celle qui à pour objet le texte
-du N. T. Déjà en 1657, l’archevêque de Chester, Brian
Walton, avait placé de très remarquables Prolégomènes en tête d’une Bible polyglotte, éditée à Londres. En 1707, ce travail fut repris par John Mull, dans les Prolégomènes de son Édition critique du Nouveau Testament. Dans cet
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admirable travail, l’auteur suivait à peu près la marche qu'ont adoptée plusieurs de nos auteurs les plus récents. Il traitait d’abord de l’origine des écrits particuliers, et cela conformément à la tendance apologétique régnant alors, mais en suivant, comme on l’a fait plus tard, l’ordre historique auquel il avait été amené par sa propre crilique ; puis 1l exposait l’histoire de la formation du Canon, et enfin l’histoire du texte. Il préludait ainsi à l’ordre adopté par plusieurs Introductions modernes. La dernière partie était la plus importante; elle renfermait les preuves incontestables des altérations qu'avait subies dans le cours des siècles le texte du N. T., aussi bien que celui de tout autre livre. Après cela il était impossible de nier les imperfections notables de ce qu’on avait complaisamment appelé le texte reçu. La nécessité d’un travail d'épuration du texte du N. T. s’imposait.
Cette conviction se fit aussitôt jour en Allemagne. Le prélat wurtembergeois J.-A. Bengel, qui depuis longtemps avall été tourmenté fmaserè maceratus) par la multitude des variantes constatées dans les écrits de Walton et de Mill, se livra avec ardeur à cette étude et publia en 1734 la première de ses nombreuses éditions du N. T., par lesquelles il a travaillé à corriger le texte recu.
Dès 1751, J.-J. Welstein publiait aussi une Édition critique du Nouveau Testament, précédée de Prolégomènes où il traitait avec une grande liberté des manuscrits grecs du N. T., des anciennes versions, des éditions et des variantes, etc. De plus en plus, le texte des anciens manuscrits et des traductions anciennes, exactement étudié, prenait le dessus et tendait à remplacer le texte reçu, dont on ne pouvait se cacher les nombreuses erreurs.
Sans doute, l’autorité du Canon lui-même n’était pas
ébranlée par ce genre d’études; mais il n’en est pas moins
HISTOIRE DE LA CRITIQUE. “il
vrai que l’indépendance scientifique, puissamment réveillée, surtout par les ouvrages de Richard Simon, menaçait sourdement l’aulorité canonique des livres du recueil sacré, en même temps que celle de leur texte. Jusqu'ici, la er1tique ne s’élail exercée qu’à l'égard des antilégomènes ou livres contestés ; le moment était enfin arrivé où elle allait franchir cette limite, prendre à partie les anciens homologoumènes, ou livres universellement reçus, d’abord en petit nombre, puis dans une mesure toujours croissante, el déclarer enfin une guerre de principe à toute autorité dogmatique quelconque, comme incompatible non seulement avec les faits constatés, mais encore avec l’indépendance essentielie de la pensée chrétienne. Nous arrivons à la dernière période de l'histoire de la science critique, celle de la dissolution graduelle du Canon admis par l’Église depuis la fin du IVe siècle.
TROISIÈME PÉRIODE Depuis le milieu du XVIII siècle jusqu'à nos jours.
Ce fut dans la protestante Allemagne que levérent les vermes semés à pleines mains par le catholique français Richard Simon. La période de silencieuse fécondation avait duré un demi-siècle.
En 17950, J.-D. Michaëlis publia une /ntroduction aux écrils divins de la nouvelle alliance, qui eut jusqu’en 1788 quatre éditions. Dans la première partie, il traitait de l’histoire du texte, en commençant par une discussion sur Pauthenticité et l’inspiration des écrits du N. T., et dans la seconde, il étudiait l’origine de chacun des livres particuliers. On à remarqué que d’édition en édition ses doutes allaient s’accentuant, non seulement par rapport à l’origine des anciens antilégomènes, mais même par rapport à l’au-
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torité de plusieurs homologoumènes, tels que le 2e et le 3e évangile, dont les auteurs, comme simples disciples, non apôlres, ne participaient pas à linspiration promise à ceux-ci. Michaëlis lui-même était conscient de ce changement qui s’opérait graduellement dans ses conclusions critiques. Dans la préface de sa quatrième édition, après avoir jeté un regard en arrière sur l’époque où il avait publié la première, il disait tout franchement : « Nous (le public européen) ne savions pas encore alors ce que nous savons maintenant, et nous étions, comparativement à aujourd’hui, comme dans une sorte d’enfance. » Celui qui
avait opéré le prodige n’était autre que Richard Simon. .
Michaëlis se défendait, il est vrai, dans une de ses préfaces, d’être l’épitomator, le simple abréviateur de Simon; mais
linfluence de loratorien français sur le professeur alle-
mand n'en était pas moins sensible, et l'apologie même que nous venons d’entendre, en était la preuve. Hilgenfeld a dit un mot fort juste quand, tenant compte du progrès que l’on remarque dans les éditions successives de l’ouvrage de Michaëlis, il l’a appelé «une dissolution croissante du dogme de l'inspiration. » Michaëlis lui-même allait jusqu’à dire que si Dieu n’avait inspiré aucun des livres du N. T., et avait laissé Matthieu, Marc, Luc, Jean, Paul écrire par eux-mêmes ce qu'ils savaient, «leurs écrits n’en seraient ni moins antiques, ni moins authentiques, ni moins dignes de foi, et que la vérité de la religion chrétienne n’en serait pas ébranlée. » Voici comment il parlait de la tentative protestante de prouver linspira-
tion des écrits sacrés par le témoignage du Saint-Esprit :
« Quant à cette sensation intérieure, je dois avouer que je
‘ ne lai jamais éprouvée, et ceux qui la ressentent ne sont ni
dignes d'envie, ni plus près de la vérité, puisque les mahométans l’éprouvent aussi bien que les chrétiens. »
HISTOIRE DE LA CRITIQUE. 43 Ainsi commençait à se creuser la pente sur laquelle allait rapidement glisser la critique. On a appelé louvrage de Michaëlis « le commencement de la critique scientifique du N. T.». Ce jugement est vrai aussi, en ce sens que la tâche de cette science y a été plus clairement définie qu'elle ne l’avait jamais été. Voici ce que l’on y lisait : € Celui qui ne connaît pas exactement le but que chaque apôtre s'est proposé en écrivant son évangile ou sa lettre, ne comprendra jamais complètement cet écrit. » Il est évident, en effet, que l'intelligence de ce but implique la connaissance de l’auteur et celle de toute la situation historique et morale dans laquelle il a composé. Cet ouvrage exerça une influence considérable non seulement en Allemagne, mais aussi en Angleterre, où il fut traduit par Herbert Marsh, professeur à Cambridge (1793), avec des annotations et des rectifications importantes. Ces dernières furent traduites en allemand par Rosenmüller, comme ouvrage à part (1795). L’Introduction de Michaëlis a été traduite en français par Cheneuière, professeur à Genève, qui y à ajouté les observations de Marsh (1829). Lorsque le moment d’une grande révolution spirituelle
est arrivé dans l’histoire, il n’est pas toujours besoin
