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III. — L'ÉDUCATION JUIVE DE PAUT

Le zèle juif des parents de Paul explique que le futur apôtre ait été envoyé à Jérusalem pour y recevoir l’enseignement des rabbins.

Dans le discours qu’il adresse au peuple après son arrestation, Paul déclare que c’est à Jérusalem qu'il a été élevé (Actes, 22,3). Le terme qu'emploient les Actes (avarshpayuévocs) suggérerait, au premier abord, l’idée de l'éducation tout entière. Le contexte cependant autorise et même suggère une autre interprétation. L’harmonie de la phrase oblige, croyons-nous, à placer la virgule, non pas, comme on le fait d’ordinaire, avant les mots « aux pieds de Gamaliel », mais après et à comprendre « élevé dans cette ville aux pieds de Gamaliel, instruit selon toute la rigueur de la Loi de nos pères ». Paul ne serait donc pas venu à Jérusalem avant le moment d’y suivre l’enseignement des rabbins, c'est-à-dire pas avant quinze ans au moins (Pirkè Aboth, V, 24), peut-être même plus tard. Le passage Actes, 26,4 où il parle de sa conduite à Jérusalem depuis sa jeunesse? confirme cette

1. C’est ainsi que PRAT (1, p. 20) admet que Paul est venu à Jérusalem vers l’âge de treize ans.

2. D’après Ramsay (Paul. a. oth. St., p. 67), le terme de veotns qu’emploient ici les Actes désigne la période qui va de

interprétation. Paul n’a pas été, au sens strict du mot, « élevé, »à Jérusalem, il ÿ a reçu l’enseignement rabbinique qui a fait de lui le pharisien qu'il se vante d’avoir été (Phil., 3,5. Actes, 26,5). Le fait ne serait-il pas attesté par les Actes qu'il serait légitime de le conjecturer à cause de la connaissance approfondie de la théologie et de l’exégèse rabbiniques dont témoignent les épîtres et des racines profondes que la théologie paulinienne plonge dans le judaïsme.

Nous n’avons aucun renseignement sur les conditions dans lesquelles Paul vécut à Jérusalem. On admet souvent: qu'il fut reçu chez sa sœur? que l’on suppose plus âgée que lui. C'est une conjecture qui repose sur une base bien fragile. On pourrait aussi légitimement supposer, avec Clemen, qu’il vécut dans la maison de la mère de Rufus qu'il considérait comme sa propre Inérer

D'après Actes, 22,3, le rabbin auquel Paul s’attacha comme élève aurait été Gamaliel I ou

vingt à trente ans. Ramsay pense que Paul vint à Jérusalem après et non avant le moment où il prit la toge virile.

1. Telle est encore l’opinion de Meyer, Urspr., u. Anf., TITI, DOS.

2. La mère du jeune homme dont il est question dans Actes, 23,16.

3. CLEMEN, 1, p. 107, II, p. 76. Clemen identifie le Rufus de Rom., 16,13 à celui de Mc., 15,21.

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l’Ancient. Les Actes (5,34) attribuent à ce personnage un conseil de modération donné au sanhédrin, mais l’épisode où il intervient contient de si graves erreurs historiques (cf. Zntr., III, p. 187 s.) qu’on netpeut en faire*état:XPa tradition juive fait de lui le petit-fils de Hillel et l’ancêtre de la famille qui devait plus tard four- . nir les ethnarques de Palestine. On cite de lui diverses décisions qui dénotent un esprit pratique et modérés. Si l'indication des Actes répond à autre chose qu’au désir de donner à Paul un maître illustre, on voit que le pharisien Saul de Tarse dut les traits fondamentaux de son caractère, son exaltation et son fanatisme, à son tempérament plus qu'à son éducation.

Ce que Paul apprit à l’école des rabbins ce furent, avant tout, deux choses, la théologie et le droit. L'étude du droit n'avait pas encore, à ce moment-là, chezles Juifs, le caractère exclusivement théorique qu’elle eut plus tard. Elle était entièrement orientée vers’les questions pratiques dont la solution était sa raison d’être.

