I. — LE DEUXIÈME VOYAGE MISSIONNAIRE DE PAUL
Nous avons dû, dans le chapitre précédent, examiner le récit de la séparation entre Paul et Barnabas (15, 36-11) pour pouvoir apprécier la valeur de la tradition relative au retour de Silas à Jérusalem après la mission dont il aurait été chargé par la conférence des apôtres. Nous pensons que si tout ce qui s’est passé à Antioche à ce moment-là n'est pas rapporté, ce qui est dit s’est réellement passé et a entraîné la séparation entre Paul et Barnabas : celui-ci se dirigea avec Jean-Marc du côté de l’île de Chypre, tandis que Paul prenait avec lui Silas et se disposait à visiter les Eglises fondées dans la précédente tournée.
La première partie du voyage est racontée
d'une manière très brève. La traversée de la Syrie et de la Cilicfe et l’arrivée à Derbe et à Lystre (15, 41-16,1 4) sont simplement mentionnées. A cet endroit est insérée une notice sur Timothée que Paul aurait pris comme collaborateur et circoncis à cause des Juifs (76, 1?-3). À peu près tout dans cette notice est suspect à partir de l’indication «là » dont on ne voit pas si elle se rapporte à Derbe ou à Lystre. Bien que quelques cerititiques ‘ aient pensé que Paul pourrait avoir circoncis Timothée, il nous paraît certain qu’il n’en fit rien. Une telle inconséquence, s’il l'avait commise, n’eut pas manqué d’être exploitée contre lui et 1l n'aurait pas pu faire autrement que de s’en expliquer dans l’épitre aux Galates. On aperçoit au contraire très bien que la tradition judaïsante ait imaginé la circoncision de Timothée pour contrebalancer le refus de Paul de laisser circoncire Tite (Gal., 2,3) (Hozrzmann, A. C., I, 2, p. 105 ; Lois, p. 620 s.). Il nous paraît impossible de décider si le rédacteur a accroché cette notice à quelque indication relative à Timothée qui se trouvait dans la source oubiens’ill’a introduite à cette place parce qu’il savait que Timothée était circoncis et qu’il était originaire de la région de Lystre et de
1. Par ex. Jomannes Weiss, Der esrle Korintherbrief (Commentaire de Meyer, V?) Goœttingen, 1910, p. 244.
Derbe. Le v. 4 qui parle de la recommandation que Paul aurait faite d'observer les décisions de Jérusalem est certainement rédactionnel. Il en faut dire autant de la notice très vague du verset 5 sur l’état florissant des Eglises. (PREuSCHEN, p. 99.) : Quelques critiques, frappés de ce qu’il y a d’inconsistant dans cette première partie du récit, ont pensé que le rédacteur avait anticipé ce que donnait ici la source pour forger le récit du premier voyage missionnaire lequel n'aurait répondu à aucune réalité. (ScawarTz, Zur Chronologie, p.271s. ; PRreuscuen, p. 98 ; Loisy, p. 509) Cette combinaison se heurte à plusieurs difficultés : d’abord l’itinéraire de la seconde tournée est tout différent de celui de la première ; en outre il est tout naturel que Paul ait tenu à visiter à nouveau les Eglises qu'il avait fondées. La brièveté de la relation de la seconde tournée s'expliquerait très suffisamment par cette considération que le rédacteur n’entend pas donner une histoire complète des communautés chrétiennes et s'intéresse beaucoup plus à leur fondation qu’à leur développement ultérieur. Enfin, il faut ajouter un dernier argument qui nous paraît décisif : le rédacteur qui a certainement tenu à atténuer autant qu'il était possible les conflits qui avaient pu se produire entre les apôtres n'aurait pas été inventer une collaboration entre Barnabas et Saul, dont le seul
effet eut été d’aggraver le caractère de l'incident qui s'était produit entre eux en en faisant la cause d’une séparation effective :.
Avec le verset 6 du chapitre 16 nous rejoignons la source. (Loisy, p. 624 s.) L’itinéraire indiqué ne contient rien qui se puisse expliquer par les préoccupations habituelles du rédacteur. Mais s’il n’a rien ajouté à sa source a-t-il reproduit tout ce qu’elle disait ? Il n’est guère admissible que l’'évangélisation de la Galatie n'ait pas été racontée et qu'il n’ait été donné aucun détail sur les conditions dans lesquelles s’exerça cette direction de l'Esprit par laquelle est expliqué ce qu'a d’un peu bizarre, au premier abord, l'itinéraire suivi par les missionnaires. Le rédacteur pourrait avoir abrégé sa source pour ne pas mentionner les Eglises de Galatie qui avaient été dans la suite
pour Paul l’occasion de cruelles désillusions ?, peut-être aussi avait-il hâte d'arriver à l'évangélisation de la Macédoine qui lui paraissait avoir été Le principal objet de ce voyage.
