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L’ADRESSE ET L'ACTION DE GRACES (I

L'adresse (v. 1-3) se distingue par certains traits particuliers de celles des lettres précédentes. Dans les épitres aux Thessaloniciens, lPéglise joue le principal rôle; àl suffit de signaler le fait de son existence : une église de Dieu en plein monde païen ! Quel spectacle nouveau ! Dans les Galates, où l’œuvre de Paul était en péril et son apostolat tenu pour suspect, le caractère divin de sa vocation est énergiquement revendiqué dès les premiers mots. A

1 Quelques-uns lisent plus faussement encore : les Juifs. INT. AU N. T. 1 — 19

290 {re ÉPITRE AUX CORINTHIENS.

Corinthe, où l’œuvre divine estcompromise par les divisions et par les vices de ceux-là mêmes qui en ont été les objets, Paul fait ressortir avec force la sainteté, qui est le caractère normal de tous les vrais chrétiens, et le lien que Padoration commune de Jésus, comme Seigneur universel, établit entre tous les membres du corps, malgré leur dispersion locale. Tout en mettant cette lettre sous la garantie de son apostolat voulu de Dieu, Paul s’adjoint, comme auteur responsable de cet écrit, un simple frère, Sosthènes. Il me parait bien probable que ce Sosthènes doit être le

même personnage que le chef de la synagogue de Corinthe,

qui portait aussi ce nom et qui fut maltraité par les Grecs devant le tribunal de Gallion. Cette identité explique la place importante que Paul accorde à ce frère à côté de lui dans l’adresse. Converti à l'Évangile après cette scène et devenu un membre considéré de l’église, comme il Pavait été de la synagogue, 1l pouvait mieux que personne appuyer en ce moment les instructions et les avertissements de l’apôtre et leur ôter toute apparence personnelle. Ce fait avait sans doute une valeur particulière au point de vue des divisions intestunes dont devait s'occuper l’apôtre; comp. Gal. I, 2. En l'absence de Timothée (XVI, 10), ül est possible que Sosthènes servit en même temps à Paul

de secrétaire, quoique cela ne soit point dit el que la qua-:

lité en laquelle Paul joint ici son nom au sien soit bien supérieure à celle que lui conférerait cette fonction. Ge que Paul va dire à ses lecteurs comme représentant de l’apostolat, Sosthènes l’appuie, comme simple fidèle, auprès des Corinthiens, ses compatriotes.

En passant à la personne des lecteurs, Paul les désigne dès l’abord comme sanctifiés en Christ. C'est le caractère obligatoire du croyant en opposition à sa conduite précédente, celui en raison duquel Paul peut leur adresser

cet écrit. Puis 1l relève une seconde fois ce caractère de

la sainteté, non plus comme fait, mais comme but de l’appel divin adressé aux membres de l’Église chrétienne tout entière (xAntoîs &ytou oùv mäor Toic émixaouuévOL...), QUI est répandue en tout lieu et dont tous les membres ont pour trait commun l’invocation de Jésus-Christ, comme leur Seigneur.

On comprend l'intention d’une telle adresse. Les lecteurs ne doivent pas retomber dans les vices dont lappel divin les a tirés, ni déchirer par des divisions ce corps qui est un en Christ, unique Seigneur de tous.

Toute l’épitre est comme résumée d'avance dans ces deux idées relevées avec tant de force dans l’adresse : sainteté des membres, unité du corps.