1. Sur Gamaliel voir DALMAN, art. Gamaliel, R. E., VI, p. 364; ScnürEer, Gesch., II, p. 364 5.

2. Meyer (Urspr. u. Anf., 111, p. 339) retient cette indication comme historique.

3. RENAN (Les Ap., p. 163) admet que les idées larges que professa dans la suite Paul, furent peut-être une réminiscence de l’enseignement de son premier maître.

Paul a dû être instruit par les rabbins de toute la dogmatique juive. L'idée de l’élection d'Israël devait lui tenir particulièrement à cœur. On ne sort pas du domaine des vraisemblances en supposant que, parce qu'il était pharisien et originaire de la Diaspora, Paul ne partageait pas les vues des zélotes palestiniens sur la domination romaine etqu'’ils’en accommodait volontiers pourvu qu'elle ne fût pas une entrave à la réalisation d’une vie conforme aux principes de la Loi. L'autorité romaine qui, en Palestine, semblait sacrilège et vexatoire était, pour le judaïsme de la Diaspora le pouvoir protecteur qui assurait le maintien de ses privilèges et le libre exercice de son culte.

Ceci devait contribuer à donner aux vues d'avenir de Paul un caractère nettement transcendant. C’est d’une action divine et non de combinaisons politiques que Paul attend la réalisation du Royaume de Dieu. L’eschatologie de l’apôtre est complètement détachée de toute vue politique. L'objet de son attente n’est pas un conflit d’empires mais une transformation de la nature humaine et du cosmos par l’anéantissement des puissances démoniaques et par une sorte de transmutation analogue à celle que devait opérer la résurrection des morts. La différence entre l’eschatologie de la

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Diaspora et l’eschatologie palestinienne éclate quand on compare 1 Cor., 15 avec Papocalspne johannique.

Ces notions qui s'expliquent par l’origine de Paul n’épuisent pas l’idée que nous pouvons nous faire de l’apôtre au moment où s’achevait sa formation théologique. La comparaison des tableaux que tracent de la théologie juive F. Weber et Bousset: avec les éléments juifs qu’on trouve dans la pensée de l’apôtre permettrait de se faire une idée de la théologie du rabbin Saul. Des éléments essentiels de sa pensée ont certainement été fixés avant sa conversion: par exemple ses doctrines de Dieu et du péché, sa christologie et son eschatologie.

En même temps qu’il approfondissait sa connaissance du système religieux du judaïsme, Paul, suivant la coutume des rabbins, apprenait un métier manuel? ; il continua à l'exercer lorsqu'il fut devenu prédicateur de l'Évangile et lui dut de pouvoir se vanter de n'être à charge à personne. Le livre des Actes (18,3) dit que son

1. F. Weger, Jüdische Theologie, Leipzig, 1897 ; BoussET, Die Religion des Judentums, Berlin, 1903.

2. ScaürEer, Gesch., II, p. 318. L'obligation d’un métier pour les rabbins qui n'avaient pas de fortune personnelle, résultait du principe de la gratuité de leurs fonctions. Il semble d’ailleurs que ce principe n'ait été rigoureusement observé que pour les fonctions judiciaires.

métier était celui de sxmorcust. Ceci peut être et a été compris en deux sens différents. Les uns croient que Paul fabriquait de ces grossières étoffes en poils de chèvres auxquelles la Cilicie a donné son nom et dont T'arse était un important centre de commerce?. À l’appui de cette interprétation, on fait valoir que Paul aurait pu apprendre son métier dans sa ville natale, auprès de son père qui l'aurait aussi exercé. D’autres se représentent Paul, non comme un tisserand, mais comme un bourrelier qui découpait et assemblait les tentes. C’est en ce sens que des Pères de l’Église comme Chrysostome et Theodoret et la Peschitto (PREUSCHEN, Apg., p. 111) ont entendu le terme de « faiseur de tentes® ».