d’un grand génie pour la faire éclater. L'homme qui secoua décidément le joug séculaire du Canon traditionnel, en même temps que celui de son autorité et de tout le système de l'inspiration verbale, Semler, professeur à Halle (où il mourul en 1791), ne possédait pas des talents extraordinaires. Îl apporta à son œuvre l'énergie d’une conviction profonde et neuve pour son temps !. Chose étrange, il sortait d’un milieu absolument piétiste, mais dont les étroitesses l’avaient complètement repoussé. Homme d'étude
1 Voir l’art. de T'holuck sur Semler dans l'Encyclopédie de Her-
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et d’érudition, il avait été fortement saisi par le contenu des écrits de Richard Simon, dont il provoqua la traduction allemande par Cramer (1776). Il avait cependant retenu une chose du piétisme qui avait présidé à son éducation : l’antipathie contre l’orthodoxie morte, c’est-à-dire intellectualiste, qui avait régné si longtemps en Allemagne et dont Spener et Francke avaient secoué le joug au profit du spiritualisme chrétien. Partant en un certain sens du même point de vue, Semler estimait vaine toute conception religieuse qui ne pouvait pas contribuer à l'amélioration morale de l’homme. Il en vint sur celte voie à n’envisager
dans l’Ecriture comme Parole de Dieu que l'élément mo-
ral, en le distinguant de tout ce qui lencadrait. Les écrits sacrés ont été composés pour des temps absolument différents des nôtres et aux idées desquels les écrivains scripturaires ont dû s’accommoder. Les évangiles et les épitres sont encore tout remplis de mythologie judaïque, et il faut les en purifier et ne conserver du N. T. «que ce qui est capable d’inspirer aux hommes de nouvelles résolutions pour ladoration de Dieu et pour leur perfectionnement. » C’est là ce qui seul est inspiré dans l’Écriture, ce qui seul mérite le nom de Parole de Dieu. Get élément divin permanent du christianisme était-il, aux yeux de Semler, le produit d’une révélation ou celui d’un progrès naturel de la raison ? Semler prétendait que ce n’était là qu’une question de mots. Il croyait sans doute à la différence entre religion naturelle et christianisme; mais cette différence consistail uniquement dans la supériorité morale relative du second. (était, selon lui, l’apôtre Paul qui avait présenté de la manière la plus pure et la plus dégagée des idées juives le contenu divin de l'Évangile. Aussi s’était-il élevé un conflit violent entre ce vrai fondateur du christianisme et le parti judéo-chrétien. Nous en trouvons la
preuve dans le N. T. lui-même, et les épitres catholiques ne sont autre chose qu'un essai de conciliation entre les deux tendances opposées. On le voit, c'était toute la conception future de l’école de Tubingue qui était en germe dans l'esprit de Semler.
On comprend ce que devenaient le N.T. et son autorité canonique à ce point de vue. La critique pouvait se donner désormais libre cours non seulement à égard des anciens antilégomênes, parmi lesquels lApocalypse était le plus antipathique à Semler, mais encore à l'égard des homologoumênes, ce sanctuaire dans lequel la critique n'avait jusqu’àxlors osé pénétrer. Semler lui-même déclarait que dans les évangiles de Matthieu et de Mare ne se trouvaient que bien peu de matériaux émanant de leurs prétendus auteurs. Il élevait déjà des doutes sur la composition apostolique de la {re de Pierre. Semler n'a pas écrit d’Introduction proprement dite, mais 3l a préparé tout le travail de la critique subséquente, par ses trois principaux écrits : Vorbererlung zur theologischen Hermeneutik, 1760-1769 ; Apparatus ad liberalem Novi Teslamenti interpretationem, 1767; Abhandlung von freier Untersuchung des Canon, 1771- 4715:
Dès ce moment, nous verrons se dessiner dans la critique du N. T. deux courants opposés, séparés par deux courants intermédiaires.
En 1788, Kleuker, dans ses Unlersuchungen der Gründe fur die Echtheit und Glaubwurdigkeit der schriftlichen Urkunden des Christenthums, prit la défense du Canon si sérieusement menacé par les idées de Semler.
Les deux principaux ouvrages d’Introduction après
Semler furent ceux de Hænlein, professeur à Erlangen (Handbuch der Einleitung in die Schriften des Neuen Tesluments, 1194-1800), et de J.-£.-Chr. Schmidt, professeur
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à Giessen {Historisch-kritische Einleitung in’s N. T., 1804- 1805). Le caractère du premier est essentiellement apologétique, conservateur; il ne repousse pourtant pas absolument les idées nouvelles, et dans bien des cas il n'attribue aux opinions traditionnelles qu’un certain degré de vraisemblance. Chez le second, on trouve déjà la marche historique adoptée par Mill, reprise plus tard par Credner et Reuss, d’après laquelle on traite premièrement des livres particuliers, puis de leur réunion en recueil canonique, enfin de l’histoire du texte ainsi que des traduclions. Cet auteur est le premier qui ait élevé des doutes
sur l’authenticité de la 2e aux Thessaloniciens et de la re
à Timothée.
C’est à ce moment que parut l’un des ouvrages qui ont le plus marqué dans la science critique, l’Introduction au N.T.,deJ.Æichhorn, professeur à Gôttingue, dont les trois premiers volumes renferment l’Introduction aux livres
particuliers du N. T., et les deux derniers l’Introduction
généraie (1804-1827). Cet ouvrage, écrit d’un style brillant el tout plein d’ingénieuses combinaisons, ménage, encore moins que celui de Schmidt, le Canon reçu ; Kichhorn rejette l’authenticité de Jude et de 2 Pierre, et même celle des trois Pastorales, dans lesquelles 1} reconnait cependant quelques éléments authentiques. Mais 1! défend celle du quatrième évangile qui venait d’être sérieusement attaquée par Brelschneider. Eichhorn est l’auteur de la fameuse hypothèse de l’Urevangelium, l’évangile primitif, par laquelle il pensait pouvoir expliquer le rapport des Lrois synopliques, et qui reparaît de temps en temps sous de nouvelles formes.
Un théologien catholique, J.-Léonhard Hug, professeur
à Fribourg en Brisgau, prit contre Eichhorn la défense
du Canon, tel que lavait sanctionné le concile de Trente.
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Son Einleitung in die Schrifien N. T., 1808, se distingue par une solide érudition, par des investigations neuves et pénétrantes, surtout relativement à la critique du texte, et par une foule d’observations originales. Le professeur Cellérier, à Genève, en a donné une analyse raisonnée dans le volume intitulé : Essai d’une introduction crilique au N. T., 1895.
L'ouvrage de Hug n’empêcha pas ie mouvement inauguré par Michaëlis et Semler, puis continué par Eichhorn, de suivre son cours. Un autre théologien catholique, Feilmoser, professeur à Tubingue, publia peu après lui une Ernleitung in die Bücher des Neuen Bundes, 1810, remar- quable par la liberté de ses investigalions.
Trois hommes ont repris le travail au point où l'avait laissé Eichhorn. ZL. Berthold, professeur à Erlangen, publia de 1812-1819 son grand ouvrage : Historisch-kritische Einleitung in sæmimntiliche kanonischen und apocryphischen Schriften des A. und N. T., qui comprend d’abord l’Introduction générale, puis l’Introduction particulière à PA. et au N. T., et cela en réunissant en une série unique tous les livres historiques, puis en une autre les livres des deux Canons juif et chrétien. C’est un amas considérable de matériaux, mais sans investigation profonde et originale.