L'action de grâces (v. 4-9) n’est pas moins caractéristique. Elle manquait totalement, nous l'avons vu, dans les Galates; dans les Thessaloniciens, elle portait sur les vertus excellentes par lesquelles se mamifestait chez eux la vie nouvelle, la foi, la charité, l'espérance. Dans notre épiître, Paul ne rend pas grâces pour la présence des fruits de l'Esprit, mais seulement pour la richesse des dons que l'Esprit communique à l’église, dons de parole et de connaissance. C’est sous cette forme spéciale, remarque Paul expressément, que Dieu a scellé parmi eux le témoignage qu'il a rendu à Christ, et qu'ils ont accueilli avec foi. La manière dont Paul s'exprime à ce sujet ne laisse pas que de suggérer l’idée d’un déficit fâcheux au fond de

cet état spirituel si brillant. Paul fait même entendre à

ses lecteurs que, s'ils étaient peut-être disposés à s’enorgueillir de cette richesse, 1ls ne doivent pas oublier qu’elle n’a qu'une valeur passagère et qu’elle n’est que le gage des biens infiniment supérieurs qu’apportera l’apparition du Seigneur. Puissent-ils seulement, ajoute-t-1l comme par

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une sorte d'avertissement, être maintenus irréprochables dans la communion du Seigneur Jésus-Christ jusqu’à ce jour solennel! On pressent déjà, en lisant avec attention cette action de grâces, tous les graves desiderata qu’elle suppose et que va faire ressortir l’épitre.

LE CORPS DE LA LETTRE (1, 10-XV, fin).

L’apôtre a un grand nombre de sujets à traiter, et non pas un seul, comme dans les Galates. On peut en compter dix de natures très diverses. Et la question est de savoir comment il trouvera moyen de les grouper, afin de les traiter dans un certain ordre. Car il a l'esprit trop logique pour les laisser venir au hasard, selon qu’ils se présenteront à son esprit. Î[l commence avec beaucoup de sagesse par celui qui lui permettra de rétablir dans la conscience de l’église entière sa position apostolique, malheureusement ébranlée dans lesprit de plusieurs. Cela fait, il pourra traiter avec espérance de succès les autres matières. |

1e sujet : Les divisions dans l’église (1, 10-IV, 27).

Sous forme d’exhortation à l’union, Paul constate le fàcheux état de division qui règne à Corinthe. Il en a été ‘instruit, non par les députés de Corinthe qui sont en ce moment auprès de lui (XVI, 17. 18) et auxquels 1l ne voudrait pas qu’on attribut le rôle d’accusateurs de Péglise, mais par les membres de la maison d’une dame nommée Chloé. Était-ce une dame corinthienne actuellement en séjour à Éphèse, ou une dame éphésienne qui avait passé un certain temps à Corinthe? Nous l’ignorons. — Voici ce dont il a été informé : On ne tient pas à Corinthe un même langage. Chacun a sa formule; l’un dit appartenir à Paul,

l’autre à Apollos, l’autre à Céphas, l’autre à Christ; comme si Christ pouvait être partagé! Comme si Paul où quelqu'autre avait été associé à la mort de la croix! Comme si un seul membre de l’église de Corinthe avait été baptisé en un autre nom que celui de Jésus! Paul se réjouit de ce que les choses se soient passées de telle sorte qu’il nait été dans le cas de baptiser que deux à trois personnes, afin qu’on ne croie pas qu’il ait jamais baptisé en son propre nom (v. 10-16).

Comment s'était formée et en quoi consistait cette division? Elle n'allait pas encore jusqu’à une rupture totale; car 1l est parlé plusieurs fois des réunions de l’église enüère (XI, 18 et XIV, 23); mais elle avait altéré l’union des cœurs et créé dans l’église une pluralité de parts disposés à se dénigrer mutuellement. I n’est pas difficile de comprendre les trois premiers mots d'ordre. Si Paul met son propre parti en tête, il ne faut pas en conclure que la division eùt commencé de ce côlé-là; mais c’est pour bien faire sentir qu’il n’approuve pas plus ce parti que les autres. Le mal avait commencé probablement par les partisans d’Apollos. Ce docteur nous est déerit (Act. XVIII, 24 el suiv.) comme un Juif d'Alexandrie, orateur éloquent et fort instruit dans les Écritures. Après avoir été amené à la foi chrétienne par Priscille et Aquilas, 1l avait été envoyé par eux d'Éphèse à Corinthe, sans doute afin d’y remplacer Paul qui venait d'en partir avec eux. Il avait exercé une heureuse influence sur les croyants et avait agi puissamment sur la population juive. On peut ainsi aisément se représenter ce qui élait arrivé. Plusieurs s'étaient engoués du nouveau venu, avaient fait des comparaisons, exalté son enseignement ingénieux et brillant aux dépens de celui, plus sobre et plus simple dans la

forme, de l'apôtre Paul. Ainsi s'était formé autour d’Apol-

294 re ÉPITRE AUX CORINTHIENS.