Cette partie de la narration s'ouvre par le rêve de Troas que Paul interprète comme la preuve que Dieu l'appelle à évangéliser la Macédoine
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2, On pourrait supposer que déjà la source — et pour les mêmes raisons — passait rapidement sur l’évangélisation de la Galatie mais cette explication ne peut expliquer la brièveté avec laquelle est raconté le voyage de la Galatie à Troas.
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(16, 9-11). C'est au cours de ce récit que Le «nous » apparaît pour la première fois. Loisy (p. 629 s.) pense que Luc accompagnait cependant Paul depuis Antioche mais que la première personne a disparu au début de la narration du voyage à cause de l'important remaniement que le rédacteur a fait subir à sa source. La tradition d’après laquelle Luc aurait été originaire d’Antioche ne nous inspire pas assez de confiance pour qu’à cause d’eile nous puissions admettre que le rédacteur ait fait disparaître le « nous » s’il l'avait trouvé au début du récit du deuxième voyage.
Le récit de la prédication de Paul à Philippes (16, 12-40) commence par des indications sobres et précises sur la rencontre que font les missionnaires de quelques femmes juives qui s’assemblent au bord du fleuve et sur la conversion de Lydie (12-15). Ge morceau rédigé à la première personne vient certainement de la source (Horrzmann, À. C., 1, 2, p. 108 ; Loisy, p. 634 s.) Dans le récit qui suit la première personne ne se trouve qu’au commencement, elle ne tarde pas à disparaître ce qui autorise à lui prêter un caractère rédactionnel (Lotsy, p-. 636). Il est raconté comment la guérison d’une servante possédée provoque une plainte déposée contre les missionnaires qui sont flagellés et incarcérés (16, 16-24). La disproportion qu'il y a entre l'incident et ses conséquences autorise.à se
demander si, comme cela a été supposé par Loisy (p. 636 s.), la guérison n'aurait pas été substituée à quelque conflit provoqué par la prédication publique des missionnaires. La conjecture est d’autant plus plausible que l’emploi du « nous » au début du récit seulement atteste l'intervention du rédacteur. Il n’y a pas lieu de douter cependant qu'il y ait dans le récit un noyau historique. Non seulement les violences subies par Paul à Philippes sont attestées par 1 Thess., 2, 2 mais encore le récit des Actes d’après lequel les missionnaires sont poursuivis comme Juifs contredit le schéma suivant lequel le rédacteur se représente généralement les choses, attribuant l'initiative des poursuites aux intrigues des Juifs (WELLHau- SEN, Ârtt. An., p. 33).
Le récit de la délivrance miraculeuse de Paul et de Silas (76, 24-34) pourrait être suspecté à cause de son caractère même et du parallélisme frappant qu'il présente avec le récit de la délivrance de Pierre dans 12, 6-10, si toute discussion n’était rendue ici superflue par le fait que le récit de cette délivrance interrompt malencontreusement la narration qui se poursuit au verset 35 comme si rien de ce qui est raconté de 24 à 34 ne s'était produit. (Scaürer, Th. Ltzq., 1906, col. 407; Wewpr, p. 282.) Le lendemain du tumulte les magistrats envoient, par leurs licteurs,
l’ordre de remettre les prisonniers en liberté et de les faire partir. Paul, indigné de ce que sa qualité de citoyen romain ait été méconnue, exige des excuses (35-10). Le récit semble ici surchargé: ce qui est dit de la réclamation de l’apôtre est suspect: il est fort possible qu'il n’ait pas toujours jugé à propos de faire valoir sa qualité de citoven romain mais l’on ne comprend pas que ne l’ayant pas mise en avant pour éviter une cruelle flagellation, il s’en réclame pour obtenir des excuses. Ea surcharge pourrait avoir son origine dans le désir du rédacteur de dissimuler le fait que Paul et Silas avaient été expulsés de Philippes en leur qualité de prédicateurs de l'Évangile (Loisy p. 646).