Il en est tout autrement de l’ouvrage de de Welie : Lehrbuch der historisch-kritischen Einleitung in die kanonischen Bücher des N. T., 1896, 5° éd. 1848, 6° par Messner et Lünemann, 1860. Il est de tous points supérieur au précédent en concision, en netteté, en fermeté de jugement. Dans la première partie, l’histoire de la formation . du Canon, il réunit encore, comme Bertholdt, les deux recueils sacrés de l’ancienne et de la nouvelle alliance ; mais il les sépare quand il en vient à l’Introduction proprement dite, générale et particulière. Le trait caractéris-
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tique de ce travail est la parfaite loyauté dans la recherche de la vérité. L'auteur s’est proposé un but précis, celui de comprendre les œuvres de la littérature biblique dans-leur . relation avec les circonstances et la situation particulière dans lesquelles elles se sont produites. Il va aussi loin dans cette direction que les faits bien établis le lui permettent, et, là où ce sol lui manque, il s'arrête et suspend son jugement. Cette méthode, qu’on a appelée sceptique, provenait simplement chez l’auteur de son respect profond de la vérité. Il a été conduit à énoncer des doutes à l’égard d’un grand nombre d’écrits, ainsi sur l’origine apostolique de l’évangile de Jean, si vivement contestée avant lui par Bretschneider, sur celle de la 2me aux Thessaloniciens, suspectée déjà par Schmidt, sur l'authenticité des Pastorales, rejelées par Eichhorn, enfin sur l’épitre aux Éphésiens, sur la 4re de Pierre et sur celle de Jacques. Mais on remarque dans les éditions successives de son ouvrage une tendance de plus en plus affirmative. Ainsi, 1l se prononce plus nettement en faveur de l'authenticité du quatrième évanoile et de la 2€ aux Thessaloniciens.
Le troisième ouvrage, important à mentionner, est celui de Credner, professeur à Giessen, Erinleitung in das N. T°, 1836, composé dans un esprit semblable à celui de de Wette. Le plan qu'avait primitivement conçu son auteur n'a pu être complètement exécuté. L’Introduction spéciale qui en forme la première partie, est surtout intéressante par l’abondance avec laquelle sont citées textuellement les sources de l'étude critique. L'auteur défend encore éner-
.giquement l'authenticité de l’évangile de Jean; Matthieu,
Marc et les Pastorales ne sont authentiques qu’en partie; l’Apocalypse est attribuée à un autre Jean que Papôtre.
Aprés la mort de Credner, Volkmar a publié son Histoire
du Canon du N. T., 1860.
La critique de de Wette fut énergiquement combattue par Guericke, professeur à Halle, dans son Historischkritische Einleitung in das N. T., 1843. Dans la troisième édition, parue en 1854, cet ouvrage porté le titre de Meutestamentliche Isagogik ; auteur défend tout le Canon reçu, y compris 2 Pierre.
En 1832, Néander publia son Histoire de la fondation et de la direction de l'Église par les apôtres (Geschichte der Pflanzung und Leitung der christl. Kirche durch die Apostel, 5e édit., 1862; traduction de Fontanés). Cel ouvrage a fait époque. Outre 2 Pierre, qu’il rejette décidément, et l’'Apocalypse, dont il ne peut admettre la composition par Fi Jean, l’auteur n’émet des doutes que relativement
à 1 Timothée.
Nous ne faisons que citer ittroduetién de Neudeckher, 1840, et celle de Schleiermacher, publiée après sa mortpar Wolde, 1845. L'influence de ce grand théologien dans le domaine critique s’est exercée plutôt de son vivant, par son enseignement oral et par les quelques travaux qu'il a publiés dans des journaux théologiques, que par cet ouvrage posthume. Schleiermacher plaçait la composition des svnoptiques, sous leur forme actuelle, vers la fin du I°r siècle. Ses articles sur le témoignage de Papias concernant Matthieu et Marc sont devenus un point de départ dans la tractation de ces livres {Stud. uw. Kruik., 1832). Son livre sur les écrits de Luc (1817) est resté sans effet. Il a contesté dans un ouvrage spécial l’authenticité de la 1re à Timothée, et mis en doute celle de la seconde, ainsi que celle de l’épitre aux Éphésiens. Il défendit hautement l’authenticité du quatrième évangile. Parmi les épitres catholiques, il n’admeltait comme authentiques ue { Pierre et 1 Jean.
En 1832, Schneckenburger, professeur à Berne, publia
cs a:
pue A Æ y ;
ses Beilræge zur Einleilung in's N. T., remplis d’idées
originales. 11 fail remonter par une série de raisons bien déduites la composition de l’épitre de Jacques jusqu'aux premiers temps de l'Église, avant le concile de Jérusalem. Son écrit sur le but du livre des Actes (1841) n’est pas resté sans influence sur les travaux subséquents relatifs à ce livre. à ;
Enfin, en 1842, parut l'ouvrage de beaucoup le plus important de cette période, celui d'Édouard Reuss, professeur à Strasbourg, Dre Geschichte der heiligen Schriften N. T. (6° éd., 1887). Reuss a, comme nous l'avons dit, réalisé le plan conçu par Schmidt et ébauché par Credner, celui de présenter un tableau historique suivi de tous les écrits du N. T., d’après leur ordre de date, et en y Jjoionant ceux des écrits extra-canoniques qui se rattachent de plus près à l’histoire de la formation du Canon. L'esprit de l’ouvrage, d'édition en édition, s’est modifié dans un sens toujours plus sceptique. L’authenticité de Jean, mollement défendue précédemment, est à la fin décidément abandonnée ; il en est de même de celle de la 1re épitre à Timothée et de lépitre à Tite, ainsi que de celle de la {re de Pierre. Mais on sent d’un bout à l’autre de cet ouvrage la main du maître qui a élaboré à fond toutes les questions et qui a reconstitué dans son esprit tout le tableau de la littérature apostolique en traits assez précis pour le reproduire d’un jet avec une admirable pénétration. Les autres écrits dans lesquels on peut suivre le travail critique de cet esprit éminent sont l'Histoire du Canon des Saintes- Écritures dans l’Église chrétienne, 1863, 2° éd., 1864, et La Bible, traduction nouvelle avec inlroductions el commenlaires, 1875-1881. | |
A ce moment avait dès longtemps commencé la seconde phase décisive dans la révolulion critique inau-
ourée par Semler. En 1835 avait paru la Vie de Jésus, de David Strauss, qui avait ouvert la lutte si grave, continuée jusqu’à nos jours, autour de la personne du fondateur du christianisme. Strauss ne s'était point occupé spécialement de la composition des documents évangéliques ; il se contentait d'éliminer, comme superfétation mythique,
tout élément surnaturel de la vie du Fils de l’homme et de
réduire cette apparition à celle d’un pieux et spiriluel rabbin. Mais si les documents évangéliques émanaient de témoins ou du moins d'auteurs contemporains de cette vie, comme l’Église l'avait cru dès le commencement, de quel droit mutiler de la sorte l’histoire racontée par eux? I y avait là une inconséquence à laquelle la science devait senur le besoin de remédier.