los, et sans qu’il y eût là de sa faute, un oroupe d’admirateurs qui se réclamaient de lui comme de leur père spirituel. Il était inévitable qu’en face de celte préférence fortement accentuée, une autre partie de l’église revendiquàt avec zèle les mérites de Paul, rappelât son travail de fondateur et déclarât qu’elle lui restait attachée, malgré tout, comme au vrai représentant de l'Évangile. Entre ces deux parus de Paul et d’Apollos, il ne pouvait pas y avoir de différence de fond; car Apollos avait été instruit dans l'Évangile par Priscille et Aquilas, les amis intimes de Paul; et Paul lui-même rend témoignage de sa parfaite unité d'esprit avec Apollos quand il le compare au jardinier qui à arrosé ce que lui, Paul, avait planté, et qu'il ajoute : «Celui qui à fait croître, c’est Dieu, et quant au planteur et à l’arroseur, ils ne sont qu’un » (II, 6-8). Appollos paraît avoir été lui-même fort mécontent du rôle de rival qu’on lui faisait jouer vis-à-vis de Paul (voir XVE, 12. 13). Pour toutes ces raisons, il nous est impossible d'accorder la moindre vraisemblance à l'opinion d’Heinri qui attribue à Apollos des vues tout à fait étranges, empruntées par lui aux mystères grecs, sur le baptême, ou à celle de M. Farrar, qui fait du part d’Apollos le précurseur du marcionisme et du gnosticisme antinomien du second siècle. Ce sont là des imaginations indiscutables, précisément parce qu’elles ne reposent sur aucun fondement réel dans les textes!. La différence entre Îles deux partis devait être celle-ci : ceux de Paul étaient les hommes les plus sérieux, qu’un travail de conscience, le besoin de pardon, la soif de sainteté avaient amenés à embrasser la croix que leur présentait Paul, tandis que

1 Voir t. I, p. 52 à 53 tous les griefs dont Farrar charge le parti d’Apollos {l'émancipation des femmes, la licence morale, le mépris des faibles, le mauvais emploi des dons dans les assemblées).

ceux d'Apollos étaient plutôt des hommes dont lPintelligence avait été charmée par le bien dire de ce docteur et l’imagination captivée par ses ingénieuses explications et

‘les brillantes allégories qu'il savait tirer de l'Ancien Testa-

ment.

Le parti de Pierre se distinguait plus profondément des deux précédents que ceux-ci l’un de Pautre. Il était sans doute composé de judéo-chréliens et de prosélytes qui se rattachaient aux décisions du concile de Jérusalem, qui reconnaissaient l’apostolat et l’enseignement de Paul, mais qui persévéraient eux-mêmes dans les observances légales, pour autant qu’elles étaient compatibles avec la vie com-

une entre chrétiens. Enfin, il faut sans doute ajouter 101

un dermier trait : lPattachement que pouvait inspirer à plusieurs pour cet apôtre le souvenir de ses relations personnelles avec le Seigneur, et le charme des récits d’un hoinme qui, quand il racontait les scènes de l’évangile, pouvait dire : «J'ai vu..., &l m'a dit. » Ces vives impressions pouvaient surtout se rencontrer chez les Juifs croyants qui avaient vu et entendu Pierre dans les fêtes à Jérusalem. Ici se pose, du reste, une question que la plupart envisagent comme négativement résolue, mais qui me parait discutable. I s'agit de savoir si Pierre n’était point venu lui-même à Corinthe. Paul parle des voyages missionnaires de Pierre et de ceux des autres apôtres et des frères de Jésus (IX, 5). Le passage de Denys de Gorinthe (au second siècle), dont on s’est tant moqué, d’après lequel Pierre aurait passé à Corinthe en allant fonder avec Paul Péglise de Rome (Eus. Hist. eccl. Il, 25), peut renfermer le souvenir d’un fait véritable. La mention de la fondation de l’église de Rome par le travail commun des deux apôtres n’est point si absurde qu’on le prétend; car au point de vue de la fin du second siècle, le temps apos-

