IV. La conrérence De JÉRUSALEM
La venue de Paul à Jérusalem pour la conférence relatée dans Actes, 15, 1-35 doit être identifiée au voyage de Paul et de Barnabas raconté aux chapitres 10-11 et à celui qui est relaté dans Gal., 2, De part et d'autre les voyageurs sont les mêmes, Paul, Barnabas et quelques autres (l’épître aux Galates nomme Tite); Pierre et Jacques sont au premier rang des personnalités jérusalémites avec lesquelles traitent les délégués d’Antioche. D'après Actes, 15 et Galates, 2,une entente est conclue et il est dit que rien de plus n'est imposé aux chrétiens sortis du paganisme. Enfin, de part et d'autre, l'accord conclu intéresse les mêmes com-
pas été utile de la remplacer par une mission dans une autre contrée. En troisième lieu, il faut remarquer que la tournée accomplie pendant le premier voyage en Pisidie, Lycaonie etc., n’est pas identique — ne serait-ce que quant à l’ordre suivi — à la visite des mêmes régions dansle second voyage. Le retour de Paul dans des contrées qu’il avait déjà visitées n’a rien que de très naturel. La lecture des épitres aux Thessaloniciens, aux Philippiens, aux Galates et aux Corinthiens montre combien Paul tenait à visiter à nouveau les Eglises qu’il avait fondées. Enfin la querelle des observances a'été provoquée par des incidents qui se sont produits au sein de l’Eglise d’Antioche. Ce qui, dans le récit de la conférence de Jérusalem, donne une impression contraire — notamment la lettre adressée par la conférence — est totalement dénué de valeur historique. Voir encore p. 260 s.
munautés pagano-chrétiennes, celles de Syrie et de Cilicie qui seules existaient alors d’après l’épître aux Galates et à qui est adressée la lettre de la conférence d'après le récit des Actes. Ces coïncidences caractéristiques établissent bien, malgré les différences qui les accompagnent, que c’est au même fait que se rapportent les deux narrations‘ et, par voie de conséquence, indiquent que les récits d’Actes, 11 et d’Actes,15 sont parallèles. Le rédacteur aura disposé de deux relations des mêmes faits qui présentaient entre elles de telles différences qu'il n’en aura pas reconnu l'identité fondamentale *, ou bien il aura combiné, à l’aide de la source déjà utilisée au chapitre 11 et peutêtre d’autres éléments, le récit tendancieux du chapitre 15 pour illustrer ét défendre une thèse qui lui était chère. . |
Le récit d’Actes, 15, envisagé en lui-même appelle diverses observations qui tendent à mettre son unité sérieusemént en doute. Au verset 1, il est question d'une discussion qui s'élève dans l'Eglise d’Antioche quand des gens, venus de Judée, affirment aux chrétiens sortis du paga-
1V0OImpD-221, nt.
2. C’est ce qu’admet par exemple P. Wenozanp (Urchr. Literform., p. 253, 255, n. 2), qui estime antérieures à la rédaction des Actes les corrections intentionnelles du récit de Gal., 2, qu’on trouve dans Actes, 15.
nisme qu’ils doivent se faire circoncire pour être sauvés. On décide que la question sera discutée à Jérusalem. Au verset 5 il est dit qu’à Jérusalem des pharisiens devenus croyants soutiennent la nécessité des observances et les choses sont présentées comme si la question surgissait, à ce moment-là, pour la première fois. Le verset 1 et le verset 5 ne peuvent appartenir à la même source *. Ils permettent d’apercevoir deux traditions qui parlent l’une d’une controverse née dans l'Eglise d’Antioche, l’autre d’une discussion qui s'élève à Jérusalem.