Ce second acte du drame ne se fit pas longtemps attendre. Ferdinand-Christian Baur, professeur à Tubingue, a raconté lui-même, dans son Histoire de l'Église au XIXe siècle, comment il en vint à se former un jugement précis sur nos écrits évangéliques, sur leur relation mutuelle et sur leur valeur réelle. Ce fut en étudiant les épitres de Paul qu’il découvrit le point d'appui au moven duquel il put appliquer le levier critique à linvestigation des évangiles. Il constata en effet dans ces écrits un fait décisif : l’opposition absolue de principes entre leur auteur et les apôtres primitifs. Ce fait une fois reconnu, surtout au moyen de la {re aux Corinthiens (1 Cor. 1, 12), de
l’épitre aux Romains (ch. XI), et en particulier de celle
aux Galates (ch. I), il ne lui resta plus qu'à pénétrer avec
1 Ses premiers écrits furent: Die sogenannten Pastoralbriefe des Apostels Paulus, 1835. Die Christuspartei in der Korinthischen Gemeinde, Tüb. Zeitschr., 1831 et 1836. Ueber Zweck und Veranlassung des Rômerbriefs, Tüb. Zeischr., 1836. Paulus, der Apostel Jesu Christi, 1845, 2e éd., par Zeller, 1866,
cette clef dans le sanctuaire si longtemps fermé des évangiles et du christianisme primitif. Les douze disciples de Jésus étaient et restèrent Juifs. Il y avait en Jésus deux choses : le fond, c’est-à-dire l’élément moral humain, universel, et la forme juive légale, nationale, dans laquelle Jésus s’est toujours tenu enveloppé. Paul s’empara du premier de ces éléments, et le développa exclusivement, tandis que les Douze s’en tenaient au second et ne surent jamais sortir du
parücularisme. Le royaume de Dieu se présentait à eux
comme l’extension du régime mosaique aux peuples païens, qui devaient se faire Juifs par la circoncision pour deve-
nir membres du peuple élu et avoir part au salut du Mes-
sie. Par conséquent, les disciples de Jésus ne se distinguaient du reste du peuple juif que paï la reconnaissance de la dignité messianique de ce Jésus. Juif helléniste, Paul avait dès le moment de sa conversion embrassé du regard un horizon plus vaste. Ayant trouvé le centre de sa vie nouvelle dans la foi au Messie mort pour ses péchés, mort qui était précisément le scandale insurmontable pour le peuple juif, il comprit que ce n'étaient pas eux qui accueilleraient son message, et que c'était aux paiens que s’adressait sa mission. [1 élait d’ailleurs évident que présenté au monde paien sous le couvert de la loi juive, l'Évangile n’y pourrait trouver aucun accés.
Il résolut donc de proclamer le salut par la foi en Jésus,
sans loi. De là, entre lui et les apôtres, une opposition très profonde soit dans les principes, soit dans la conduite, et, on peut le dire, deux modes de salut, deux évangiles. On comprend ainsi la lutte constante du parti des Douze contre l’œuvre de Paul et les efforts ncessants de ce part pour ramener à eux et à la loi les églises fondées par lui. Cette lutte intense entre le paulinisme et le judéo-christianisme dura dans l’Église jusqu'au moment où l’appari-
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ton d’un ennemi commun, le gnosticisme du Ile siècle,
poussa les deux partis à se rapprocher et à s'entendre. C'est de ce rapprochement réciproque que témoignent la plupart des écrits du N. T., tous ceux qui ne représentent ni le judéo-christianisme primitif, comme l’Apocalypse, ni le paulinisme pur, comme les quatre grandes épitres (Galates, Corinthiens, Romains). De là toutes les différences qu'on remarque entre nos évangiles canoniques. Celui de Matthieu est essentiellement judéo-chrétien, antipaulinien; seulement il à été remanié plus tard dans un sens universaliste. L’évangile de Luc, au contraire, était au début foncièrement paulinien, mais 1l a subi des retouches dans le sens jJudéo-chrétien. Celui de Marc a été composé dès l’abord dans l’intention de neutraliser le contraste. Ainsi, les trois écrits, au lieu d’être, comme on se le représéntait, de naïves narrations historiques, sont bien plutôt des écrits tendencieux, ce qui donne aux différences que l’on remarque entre eux un caractère plus grave. Ces différences ne sont point accidentelles et aussi innocentes que lon pense; elles sont réfléchies et trahissent des conflits religieux et même parfois personnels très prononcés. De celte manière de voir est procédée une étude des évangiles extraordinairement minutieuse, qui s’est efforcée de découvrir, dans les moindres détails des narrations, des courants d'idées très différents et même opposés.
Les Actes des apôtres, dont le récit ne mérite à peu près aucune créance, s'expliquent par le but de conciliation qui à marqué l’époque postérieure au temps de la lutte ouverte. Ce livre prête tour à tour à Pierre le langage de Paul, à Paul celui de Pierre. Le paulinisme des petites épîtres de Paul et des Pastorales est façonné sur le patron judéo-chrétien,; le programme de ces écrits n’est plus la foi seule, mais la foi et l'amour. D'autre part, les
épitres catholiques, celle de Jacques et la Are de Pierre, présentent un judéo-christianisme élargi sous l’influence de l'esprit paulinien; celle de Pierre trahit même clairement l'intention de concilier l'autorité de Pierre avec celle de Paul. Enfin, l’évangile et la 1'e épître de Jean, composés dans la seconde moitié du II° siècle, élèvent la pensée chrétienne à cette hauteur où s’évanouit l'antique conflit entre les apôtres et où la foi et le commandement se confondent. De là, on voit se dessiner à peu de distance cette grande Église catholique dont l'apparition BATQUES la fin du ITe siècle !.
À la suite de l’œuvre de Baur, cinq écrits seulement d’entre les vingt-sept du N. T. restaient debout, comme les colonnes d’un temple écroulé, seuls témoins authentiques de l’âge apostolique. Rien ne montre la puissance intellectuelle et scientifique de cet homme comme la pléiade d’esprits distingués qui se groupèrent autour de lui et qui s’associèrent à son travail pour le développer et à certains égards le corriger. Ce fut d’abord Schwegler, qui, avant le maitre lui-même, présenta un tableau de la littérature au Ile siècle, dans laquelle il faisait rentrer la plupart des écrits du N. T.?; puis Zeller, qui, dans un écrit d’une rare sagacité, s’efforça de démontrer le caractère absolument apocryphe des récits contenus dans les”
1 Voir les pages remarquables, admirables en leur genre, dans Das Christenthum und die christl. Kirche der drei ersten Jahrhunderte, 3e éd. 1863, p.46 et suiv.; l’article sur la composition du quatrième évangile dans les Theologische Jahrbücher, 1844, cah. 4,3 et 4, et les ouvrages: Xritische Untersuchungen über die ee nischen Evangelien, 1847, et Das Markus- -Evangelium, 1851. Tout l'immense travail critique de Baur se trouve réuni en un tableau d’ensemble dans le premier de ces ouvrages (4853), dont la 2° éd. a paru l’année de la mort de l’auteur (4860).