296 ASF ER BIDEE AUX CORINTHIENS.

tolique tout entier apparaissait comme l’époque des fondations. On doit avouer qu’à la suite des deux formules : «je suis de Paul, » et: «je suis d’Apollos, » qui impliquent une relation de dépendance personnelle, la troisième s’explique plus facilement si elle repose sur une relation du même genre. Mais 1l n’est pas possible de rien étabhr de cerlain à ce sujet!.

Reste la question la plus difficile : Qui étaient ceux qui disaient : ,€ Et moi je suis de Christ »? Il existe sur ce point une foule d'opinions.

On à essayé de donner à ces mots un sens très innocent. Selon les uns {Mayerhoff, Ebrard), &e serait la formule de

Paul qu'il opposerait, comme la sienne propre, à celle

des trois partis précédents; où bien, selon les Pères grecs, Calvin, Kichhorn, Bleek, etc., ce serait en général la vraie formule que tout chrétien doit adopter. Mais, dans les deux cas, elle aurait dû être opposée aux autres par une particule fortement adversative. Placée, comme elle l’est, parallèleement aux trois précédentes, elle tombe avec elles sous le coup du même reproche : «Chacun de vous dit. » Et en réalité, c’est celle que condamne le plus directement la question sévère qui suit : @Christ est-il divisé? » Ces raisons nous empêchent également d’accepter l’opinion de Räbiger*?, qui voit dans cette formule celle que les trois partis précédents s’appropriaient, chacun pour son compte, en déniant aux autres le droit de s’en servir.

Une explication plus naturelle est celle d’après laquelle le quatrième parti, irrité par les préférences exclusives des trois autres pour tel où tel serviteur de Christ, se se-

1 Voir Weiss, Einl., $ 19, 4, note.

2 Krit. Untersuchungen über den Inhalt der beiden Br. an die Kor. Gem. 1847; 2% éd. 1886.

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rait jeté dans l’exagération opposée et aurait déclaré, en prenant ce litre, qu'il s’inquiétait peu des serviteurs et ne voulait s'attacher qu’au Seigneur seul. Telle est lexplicaion que l’on trouve avec différentes nuances chez Rückert, Hofmann, Meyer, Heinrici et Renan (Saint Paul, p. 378). Elle est très simple, mais elle ne peut se soutenir qu’à la condition d'expliquer par quel lien particulier ceux qui se disaient «être de Christ » pensaient être en relation assez spéciale avec lui pour se déclarer siens à l'exclusion de tous les autres et même d’une manière tout à fait indépendante des apôtres Paul et Pierre! Cette explication nous conduirait donc nécessairement à l’une ou l'autre des suppositions suivantes.

Schenkel!, auquel se sont joints de Welle, Grimm el d’autres, a pensé que ces gens prenaient cette position Indépendante des apôtres en vertu des relations directes qu'ils prétendaient avoir avec le Christ glorifié par le moyen des visions et des révélations personnelles qu'ils recevalent de lui. Ge parti serait amsi le précurseur des faux docteurs que nous rencontrerons plus tard dans léglise de Colosses; leurs chefs auraient été, comme ceux-ci, des Juifs d’Asie-Mineure. — Schenkel s'appuie sur les révélations que s’altribue Paul dans la 2€ aux Corinthiens, comme s’il avait voulu dire : Si vous avez des visions, j'en ai aussi. Mais ce n’est nullement là le sens dans lequel Paul cite le ravissement dont il a été l’objet, 2 Cor. XII. Si telle eût été sa pensée, il l’eût exprimée sous la forme où nous trouvons une pensée semblable développée dans le passage X[, 21-23. — Ces gens étaient venus à Corinthe avec des lettres de recommandation (2 Cor. HE, 1); d’où provenaient-elles? Plus probablement de Palestine que