Il n’est pas moins frappant que dans cette affaire qui intéresse les membres des Eglises fondées par Paul et Barnabas, les deux apôtres jouent un rôle aussi effacé. C’est Pierre qui soutient la thèse de la justification par la foi (15, 7-11). C'est Jacques qui formule les propositions qui seront adoptées (15, 13-21); quant à Paul et à Barnabas ils se bornent à raconter les miracles et les prodiges que Dieu leur a donné d'accomplir parmi les païens (15, 12) et cela, non pas à la place où cet exposé serait naturel, c’est-à-dire au début, comme introduction à la discussion, mais au cours du récit
1. SaæwAarTz, Zur Chronologie, p. 270 ; WeuLHAUSEN, Krilt. Anal., p. 26; Jomannes Weiss, Das Urchristentum, Gœttingen, 1914, p.196; VoertEer, Neutestamentliche Streitfragen, N. theol. Tijd., 1915, p. 127.
entre le discours de Pierre et celui de Jacques, à un endroit où cet exposé ne joue aucun rôle. Comme de plus le discours de Jacques prend directement son point de départ dans ce qu'a dit Pierre, sans aucune allusion à Paul et à Barnabas, il faut considérer que le verset 12 appartient à une autre tradition que son contexte ‘.
La mention de Paul et de Barnabas au v. 25 n'est pas non plus naturelle. Les versets 25 el 28 commencent l’un et l’autre par £èc£: ce qui fait une répétition difficile à accepter quant à la forme. Quant au fond, il n'est pas admissible que la décision essentielle, celle qui a une portée de principe et qui tranche la question débattue, qui de plus est présentée comme une décision du Saint-Esprit, soit donnée seulement en second lieu et comme en appendice d’une décision qui ne porte que sur la manière de communiquer aux intéressés la solution adoptée *. Le fait qu’au
1. ScxwarTz, Zur Chronologie, p. 270, n. 2 ; PREUSCHEN, Untersuchungen zur Apostelgeschichte, 1, Z. N. T, W., 1913, p. 16; Bousser, Der Gebrauch des Kyriostitels als Kriterium für die Quellenscheidung in der ersten Hälfte der Apostelgeschichte, Z. N. T. W., 1914, p.158; VoeLter, Neutestamentliche Streitfragen, N.theol. Tijd., 1915, p. 130.
2. On peut ajouter qu’à l’époque de la conférence de Jérusalem, les missionnaires ne semblent pas avoir encore couru les grands dangers dont il est question dans 15, 25. cf. Lorsy,
verset 25 Barnabas est nommé avant Paul, indice habituel de l’utilisation de la source, ne suffit pas pour contrebalancer cette conclusion et doit être expliqué par l'influence des autres passages de la source où Barnabas et Paul sont nommés dans cet ordre ‘. Si la mention des deux missionnaires n’est pas primitive au versel 25, elle ne peut l’être non plus au verset 22.
On peut donc distinguer dans le récit du chapitre 15 deux éléments différents : une notice sur une controverse qui s'élève dans l'Eglise d'Antioche et qui amène Paul et Barnabas à Jérusalem (15, 1-4) puis le récit d’une discussion qui naît et se poursuit à Jérusalem et aboutit à formuler certains interdits qui seront imposés aux chrétiens sortis du paganisme. Cette discussion se développe en dehors de Paul et de Barnabas et la mention qui est faite d'eux ne peut être, même en ce qui concerne le verset 13, attribuée à la première source mais doit venir du rédacteur.
Examinons successivement ces deux traditions. Celle qui fait commencer la discussion à Antioche
1. ScuwantTz, Zur Chronologie, p. 270, n. 2, Jos. Weiss, Das Urchristentum, p. 196; Boussrr, Der Gebrauch des Kyrioslitels, Z. N. T. W., 1914, p. 157; Voter, Neutest. Streutfr., N: theol. Tiyd., 1915, p. 129.
2. Contrairement à l’opinion de Voecrer (Neutest. Slreitfr., N. theol. Tijd., 1915, p. 130) qui voit ici un élément primitif de la source.
est exactement parallèle à la tradition qui a ins: piré le récit du chapitre 11 : à la suite de la visite de Jérusalémites à Antioche, Paul et Barnabas sont délégués à Jérusalem. Comme le rôle prêté au chapitre 11 aux prophètes venus de Jérusalem ne peut être historique, la seule différence qu'il y a entre les deux traditions est singulièrement atténuée. En admettant leur identité on comprendrait pourquoi la tradition a été modifiée au chapitre 11: c’est afin d’éviter un doublet trop manifeste.