Aussi la plupart des critiques tendent-ils

1. Meyer (Urspr. u. Anf., III, p. 308) estime que le père de Paul était déjà fabricant de tentes. Il paraît arbitraire d’établir, comme le fait BôHLia (Geistesk., p. 133 n. 4), une relation entre le métier de Paul et l’image qu’il emploie dans ZI Cor., 5,13.

2. C’est l'interprétation traditionnelle encore suivie par RENAN (St. P., p. 8,11 n. 1; Les Ap., p. 168) et DEISSMANN, (Paulus, p. 35 s.).

8. NestLe, St Pauls handicraft, Journ of bibl. Lit., 1892, p. 205s.; Paulus als Riemenschneider, Z. N. T. W., XI, 1910, p. 241. ZAHN (R. E., XV, p. 70 s.) a fait remarquer que les auteurs anciens rangent les fabricants de tentes parmi les ouvriers du cuir.

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actuellement à se représenter Paul non comme un tisserand mais comme un bourreliert.

Quoi qu’il en soit, il est certain que le métier de Paul était rude. Le travail n’était pas pour lui un délassement ou une jouissance de snob, mais une dure et pénible nécessité.

En faisant l’apprentissage d’un métier, Paul s'était conformé aux habitudes des rabbins.

Ceux-ci se mariaient généralement de bonne heure. Paul les imita-t-il aussi sur ce point? ?

Dans l’ancienne Église, un passage de la recension interpolée de l’épître d’Ignace aux. Philadelphiens (ch. 4) suppose Paul marié comme Pierre. L'auteur de ce texte est plein de respect pour l’apôtre, cependant il le dit marié alors que le célibat représente pour lui un plus haut degré de perfection. On peut donc supposer qu'il connaissait une tradition d’après laquelle l’apôtre était marié. On retrouve cette tradition chez Clément d'Alexandrie qui, dans les Stro-

1. NESTLE, art. cit; WeNDT, Apgsch., p. 263; HOoLTZMANN, H. C., 1,2, p. 114; PreusCcHEN, Handwôürt., c. 1023 ; KNopr, Schr., III, p. 99; Probl. d. Paulusforsch., p. 10. J. Weiss (Urchr., p. 135) ne se prononce pas entre les deux interprétations.

3. Sur les controverses qui eurent lieu à ce sujet au xvi® siècle et sur le rôle qu’y jouèrent les préoccupations confessionnelles, comme sur la question du mariage de Paul en général voir KRENKEL, p. 265.

mates (IIT, 52), défendant le mariage contre ceux qui en contestaient la légitimité, citait l'exemple des apôtres mariés et disait : « Paul n'hésite pas, dans une de ses épîtres (Phil., 4,3), à saluer sa femme. Il ne l’a pas emmenée avec lui pour ne pas être entravé dans son ministère (/. Cor., 9,5) » (cf. ORIGÈNE, Comm. in ep. ad Rom. 1,1). Il se pourrait que la tradition qu'attestent le pseudo-Ignace, Clément et Origène ait dû son origine au désir que l’on avait de mettre en parallèle les apôtres Pierre et Paul. Comme le premier avait été marié, on pensait que le second

. avait dû l’être aussi et, partant de cette idée, on

n’avait pas eu de peine à la justifier par des textes du Nouveau Testament. On a cru trouver un argument en faveur du mariage detPaul@dans 1e Cor; 9,5% où Paul déclare renoncer à emmener une femme avec lui aux frais des Églises. Mais, si Paul avait été marié, aurait-il parlé de sa femme d’une manière aussi indéterminée, n’aurait-il pas employé ici un adjectif possessif ? Le passage considéré, loin d’être favorable à l’hypothèse du mariage de Paul, indique plutôt, croyons-nous, que Paul n’était pas marié quand il l’a écrit.