1 De Ecclesiä Cor. primærd factionibus turbatä, 1838.

298 L'e: EPITRE’ AUX CORINTHIENS.

d’Asie-Mineure. — Deux interprètes, Dähne! et Goldhorn?, ont modifié cette manière de voir en substituant aux visions et extases dont parlait Schenkel un alliage de philosophèmes alexandrins par lesquels ces docteurs cherchaient à donner à l'enseignement apostolique le relief qui lui manquait; ÆEwald* et Furrar* préfèrent expliquer le caractère particulier de ce parti par un mélange d’ascétisme essénien.

Toutes les explications de ce genre ont l'inconvénient d’être purement hypothétiques.

On peut en dire à peu près autant de l'explication de Néander (dans les premières éditions de son écrit sur le siècle apostolique), explication qu'ont adoptée Olshausen et Guericke. «Ceux de Christ» auraient élé des paiens cultivés qui se seraient joints à l'Église par admiration pour la morale sublime de l'Évangile, mais qui déploraient l’alliage judaique par lequel les apôtres gâtaient la pure doctrine de Jésus dont 1ls avaient connaissance par quelque document authentique. C'était done à Jésus qu'ils prétendaient revenir et de lui seul qu'ils voulaient dépendre. Il y avait, selon eux, dans ce Socrate à la seconde puissance de quoi régénérer le monde. — Mais n'est-il pas évident que de pareils paiens auraient dit : Nous sommes de Jésus, et non : « Nous sommes de Christ »? — Il y a un très grand rapport, au fond, entre celle manière de voir et l'explication d’'Osianderÿ, qui voit dans ce part, non pas des Grecs cultivés de Corinthe, mais des Judéochrétiens, aux veux desquels Christ n’était autre chose

1 Die Christus-Partei in d. apost. Kirche. 1841.

2 Dans Zeitschrift f. histor. Theol. 1840

3 Sendschreiben d. Ap. Paulus.

#T. I, p. 55. Il attribue à l'influence de ce parti les discussions

relatives au mariage {1 Cor. VIF.

5 Comm. über d. 1ste Sendschr. an d. Gem. in Kor.1874.S. 28-31.

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qu'un admirable docteur qui, par son exemple et par ses paroles, avait constamment recommandé lobservation fidèle de la loi, 1ls prétendaient s’en tenir à lui seul, suivant la parole de Jésus lui-même : «Vous n'avez qu'un mailre, le Christ. » Mais cette hypothèse d’une sorte de rationalisme Juif est moins vraisemblable encore que celle d’un rationalisme corinthien.

Buur le premier a rattaché Pexplication de lexpression : € ceux de Christ, » à des textes positifs, et lui a par ce rapprochement donné une base historique solide. Dans la 2€ aux Corinthiens, nous lisons ces mots (X, 7) : « Vous regardez à l'extérieur? Si quelqu'un prétend être de Christ, qu'il tienne aussi compte de ceci : que, comme t{ est de Christ, nous sommes aussi de lui. » I est difficile de méconnaitre une relation entre celte parole et la formule :

«Et moi je suis de Christ. » Or, celte parole de la seconde épitre a évidemment en vue les adversaires judaisants les plus ardents et les plus opiniâtres de l'apôtre (comp. XE, 22 et suiv.). € Sont-ils Hébreux? moi aussi. Sont-ils Israélites? moi aussi. Sont-ils postérité d'Abraham? moi aussi. » Nous sommes forcément conduits par là à reconnaitre dans « ceux de Christ » une branche de ce parti ultra qui, à Jérusalem, avait prétendu, contre le sentiment des apôtres eux-mêmes, imposer le mosaisme aux paiens.