> Das nachapostolische Zeitalter, 1846.
Actes des apôtres! ; AKôstlin, qui publia dans les Theol. Jahrbücher, 1851, un travail très remarqué sur la lillérature pseudépigraphique dans l’ancienne Église, dans le but de prouver que le procédé psendépigraphique auquel Baur attribuait la composition des quatre cinquièmes du .N. T., était conforme aux notions et aux procédés littéraires de l’époque. Volkmar, professeur à Zurich, prit aussi une part très active aux travaux de l’école, tout en modifiant sur plusieurs points d’une manière sensible les opinions du maitre. Baur avait cru pouvoir identifier le Luc primitif, antipode du Matthieu primitif, avec lévangile de Marcion, écrit ultra-paulinien, dont nous parlent les Pères. Volkmar démontra au contraire que lévangile de Marcion n’était, comme le disaient déjà les Pères, qu’un Luc remanié et mutilé par cet hérétique, d’après son système ?. Baur avait mis en tête de la littérature synoptique les deux évangiles opposés de Matthieu et de Luc. Volkmar plaça en tête celui de Mare, auquel il attribua un caractère paulinien; Luc vient en second ; Matthieu, qui chez Baur était la racine de toute la littérature synoptique, est le dernier *. Hilgenfeld, professeur à Téna, auteur d’une foule de travaux critiques, publiés depuis 1858 dans son journal Zeitschr. für wissenchaftliche Theologie, à résumé ses vues dans son grand ouvrage: Historischkrilische Einleitung in das N. T., 1875. Il avait auparavant publié Der Kanon und die Kritik des N. T., 1863. Il prétend atténuer la gravité des résultats de la critique du maitre en défendant lauthenticité de la {re aux Thessaloniciens et des épîtres aux Philippiens et à Philé-
1 Die Apostelgeschichte nach ihrem Inhalt und Ursprung, 185%. 2 Das Evangelium Marcion's, 1852.
5 Der Ursprung unserer Evangelien, 1866; Die Synopsis der Evangelien, 1869.
mon. Îl fait aussi remonter beaucoup plus haut que Baur la composition de nos évangiles, composition que Baur faisait commencer vers 130 et dont Hilgenfeld place le terme final à cette époque. Contrairement à Volkmar, il assigne, comme Baur, à Matthieu la première place, mais contrairement à Baur, à Mare la place intermédiaire entre Matthieu et Luc. Du reste, il maintient, comme tous les précédents, le trait fondamental du système, l'opposition de principes entre Paul et les Douze. Holsten, professeur à Heidelberg, qui a longtemps défendu habilement les idées du maître (voir sesdeux écrits: Zum Evangelium des Paulus und des Petrus, 1867, et Das Evangelium des Paulus dar-
gestellt, 1880), est maintenant entré dans un ordre d'idées
tout nouveau, d’après lequel l'accord aurait existé primitivement entre Pierre et Paul, et le conflit entre le paulinisme
etl’évangile judaïsant ne daterait que de la lutte d’Antioche (Gal. 11). Enfin Lipsius, de léna, sans avoir écrit de grand
ouvrage critique, a fait dans ce domaine de sérieux travaux.
Baur, d’après ce que nous avons vu, peut être envisagé comme un Semlerus redivivus. D'où vient donc le mouvement d’idées tout nouveau dont il a été l’initiateur ? Des deux circonstances suivantes, si je ne me trompe: les idées de Semler étaient simplement jetées; il n’en a point fait un ensemble, comme Baur. Puis Semler se bornait à critiquer, à détruire. Baur s’est imposé la tâche de remplacer par un édifice nouveau et bien lié dans toutes ses parties celui qu’il abattait. Aussi son influence s’est-elle étendue bien au delà de son école proprement dite et de l'Allemagne. En Hollande, Scholten, professeur à Leyde, peut être rangé parmi ses disciples. Il à publié plusieurs
1 Die drei ursprünglichen noch ungeschriebenen Evangelien, 1883. — Die synoptischen Evangelien nach der Form îthres Inhalts, 1885.
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travaux critiques, ainsi sur le séjour de Jean en Asie- Mineure (pour le combattre), sur l’évangile de Jean, 1864, sur celui de Luc’, etc.; enfin en 1881 une Zntroduclion historique et critique au N. T. En Angleterre, Davidson a publié dans le même sens une Zatroduction à l’étucle du N.T., 1868; et en France, MM. Réville et Renan, le premier, ses études criliques dans la Revue des deux mondes ?; le second, son Hisloire des origines du christianisme : Vie de Jésus, 1863; les Apôtres, 1866; Sant Paul, 1869 ; l'Antéchrist, 1871 ; les Évangiles et la seconde génération chrétienne, 1877; l'Église chrétienne, 1879; Marc Aurèle et la jin du monde antique, 1881.
Il est incontestable que le christianisme, tel qu'il à existé jusqu’à cette heure et qu’il domine spirituellement depuis dix-huit siècles Phumanité civilisée, est profondément atteint par cette manière d'envisager le N. T. Non seulement il ne reste plus d’authentique dans ce recueil qu’un cinquième des livres qui le composent; il y a plus : qu’attestent ces cinq livres restants? Une lutte, et quelle lutte ? Une lutte de principes à outrance, entre les fondateurs mêmes de l’Église. Le christianisme historique, ce fait moral le plus décisif de toute l'histoire, n’a nullement pour point de départ une révélation d’'En-haut; il est le résultat d’un compromis entre deux tendances hostiles, procédant l’une des apôtres de Jésus, Juifs peu éclairés, l’autre d’un nouveau venu qui s’est fait de cette religion une conceplion personnelle adaptée à sa mission auprès du monde paien. On comprend que tout le mouvement de la science critique ait dès lors tourné autour de ce pivot : la question de l’antagonisme entre Paul et les Douze. La
1 Das paulinische Evangelium, 1881.
2 Mentionnons aussi son ouvrage remarquable : Etudes critiques sur l’évangile selon saint Matthieu, 1862.
position de chaque écrivain critique a été en quelque sorte déterminée par son attitude à l’égard de cette découverte de l’auteur du système de Tubingue. Une vive réaclion se produisit aussilôt au sein de l’Église el se manifesta dans de nombreux ouvrages théologiques.