Il y a tout lieu de penser que cette tradition que nous trouvons au début du chapitre 15 vient de la source dans laquelle était relatée la fondation de l'Eglise d’Antioche (Loisy, p. 568 s.). Que la source ne s’en soit pas tenue là mais qu’elle ait raconté ce qui s'était passé à Jérusalem, c'est ce qui ne semble pas pouvoir être mis en doute, maisil est certain qu’elle n’a pu contenir le décret apostolique parce que, tel qu’il est présenté, ce décret ne peut être historique. Paul s'exprime dans l’épître aux Galates en des termes qui prouvent qu'un semblable décret n’a joué aucun rôle dans les tractations de Jérusalem et, dans la première épitre aux Corinthiens, là où il traite la question des viandes sacrifiées aux idoles, il le fait d’une manière. qui montre, sans aucun doute possible, que le point de vue auquel se sont placés les rédac-
RCE. REA Lao EE RTE RTE ne DRE ) ; ETES
Ve
teurs du décret est totalement étranger à son esprit. De plus, si une réglementation semblable à celle que contient le décret avait existé, un incident comme celui d’Antioche n’aurait même pas pu se produire, enfin le passage 27, 35 rapporte qu'à son arrivée à Jérusalem à son dernier voyage, on communique le décret à Paul et cela est dit en des termes qui prouvent avec évidence que jusque-là l’apôtre l’ignorait *.
Le décret n'est donc pas historique dans les circonstances où il est rapporté. Si, comme cela est probable, il n’a-pas été purement et simplement imaginé, il doit correspondre à d’autres circonstances que celles dans lesquelles il est rapporté. Doit-on considérer qu'il est une addition faite à la source ou bien qu'il à été substitué à un élément de la source que le rédacteur aura fait disparaître ? Loisy s’est prononcé dans ce dernier sens. « Les fictions que constituent l’exigence de Jacques et Le décret apostolique, dit-il, tiennent la place d’une exigence très réelle dont le rédacteur n'a pas voulu parler, à savoir la subvention
1. On ne peut voir dans 2/, 25 une glose rédactionnelle qui contredirait le récit antérieur ; on est donc amené à y reconnaître un élément qui provient de la source; cf. H. Warez, Biblische Theologie des Neuen Testaments?, Tübingen, 1913, p. 493; Jon. Weiss, Das Urchristentum, p. 195, n.1; W. Bousser, Der Ge-
brauch des Kyriostitels, Z. N. T. W., 1914, p. 158 s. ; Lorsy, p.594,
payée par les communautés helléno-chrétiennes à la communauté de Jérusalem » (p. 588). Cette interprétation ne s'impose pas car il s’agit ici de choses fort différentes. L'appel fait à la générosité des communautés pagano-chrétiennes n’a aucunement eu le caractère d’une obligation, d’une sorte d'impôt. Paul parle d’une convenance morale, non d’une obligation légale. On ne voit pas ce qui, dans ces conditions, pourrait avoir déterminé le rédacteur à observer systématiquement le silence sur la collecte comme s'il s'agissait d’une chose compromettante pour la thèse qu'il soutient. Ce silence il l’a d’ailleurs si peu gardé que dans 77,29 s. il a parlé d’un don porté d’Antioche à Jérusalem ce qui pouvait suggérer la pensée de ce qu’il aurait tant tenu à faire oublier. Nous croyons donc que c’est vainement qu’on chercherait dans le récit actuel de la conférence de Jérusalem la suite de la source à laquelle ont été empruntés Les premiers versets du chapitre. Passons maintenant à la seconde tradition que nous avons dégagée dans le chapitre 15: elle peut être la relation plus ou moins exacte d'un fait réel ou bien une fiction du rédacteur. Le caractère net et précis du décret apostolique rend cette dernière hypothèse bien peu vraisemblable; elle se heurterait en outre au fait que le rédacteur, s’il avait donné libre cours à son imagination, au-
rait difficilement pu ne pas faire adresser le décret aux Eglises dont il venait de raconter la fondation. Pour ces raisons il y a lieu de penser que le rédacteur a inséré dans son œuvre un règlement relatif aux relations entre chrétiens d’origine païenne et chrétiens d’origine juive ‘.