Mais remarquons d'abord que ce rapprochement imposait à Baur un problème difficile à résoudre, celui de la différence à établir, à son point de vue, entre « ceux de Pierre » et «ceux de Christ. » Comment, si Pierre était judaisant au point où le prétend Baur, pouvait-il encore y avoir une différence marquée entre sa manière de voir et celle de ces ultra? Baur a résolu cette difficulté en disant que, comme les gens d’Apollos étaient foncièrement d'accord avec ceux de Paul, ainsi ceux de Pierre l’étaient

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300 1re ÉPITRE AUX CORINTHIENS.

aussi avec ceux de Christ. Il n’y avait en réalité que deux parus, celui de Paul et d’Apollos, d’une part, et celui de Pierre et de Christ, de l’autre. Si l’on se servait de deux noms différents pour désigner ce dernier, e’était uniquement pour le caractériser d’abord au point de vue de son chef humain et ensuite en considération de son chef divin. — Cette réponse n’était évidemment qu’un expédient destiné à sauver le système de Baur relativement à l'opposition de principe entre Paul et les Douze (y compris Pierre). Reuss, Weiss, Klôpper, tout en acceptant le rapprochement entre ce nom : (ceux de Christ, » et les expressions dont se sert Paul dans les passages que nous venons de citer de la seconde épitre, reconnaissent sans hésitation la différence entre les deux partis de Pierre et de Christ. Les premiers représentent le Judéo-christianisme mitigé, qui ne

maintenait le mosaisme que pour les chrétiens d’origine

juive, tandis que «ceux de Christ » sont les représentants de la tendance qui voulait imposer le joug légal même aux paiens. Farrar les appelle à tort : les partisans de Jacques, car Jacques ne prétendait point imposer la loi aux chrétiens d’origine paienne.

Storr, Hug, Bertholdt ont pensé qu’ils prenaient ce titre parce qu'ils prétendaient être les disciples et les délégués de Jacques, le frère du Christ. Mais on ne se désigne pas comme disciple d’un maitre parce qu’on est le disciple de son frère. Ils devaient prétendre à une certaine relation avec Christ lui-même et s’attribuer la qualité de ses disciples immédiats; c'est l'opinion de Thiersch, Beyschlug, Hilgenfeld, Holsten, etc. D’après ces deux derniers, 1ls appartenaient même au nombre des septante disciples, ou aussi à celui des frères de Jésus, qui voyageaient comme évangélistes (1 Cor. IX, 5); et en opposition à Paul, qui n'avait point connu Jésus, ils se donnaient comme les dépo-

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sitaires authentiques de la doctrine du Seigneur. — Parmi les savants très nombreux qui admettent ce point de vue, il faut distinguer ceux qui envisagent ces chefs du parti opposé à Paul comme plus où moins d’accord avec les apôtres et délégués par eux (Hilgenfeld, Holsten) et ceux qui les envisagent comme agissant de leur propre chef (Klôpper, Beyschlag). Sous l’une comme sous l’autre de ces formes, cette explication est inadmissible. On comprend comment, en face de Paul, qui n’avait pas connu Jésus, d'anciens membres de l’église de Jérusalem, qui avaient vu et entendu le Seigneur, auraient pu se croire autorisés à se désigner comme « ceux de Christ. » Mais pouvaient-ils raisonnablement se désigner ainsi en opposition à « ceux de Pierre, » du chef des apôtres, du disciple par excellence de Jésus durant son ministère terrestre? Le contraste entre Pierre et Christ dans ces deux dénominations exclut cette explication non moins que celle de Baur qui identifie les parus. I me paraît donc qu'avec tout cela nous ne sommes point encore arrivés à une solution satisfaisante.