Deux Jeunes savants mirent les premiers la main à l’œuvre pour combattre Baur. L'un, professeur à Erlangen,
puis à Zurich, Æbrard, dans sa Wissenschaftliche Krilik
der evangelischen Geschichle, 1842; l'autre, H. Thaersch, professeur à Erlangen, puis à Marbourg, dans son Versuch zur Herstellung des historischen Standpunkts für die Kritik der neutestamentlichen Schriften, 1845. Ce dernier écrit, dans lequel on reconnaissait un esprit nourri de la littéralure patristique, irrila Baur au point qu'il se laissa aller à répondre dans une brochure qui ressemblait plutôt à une dénonciation qu’à une sérieuse discussion théologique !. La réponse de Thiersch fut aussi digne que solide ?. - Thiersch à écrit encore Die Kirche im «postolischen Zeitaller (1852, 3e éd., 1879), ouvrage dans lequel il traite brièvement, d’une manière originale, parfois assez aventureuse, de tous les écrits du N. T. En accord avec l'église irvingienne dont il était devenu membre, il à développé l’idée d’une chute de l’Église, après la disparition des apôtres. Îl attribue au dernier d’entre eux, saint Jean, la formation du Canon. Les antilégomènes n’y étaient pas compris. (est la raison de la difficulté avec laquelle ils ont été introduits plus tard dans le recueil déjà formé. Au nombre des hommes qui ont contribué à abattre l'influence de l’école de Tubingue en Allemagne, 1l faut
1 Der Kritiker und der Fanatiker in der Person des Herrn H. Thiersch, zur Karakteristik der neuesten Theologie, 1846.
2? Dans l’opuscule : Zinige Worte über die Echtheit der neutestamentlichen Schriften, 1846.
citer surtout Albert Ritschl, professeur à Gôttingue, qui . avait publié son premier ouvrage comme disciple de cette école : Entstehung der alt-katholischen Kirche, 1850. Dans la 2e édition de ce même ouvrage (1857), il se sépara complètement du point de vue de Baur, et démontra la nécessité de reconnaître antérieurement à l’antagonisme du judéo-christianisme légal et du paulinisme, un Évangile primitif, celui de Christ et des apôtres, comme point de départ commun des deux principes en lutte. La personne de Jésus se trouve ainsi relevée à la hauteur dominante, d’où le système de Baur la faisait descendre. L'Église catholique de la fin du Ie siècle n’est plus la fille d’un judéochristianisme légal mitigé par l’acceptation de quelques éléments pauliniens; c’est la prolongation du paulinisme, héritier légitime du christianisme de Jésus, mais qui, dans le cours des deux premiers siècles, a déjà perdu en partie sa force et sa saveur première. On comprend qu’à ce point de vue les écrits du N. T. peuvent être réintégrés dans leur situation naturelle, d’où Baur les avait violemment fait sortir.
Dés 1849, Ewald a consacré sa publication annuelle des Jahrbücher der biblischen Wissenschaft à combattre avec toutes les ressources de son érudition et de sa haute intelligence le système critique de Baur. Aprés avoir publié de nombreux écrits sur les évangiles et d’autres livres du N.T.,1l a résumé ses travaux dans son livre : Die Bücher des Neuen Bunds übersetzt und erklärt, 1870-79.
Meyer, dans ses Commentaires, dont la publication à commencé en 1832, s’est rattaché sur divers points de critique aux travaux d'Ewald.
Hofmann, professeur à Erlangen, a mis toute sa science et son originalité d'esprit au service de la défense du Canon reçu, y compris même la 2 de Pierre; il défend aussi
la composition de l’épitre aux Hébreux par saint Paul. Il envisage le Canon comme l'organisme dans lequel s’est déployé le germe de vie déposé ici-bas par l’apparition du Christ. Il y voit le viatique accordé à l’Église pour soutenir sa force vitale jusqu'à sa victoire finale. Après ses articles : Zur Entstehungsgeschichte der heiligen Schrift, dans le Journal d’Erlangen, 1854, il a commencé en 1862 la publication de son ouvrage capital : Die heilige Schrüft Neuen Testaments zusammenhängend untersucht, qu'il a continué jusqu’à sa mort, et auquel manquent encore (après les suppléments posthumes, publiés par Volck) Matthieu, Marc, Jean, les Actes, et les épitres Johanniques. Ce grand ouvrage a été clos par la publication d’un résumé,
üré de ses cours et manuscrits, publié par Volck sous le utre : Zusammenfassende Untersuchung der einzelnen neu-
lestamentlichen Schrifien, 1881. Joignons à Hofmann ses deux disciples, Luthardl, professeur à Leipzig, qui a vaillamment défendu les écrits de Jean!, et Grau, professeur à Kônigsberg ?, qui compare la composition des écrits du N. T. au grain de blé dans la parabole de Marc, poussant d’abord lherbe verte (synoptiques et Actes), puis l’épi (les épitres), enfin le grain tout formé dans lépi (Pépitre aux Hébreux, l’Apocalypse et l’évangile de Jean).
L'une des œuvres les plus solides qui aient été publiées depuis les travaux de Baur, est l’Introduction au N. T. de Bleek. Elle a paru après sa mort, d’abord par les soins de son fils, en 1862, puis par ceux de Mangold, professeur à Bonn (4° éd., 1886); outre cela, les Beträge zur Evangelien-Kritik, publiés par Bleek lui-même en 1846. De tous les ouvrages dirigés contre le système de Baur, ce dernier est un de ceux qui lui à porté les coups les plus
1 Der johanneische Ursprung des IVien Evangeliums, 1874. > Entwickelungsgesch. des neutestamentl. Schriftthums, 1871.
sensibles. Comme de Wette, Bleek est un esprit absolument dominé par lPamour de la vérité, qui a su réunir le respect de la tradition à une grande mdépendance de jusement. Mangold a joint au texte de Bleek des notes fort instructives qui tiennent le lecteur au courant de tout le travail critique accompli dès lors. Elles le combattent le plus souvent, en partant d’un point de vue beaucoup plus rapproché de celui de Baur.
Lechler, surintendant à Leipzig, a combattu lécole de Tubingue et opposé à sa construction artificielle du christianisme primitif celle qui ressort naturellement du N. T. accepté dans son ensemble. De tout le Canon, il ne rejette que la 2me de Pierre.
Westcolt, évêque de Durham, a publié deux ouvrages importants, l’un sur l’histoire du Canon pendant les quatre premiers siècles, l’autre devant servir d'introduction à l'étude des évangiles?. À ces travaux d’une érudilion solide et d’une piété profonde, 1l faut Joindre encore de nombreux écrits d'introduction que nous ne pouvons tous énumérer, mais parmi lesquels se distinguent ceux de Horne *, de Dixon, et de Salmon.
De l’Église catholique aussi sont sortis des défenseurs du Canon reçu; ainsi en France, Glaire : Introduction historique et critique aux livres de l'A. el du N. T., 1845, 3° éd.
1 Das apostolische und das nachapostolische Zeitalter, 1855, 3e éd., 1883. ;
2 General survey of the history of the Canon of the New Testament during the first fourth Centuries, 1855, 5e éd. 1881 ; et: 7ntroduction to the study of the Gospels, 1860, 6e éd. 1882.
3 An Introduction to the critical study and knowledge of the holy Scripture, 1818, 9e éd. 1846. |
# General introduction to the sacred Scriptures, 1852.
5 A historical introduction to the study of the Books ofthe New Testament, 1885, 2e éd., 1889,
1802, et Gilly : Précis d'introduction générale el particulière à l'Ecriture sainte, 1867. En Allemagne, parmi les ouvrages sortis de l’Église catholique, nous ne nommerons que ceux d’Adalbert Maier', de Reithmayr ?, de Langen® et de Haneberg*. Mentionnons enfin, d’après Holtzmann, l’Introduction de l'écrivain grec Nicolas Damalas, qui à travaillé son livre d’après celui de Bleek5.