Le passage Phil, 4,3 est moins probant encore. Paul s'adresse à un personnage qu’il appelle yvfse aûvéuye. Certains Pères et plus

4 Lette LS eu LU 67 a

154 LES ÉPÎTRES PAULINIENNES c tard des interprètes comme Renan!, ont entendu ces mots dans le sens de « chère épouse ». On pourrait objecter avec Krenkel (p. 33) que le texte porte le masculin yvfaz et non le féminin yvécux. Mais il vaut mieux ne pas insister sur cet argument car il serait concevable que le masculin ait été substitué au féminin à un moment où l’on n'aurait plus compris le sens véritable du texte. Il reste cependant que l’interprétation de c$£sy: dans le sens d’épouse n’est ni la seule qui puisse être envisagée, ni la plus naturelle. Sile nom propre Yñvvyes n’est pas fréquent, il est cependant attesté (ZAHN, Einl., I, p. 37/6). A défaut de nom propre, le sens de « compagnon, associé » conviendrait admirablement. Certains auteurs? ont cru qu’au moment où il écrivait la première épître aux Corinthiens,

1. RExAN (Sf. P., p. 148) suppose que Paul avait épousé à Philippes Lydie, la marchande de pourpre et que c’est à elle que s'adresse Phil., 4,3. On ne comprendrait pas, remarquet-il, sans cela, qu’elle ne soit pas nommée dans l’épître aux Philippiens. Maïs si Lydie se trouvait encore à Philippes au moment de la rédaction de l’épître, on pourrait admettre qu'elle est comprise dans ceux que Paul appelle «ses coltaborateurs dont les noms sont écrits dans le livre de vie » (4,3).

2. Dans l'antiquité Meræoprus (Symposion, III, 12) au xvie siècle LUTHER (cf. textes cités par KRENKEL, p. 27), au xix® siècle, Ewazp (Die Sendschreiben des Apostels Paulus, Goettingen, 1857, p. 161), Hausrarn (Neut. Zeitgesch., TI?, p. 427 S).

LA JEUNESSE ET LA FORMATION ist)

Paul était veuf. Cela résulterait, selon eux, de DCor T8 4 À ceux qui ne sont pas mariés (zyéuox) et aux veuves (yfous)!, je dis qu’il est bon pour eux de demeurer dans l’état où je suis moi-même. » On ne voit pas de quel droit on ferait porter la comparaison sur le second seulement des deux termes employés et non sur ce qu'ils contiennent de commun, à savoir l’idée d’un état de non-mariage. Il y a plus : au verset 1, Paul formule le principe absolu qu'il vaut mieux pour l’homme «ne pas toucher à une femme »; au verset 7, il reprend la même idée, en disant qu'il voudrait « que tous les hommes fussent comme lui, mais que chacun a reçu de Dieu un charisme particulier ». Ceci suppose que certains hommes seulement ont reçu de Dieu le yisioux Eyxpazsias qui leur permet de renoncer entièrement au mariage. L’apôtre se considère certainement comme possédant ce charisme puisqu'il se propose en modèle ; comment aurait-il pu le faire s’il était, ou s’il avait été marié? (KRENKEL, p. 45).

Il est vrai que l’apôtre a employé un certain nombre d'images empruntées à la vie conjugale et à la famille et qu'il en a parfois parlé

1. « Aux veufs » si on admet à la correction yñpo1; proposée par H. Bois, Adversaria critica de priore Pauli ad Gorintkios epistula, Erlangen, 1887, p. 625.

avec une profondeur qui pourrait faire songer à une expérience personnelle (1 Thess., 2,7. I Cor., 5,2%%4,15: 7514.33, etc) mais c'estrdsoneune cation juive qu’il peut devoir ce sens profond de la famillet.

On peut trouver une confirmation indirecte de la conclusion à laquelle nous aboutissons dans le fait que la vie menée par Paul après sa conversion ne permet guère d'admettre qu'il ait pu, à ce moment-là, se marier et que l'hypothèse d’un mariage avant la conversion est rendue peu vraisemblable par le terme de vexixs qu'emploient les Actes?.

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