Déjà J. C. Schmidt avait supposé que « ceux de Christ » se désignaient ainsi en tant que partisans du Cbristjuif, dans ce sens qu’en imposant la circoncision aux paiens, ils faisaient d'eux les sujets du Roi-Messie. I expliquait par là comment 1l se faisait qu'ils s’appelassent Cceux de Christ » plutôt que «ceux de Jésus; » ce dernier nom, en effet, eût mieux convenu dans plusieurs des explications précédentes. Nous devons, me parait-il, faire un pas de plus sur cette voie qui était la bonne. Dans la seconde aux Corinthiens dont les quatre derniers chapitres ont trait, comme l’a bien vu Baur, au parti de «ceux de Christ,» se trouve un passage très important pour la question qui nous occupe. Paul écrit XI, 8. 4 : « Je crains que, comme le serpent sé- | duisit Ève par sa ruse, ainsi vos pensées ne se corrompent

302 fre ÉPITRE AUX CORINTHIENS.

en se détournant de la simplicité envers le Christ. Car si le nouvel arrivant vous annonce un autre Jésus que nous ne vous avons pas prêché, ou que vous receviez un autre esprit que vous n’avez point reçu, ou un autre évanagile que vous n'avez point embrassé, vous le supporteriez fort bien.» L'expression Qun autre évangile» pourrait sans doute désigner simplement l’enseignement judaïsant, comme dans Gal. 1, 6; mais le terme çun autre esprit » nous ouvre déjà un autre horizon, et surtout l’expression

Qun autre Jésus » nous transporte dans un domaine ab-

solument différent. Ces deux termes réunis rappellent d’une manière frappante cette parole de la première lettre XII, 3 : «C'est pourquoi je vous fais savoir que personne parlant par l'Esprit de Dieu, ne dit : Jésus maudit!» Îl existait donc une certaine conception de la personne historique de Jésus — non pas seulement de sa fonction de Christ — en vertu de laquelle on pouvait prononcer sur lui l’anathème. Comment comprendre dans une assemblée chrétienne une exclamation pareille? D'une seule manière, me paraît-1l : au moyen d’une distinction que l’on essayall de faire entre la personne de Jésus et celle du Christ. Nous trouvons dans la primitive église une doctrine qui fait comprendre la voie sur laquelle un prétendu inspiré pouvait arriver à prononcer dans l’assemblée une pareille parole. C’est la doctrine de Cérinthe, qui distinguait entre le Christ, être divin descendu du ciel sur Jésus à son baptême, et Jésus, simple Juif, fils de Joseph, qui avail reçu, par la venue de ce Christ céleste, une puissance miraculeuse et une lumière supérieure, mais qui, après que cet être divin s'était retiré de lui, s'était trouvé abandonné seul aux tortures et à la malédiction de la croix. Nous savons que Cérinthe était un chrétien de couleur judaïsante; l'unique évangile dont il se servait était

un Matthieu mutilé; il réclamait le maintien dans l’Église du régime mosaique el identifiait le vrai Évangile avec le judaïsme. Épiphane rapporte — certainement sur le fondement de quelque ancien témoignage — que Gérinthe était l’un de ces faux apôtres qui étaient venus à Antioche et qui avaient voulu exiger la circoncision de Tite au concile de Jérusalem. Îl croit que notre épitre a été écrite contre lui. En est-il ainsi? Dans ce cas la formule : «Je suis de Christ, » prend une gravité beaucoup plus considérable. Le terme de Christ n'y est pas seulement employé par opposition aux noms de Paul, d’Apollos et de Céphas; il fait contraste avec celui de Jésus lui-même. Et lon comprend comment, à ce cri de malédiction jeté par des fanatiques à la face du misérable crucifié, en le distinguant du Christ d’en-haut, l’apôtre, indigné, peut répondre par À Cor. XVI, 25 : Si quelqu'un n'aime pas le Seigneur Jésus- Christ, qu’il soit maudit lui-même! L’on comprend aussi l’insistance avec laquelle il parle au ch. 1 de la folie de la croix, l’opposant à cette sagesse du siècle, folie devant Dieu, «qui renverse la maison de Dieu» (1 Cor. HI,

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