Il semblait qu'avec l’école de Baur l’œuvre de la dissoluton du Canon fût arrivée à son terme, car de tout le N. T. il ne restait plus que les monuments du conflit qui devait avoir régné entre les fondateurs de l’Église. Mais ce
reste était encore trop; il devait disparaître pour faire .
place au vide complet. Une nouvelle école enseigne au- Jourd’hui que les quatre grandes épîtres de Paul ellesmêmes, dont Baur avait maintenu l’authenticité, n’ont été composées qu’au le siècle. Fe
Déjà Pruno Bauer, après avoir fait dans sa ÆKruik der evangelischen Geschichte der Synoptliker, 1841, de la personne de Jésus la création poétique de l’auteur du second évangile, avait essayé dans sa Kratik der paulinischen Priefe, 1850-1852, de se défaire de toutes les épitres de Paul. [l le fallait bien à son point de vue; car elles renfermaient les plus anciens témoignages sur la vie, la mort et la résurrection de Jésus-Christ. Le professeur Loman, à Amsterdam, a sauvé l'hypothèse de Bruno Bauer de loubi complet où elle menaçait de tomber. Il refuse aussi
1 Einleitung in die Schriften des N. T., 1852. 2 Einleitung in die canonischen Bücher des Neuen Bundes, 1852. |
3 Grundriss der Eïinleitung in die Bücher des N. T., 1868, 2e éd., 14873.
#4 Geschichte der biblischen Offenbarung, als Einleitung in das A. und N. T., 1850 ; 4e éd.. 4876.
5 Lioaywyn ets Tnv xaivnv duabanv, 1876.
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St ÉRR HISTOIRE DE LA CRITIQUE. 63
toute réalité au personnage de Jésus, dont il fait une figure purement idéale. Il estime qu’entre le moment où le christianisme a paru sur la scène sous sa forme judaïque primitive et celui où il apparait spiritualisé et dégagé de toute enveloppe légale dans les épitres de Paul, doit s'être passé un temps plus long que celui dont on pourrait disposer, si ces lettres étaient réellement du [er siècle. Voir ses (Quæstiones Paulinæ, 1882.
Cette voie est celle que suit à cette heure, au moins pour les épîtres de Paul, R. Steck, professeur à Berne !. Prenant à certains égards l’antipode des thèses de Baur, il pense que le Paul véritable se trouve beaucoup moins infidélement présenté dans les Actes des apôtres que dans les épitres qui lui sont attribuées. L’apôtre des Gentils a vécu en bon accord avec Pierre, comme le disent les Actes; et le conflit qui doit avoir existé entre eux d’après les grandes épitres n’est qu’une invention de ceux qui ont composé celles-ci à Rome au Ile siècle. Dans quelle intention cette fabrication a-t-elle eu lieu ? IT y avait à Rome un groupe d’esprits voués à la philosophie grecque, quine pouvaient souffrir les formes judaiques sous lesquelles l'Évangile était présenté au monde dans la prédication palestinienne. S'étant élevés eux-mêmes à une vue toute spirituelle de la personne du Christ et de son œuvre, ils rompirent ouvertement avec la conception judaisante venue d'Orient et la combattirent dans une série d’écrits auxquels ils cherchèrent à donner plus d'autorité en les publiant sous le nom de Paul; et cela d’abord sous une forme plus douce, dans l’épitre aux Romains, avec une violence croissante dans les épiîtres aux Corinthiens, et enfin sur le ton le plus virulent dans celle aux Galates. —
1 Der Galaterbrief nach seiner Echtheit untersucht, 1888.
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On se souvient que dans l’école de Tubingue on dénigrait les Actes pour glorifier les épîtres; et voici maintenant que M. Steck réhabilite jusqu’à un certain point les Actes pour réduire les épitres au rôle de simples pampbhlets. Né peuton pas se demander si l’on est réellement en face d’une œuvre sérieuse et si le désir de faire du nouveau n’est pas pour quelque chose dans cette construction critique ? On doit du moins supposer que ce sera la dernière en ce genre. Quel pas nouveau y aurait-il à faire dans cette direction ? Du N. T. il ne reste absolument rien.
Ce long et immense travail critique qui s’est accompli dans l’Église, se trouve résumé dans quatre grands ouvrages qui ont paru récemment et qui sont autant de monuments de la puissance scientifique de la théologie allemande.
Werzsæcker, professeur à Tubingue, qui, en 1864, avait publié un ouvrage très remarquable sur les évangiles !, le fit suivre de divers travaux sur les épitres, dont celui sur Ja lettre aux Romains a exercé sur la critique de cet écrit une influence marquée. Enfin il a publié récemmentle livre intitulé : Das apostolische Zeitaller der christlischen Kirche, 1886. On ne peul méconnaitre que ce savant s’est rapproché considérablement et sur plusieurs points essentiels des vues de l’école de Tubingue. Sa manière de juger le livre des Actes dépasse même en scepticisme, semble-t-il, celle de cette école. Néanmoins cet ouvrage abonde en aperçus fins et originaux. |
À la suite d’une série imnombrable de travaux s’étendant à toutes les parties de la science critique, parmi lesquels nous citons particulièrement les livres sur les évanoiles synoptiques (1863), sur les épitres aux Éphésiens et
1 Untersuchungen über die evangelische Geschichte.
aux Colossiens et sur les Pastorales!, Hollzmann, professeur à Strasbourg, à publié un ouvrage complet d’introduction : Lehrbuch der historisch-krit. Einleitung in das N. T., 1885, 2e éd. 1886. L'auteur a certainement l’intention d'exposer avec la plus grande impartialité les opinions opposées aux siennes. Mais il ne me parait pas toujours réussir dans l'exécution de ce dessein. Le parti pris, inspiré par une sympathie prononcée en faveur des résultats les plus avancés de la critique actuelle, se fait constamment sentir.
Nous possédons un ouvrage magistral sorti de la plume de Bernhard Weiss, professeur à Berlin : Lehrbuch der Einleitung in das Neue Testament, 1886, 2° éd. 1889. Ce savant avait publié précédemment plusieurs travaux critiques très marquants, ainsi sur les épîtres de Pierre, sur les évangiles synoptiques?, puis de nouvelles éditions des commentaires de Meyer, parmi lesquelles trois travaux exégétiques hors ligne sur lévangile de Jean, 1880; sur l’épitre aux Romains, 1881 (dernière édition, 1891), et sur les épilres pastorales, 1886. Il a réuni tous les résultats eritiques de ces grands travaux, dont rien surpasse l’exacti- * tude et la solidité, dans son ouvrage d’Introduction. Il soutient l’authenticilé du quatrième évangile, ainsi que celle des treize épîtres de Paul, défendant savamment celle des Pastorales. Il maintient l’explication originale donnée par lui précédemment de la relation entre les trois synoptiques. Il assigne à la 1re de Pierre une date de beaucoup antérieure à celle que l’on admet ordinairement, la plaçant
1 Die synoptischen Evangelien, 1863. — Kritik der Epheser- und Colosserbriefe, 1872. — Die Pastoralbriefe, 1880.
2 Petrinischer Lehrbegriff, 1855. — Das Markus-Evangelium und seine synoptischen Parallelen, 1872. — Das Matthœus-Evangelium und seine Lukas-Parallelen, 1876.