Ce règlement, ou bien n’existait pas, ou bien n'était pas valable au moment où se produisit à Antioche entre Paul et Pierre l'incident dont parle l’épiître aux Galates. On pourrait supposer qu'il a été imaginé précisément pour régler des difficultés comme celles qui s'étaient produites alors *. Le moment où fut rédigé ce décret pourrait n'avoir pas été de beaucoup antérieur à celui où, d’après Actes 21,95, il fut communiqué à Paul, c’est-à-dire à 57 (ou 58). Si vraiment Silas fut, comme cela est dit au chapitre 15, mêlé soit à sa rédaction, soit à sa promulgation, ce ne pourrait avoir été que pendant le dernier voyage
1. Jon. Weiss, Das Urchrislentum, p. 194 ; Lorsx, p. 598.603; ef. Epitre aux Galates, p. 135. Le fait qu’on a signalé dans la rédaction du décret certaines partiçularités du style de Lue (Hannacx, I, p. 156; WELLHAUSEN, Kril. An., p. 28 ; Loisyx, p. 599 s.) ne suffit pas pour ruiner cette opinion.
2. Weizsæcker, Ap. Zeilalter ?, p. 180 s.; SpirrA. Apgsch., p. 212 ; Mac Girrert, Hislory of Chrislianty in {he apostolic age, Edinburgh, 1897, p. 215 s. ; von Dogscuürz, Die urchristlichen Gemeinden, Leipzig, 1902, p. 86 ; Preuscen, Uniers. z. Apgsch.,1,2.N. T. W.,1913, p. 16 s. ; Jon. Wess, Urchrist., p.235 8.
missionnaire de Paul puisque, pendant le second, il accompagnait l’apôtre *. Toutes ces combinaisons cependant sont bien fragiles et il vaut mieux s’en tenir à cette constatation que le décret äpostolique est postérieur à l’époque ‘à laquelle le rédacteur des Actes en place la promulgation. Quelle relation y a-t-il entre le décret luimême et les circonstances que les Actes donnent comme celles de sa composition ? Les discours de Pierre et de Jacques auxquels il sert de conclusion sont doublement suspects, d’abord parce qu'ils prennent leur point de départ dans l’histoire de Corneille qui, nous l’avons vu, n’est qu'une fiction puis parce que ce sont Les formules mêmes de Paul qui sont audacieusement mises dans la bouche de Pierre (Loisy, p. 579). Nous n’en conclurons cependant pas que le rédacteur des Actes à forgé l'introduction donnée au décret apostolique et cela à cause d’un certain manque de cohérence entre cette introduction et le décret. Le discours traite de la conduite des chrétiens d'origine juive dans leurs relations avec les chrétiens sortis du paganisme, tandis que le décret se place au point de vue des pagano-chrétiens
1. Hans Acneus, Das Chrislentum in den erslen drei Jahrhunderten, 1, Leipzig, 1912, p. 61s.; Weinez, Biblische Theotogie des Neuen Testaments ?, p. 493; Jon. Waiss, Das Urchristentum, p. 196 s..
et indique quelles conditions ils doivent remplir. Si l'introduction avait été conçue pour encadrer le décret, l'adaptation des deux éléments l’un à l’autre eût été plus parfaite. On est donc amené à penser que le rédacteur des Actes a emprunté l'introduction qu'il a donnée au décret apostolique à quelque tradition légendaire, peut-être à celle qui lui avait déjà fourni l’histoire de Corneille. La discussion rapportée dans 15,6-21 ‘n’est eneffet que le doublet, ou peut-être la suite *, de celle de 11,1-18*.
IH nous reste à chercher pourquoi le rédacteur a combiné, comme il l’a fait dans Le récit de la conférence de Jérusalem, les différents éléments que nous avons essayé de dégager. S'il avait eu dans sa source un récit conforme à celui de l’épitre aux Galates on comprendrait qu'il ne l’ait pas reproduit mais qu'à l’aide de traditions diverses il ait combiné un tableau qui fut mieux en harmonie avec ses idées et avec la manière dont il était convaincu que les choses avaient dû
1, Bien entendu, à l’exception du v./2 qui est un élément rédactionnel.
2. Ce qui suggère l’idée d’une suite c’est que Jacques dit, (5, 14) : « Siméon vous a raconté...» ce qui doit viser non pas 45, 7-11 où il y a seulement une allusion mais 1/,5-17.