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66 PRÉLIMINATRES.
même avant les épitres de Paul: 1l envisage comme encore ouverte la question de la 2me de Pierre. Il vient enfin de publier un ouvrage d’une exactitude minutieuse sur le texte de l'Apocalypse !. Ce théologien représente de la mamère la plus remarquable l'harmonie de la for évangélique avec l'indépendance de l’étude théologique.
Un quatrième ouvrage, portant sur tout l’ensemble du N. T., est celui de Pfleiderer, professeur à Berlin : Das Urchristenthum, 1887. Toutes les questions critiques y sont traitées avec une admirable clarté. Mais l’auteur est dominé, plus complétement encore que Weizsæcker, par le point de vue de l’école de Tubingue. Cependant il prépee sente une construction différente et originale, mais assez . compliquée, du développement de l’Église primitive.
Mentionnons encore l’ouvrage de Gess: Christi Person und Werk?. Avant de dégager le contenu du témoignage de Christ et des apôtres de chacun des livres du N. T., l'auleur traite avec un bon sens pénétrant les questions eri-
À tiques qui le concernent. Puis l'écrit de Schlatter, profese seur à Greifswald : Æinleitung in die Bibel, 1889, dans D: lequel l’auteur s’est proposé de mettre les laïques instruits À au fait des résultats du travail critique accompli de nos jours sur l’Écriture sainte. Connaissance approfondie de l’élat de choses, grande liberté scientifique, foi vivante aux faits du salut, telles sont les qualités qui distinguent ce court manuel d'introduction. Nous pouvons dire exaclement la même chose de l'ouvrage anglais publié dans le même but: An Introduction to the New Teslament, de :h Marcus Dods, professeur à Edimbourg, 1890.
LES Depuis les publications de Holtimann et de Werss, ù l’histoire de la formation du Canon a été traitée d’une
1 Die Johannes-Apocalypse, 18941.
2 Christi Zeugniss, 1870; Das apostolische Zeugniss, A8T9I.
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manière spéciale, en deux sens opposés, par Théodore Zahn : Geschichle des neutestamentlichen Kanons, 1889 et 1890, et À. Harnack : Das Neue Testament um das Jahr 200, 1889, savante et intéressante discussion dans laquelle Zahn défend l'existence d’un recueil décrits aposloliques commun aux différentes églises de la première moitié du [Ile siècle, antérieurement an montanisme, landis que Harnack ne constate lexistence d’un tel recueil qu'à la suite des crises gnostique et montaniste, et la fait coïncider avec l'apparition de la grande Église catholique à la fin du Ile siècle.
Si nous omettons dans cette revue du travail critique ce qui se rapporte aux études récentes sur le texte du N.T., c'est que ces travaux sont d’une nature très spéciale et trouveront leur place dans lhistoire du texte écrit at im primé, qui appartient à l’Introduction générale.
L'histoire aboutit naturellement à la statistique, qui en est comme le couronnement. Nous terminerons donc celte revue rapide du travail accompli dans le cours des siècles par un coup d’œil d'ensemble sur l’état présent des choses.
On peut le comparer à celui que l’on observe d’ordinaire dans les grandes assemblées politiques. On voit généralement s'y dessiner trois ou même quatre partis : une droite dominée par l'instinct conservateur, une gauche poussée par l’esprit d'innovation et, entre ces deux extrémes, un centre ou plutôt deux centres, chez lesquels ces deux tendances s'unissent et se halancent, mais dans des proportions différentes, celle de la conservation l’emportant dans le centre droit, celle du changement, du progrès réel ou apparent, dans le centre gauche. Le parlement critique actuel présente un spectacle analogue.
La orande ligne de démarcation qui sépare ici la gau
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che et la droite, provient de la solution que l’on donne à la question du surnaturel, sous la forme du miracle et sous celle de Ja révélation.
Ceux qui rejettent a priori cet élément sont dores et déjà, indépendamment de toute investigation critique, obligés de repousser comme légendaire ou ficuf tout récit qui ne peut s'expliquer par les lois qui régissent le cours ordinaire de la nature et le développement spontané de lhistoire; tandis que ceux qui n’ont pas à cet égard de parti pris, qui admettent la possibilité d’une communication de l'Esprit divin à l’esprit de l’homme et d’une intervention de la puissance divine dans le cours des choses terrestres, comme deux conséquences nécessaires de l'existence d'un Créateur intelligent et hibre, ceux-là se réservent le droit d'examiner, au moyen de la critique historique, les récits qui renferment de pareils faits el de ne pas les repousser pourvu qu’ils se présentent avec des garanties d’authenticité suffisantes.
À la gauche proprement dite appartiennent les théologiens qui, dans leur négation de lélément surnaturel, partent plutôt du point de vue moniste, c’est-à-dire idenüfiant plus ou moins Dieu avec l'univers. I va sans dire que par là je ne veux rien affirmer sur les convictions intimes des savants qui composent ce groupe. Je pars seulement du fait qu’à son origine et par ses fondateurs ce système a été l'application au christianisme des principes panthéistiques de l’école de Hegel. Nous nommerons ici, à la suite de Strauss et de Baur, Hausrath, Holsten, Volkmar, Keim, Hilgenfeld, Zeller, Scherer, Renan, Davidson, Pfleiderer, l’auteur de la Supernatural Religion, Lang, Scholten, Loman, Steck; faut-il dire aussi Weizsæcker et Holtzmann ? Par les résultats critiques ils appartiennent certainement au groupe des auteurs précédents.
Le centre gauche comprend des auteurs qui se raltachent plutôt au système de Kant. L'histoire de humanité leur apparait comme le développement naturel des germes de vérité et de moralité qui ont été déposés dans l’homme : par un être supérieur, celui-ci se bornant à diriger et à activer le mouvement de l'humanité dans le sens du progrès constant. C’est dans ce groupe que nous placerions Eichhorn, Schleiermacher, de Wette, Ewald, Reuss, Hase, Bunsen, Mangold. Nous hésitons à l’égard de Schleiermacher et de Reuss; à l’égard de Reuss, en raison de ses expressions indécises sur la résurrection de Jésus; à l'égard de Schleiermacher, en considérant le caractère surnaturel qu’il paraît attribuer à la naissance de Jésus-Christ.
Les critiques de la droite et du centre droit partent les uns et les autres du point de vue franchement théiste. Le Dieu libre, qui a créé l'humanité libre, peut aussi agir sur elle pour la conduire à la destination pour laquelle il l’a créée. Rien ne l'empêche de travailler à son éducation, et même à son salut, si cela devient nécessaire. L'histoire seule peut prononcer sur la question de savoir si Dieu intervient réellement et manifeste ici-bas sa libre puissance. Or, dans la conviction des théologiens de ces deux groupes, Phistoire à prononcé. Il y a une œuvre de salut que Dieu exécute ici-bas ; 11 ÿ a aussi une révélation graduelle de ce salut, d’abord envers ceux qui en sont les instruments, puis en faveur de ceux qui en doivent être les objets. L’Ecriture seule contient cette révélation, elle est donc l’agent indispensable de cette œuvre au sein de l’humanité. Voici seulement ce qui distingue en deux groupes les théologiens qui partagent ce point de vue.
Ceux de la droite proprement dite accordent une plus orande autorité à la tradition ecclésiastique à l'égard du