Le récit de l’évangélisation de Thessalonique (17, 1-10), introduit par une notice précise sur l'itinéraire suivi par les voyageurs depuis Philippes, présente des traces évidentes d’abréviations. Le fait que, d’après les épîtres, l'Eglise de Thessalonique était composée en majorité de fidèles sortis du paganisme montre que l’activité de Paul ne s'est pas enfermée à Thessalonique dans les cadres un peu étroits de la synagogue. La durée de trois semaines, ou peut-être seulement de trois sabbats, attribuée à l’activité de Paul est certainement trop courte. Le récit de l’émeute a été abrégé dans des conditions telles qu’on ne voit.
plus bien ce qui s’est passé. Le fait que Jason intervient tout à coup comme un personnage déjà connu prouve qu'il devait avoir été raconté qu'il avait reçu Paul chez lui. La caution qu'il verse n'est qu'un débris d'une histoire plus développée dans laquelle il devait être dit ce que garantit cette caution et dans quelles conditions elle fut payée; peut-être devait-elle sanctionner l’engagement pris par Jason de faire partir Paul (Wer- LHAUSEN, Xr0t. An., p. 34; PreuscreN, p. 105; Loisy, p. 653 s.) Loisy a supposé que la mutilation du récit primitif avait été inspirée par le désir de dissimuler, en quelque mesure, la véritable attitude prise par les autorités à l'égard de la prédication chrétienne. Cette hypothèse peut conteair une part de vérité ; elle ne suffit pas cependant car elle ne justifie pas la suppression du détail relatif à l'hospitalité donnée par Jason à Paul. Il faut au moins la compléter en faisant intervenir le désir du rédacteur d’abréger un récit que le plan général qu’il avait adopté et les dimensions qu'il voulait donner à son livre ne lui permettaient pas de reproduire intégralement.
Le récit de la prédication à Bérée est bref (77, 10-13). Sa donnée fondamentale, à savoir le bon accueil que les Juifs font à Paul et à sa prédication, contraste trop vivement avec la théorie du rédacteur sur l'hostilité radicale du judaïsme
pour qu’on puisse y voir autre chose qu'un élément de la source. Seul le récit du départ de Paul est suspect. On ne peut se représenter comment la présence de Juifs de Thessalonique peut obliger Paul à partir alors qu'aucun incident ne s’est produit auquel il ait été mêlé. Dans le récit actuel, le tumulte provoqué par les Juifs et le départ de Paul sont simplement juxtaposés. Loisy suppose que toute la mention des Juifs est surajoutée et que Paul quitta paisiblement Bérée après y avoir exercé une activité fructueuse (p. 657 s.). On pourrait se demander plutôt si l'obscurité du récit n’est pas en rapport avec celle qui règne quant aux conditions du départ de Paul aussi bien de Philippes que de Thessalonique. La première épitre aux Thessaloniciens qui fut écrite peu après que Paul eut quitté la Macédoine parle d’un obstacle insurmontable qui s’oppose au retour de l’apôtre (2, 18) et, d'autre part, mentionne, dans le même contexte, l'irréductible opposition des Juifs (2, 15-16). N’y aurait-il pas quelque relation entre les deux choses et ne pourrait-on supposer que les Juifs avaient réussi à obtenir des mesures d'expulsion contre Paul et que c’est parce qu'il sait la lutte impossible qu'il quitte Bérée dès l’arrivée de ses adversaires? L’obscurité du récit actuel viendrait de ce que le rédacteur a intentionnellement dissimulé la mesure prise contre les
missionnaires par les autorités de Macédoine.
Rien n'empêche d’attribuer à la source ce qui est dit aux versets 14 et 15 des frères qui accompagnent Paul à Athènes et du message qu’il leur confie pour Silas et Timothée.
Le récit du séjour de Paul à Athènes est presque entièrement constitué par un discours qu'il aurait prononcé à l'Aréopage et auquel le reste de la notice ne fait que servir de cadre. Dans ce discours l’apôtre prend pour point de départ un autel « au dieu — ou à un dieu — inconnu » qu'il aurait vu à Athènes. Ce discours est un essai d’apologie du christianisme dans lequel est soutenu l'accord fondamental de l'Evangile avec ce qu'il y a de meilleur dans les aspirations religieuses de l’antiquité. Cette prédication de l'Evangile n’a aucun succès ; seules quelques personnes parmi lesquelles Denys l’Aréopagite et une femme nommée Damaris se joignent à l’apôtre.
Faisant d’abord abstraction du contenu du discours on ne peut manquer d'être frappé des difficultés que soulève la scène supposée. Le rédacteur paraît se représenter l’Aréopage comme un tribunal devant lequel Paul est appelé à s’expliquer. Le commencement et la fin du discours sont, à cet égard, très caractéristiques. Mais c’est là une conception qui ne résiste pas à l'examen. La comparution de Paul n'est pas réellement moti-
vée.Des philosophes n'eussént pas eu qualité pour conduire l’apôtre devant l’Aréopage et une comparution réelle aurait nécessairement dû avoir une conclusion ‘.Si on élimine ainsi la scène de l’Aréopage comme ne pouvant provenir de la source, il ne reste que les versets 16 et 17 qui—le passage de Paul à Athènesétant établi par ailleurs (LThess., 3, 1), — puissent lui être attribués ; faut-il y joindre le v. 34 qui mentionne la conversion d’un petit nombre de personnes (Loisy, p. 683) ? ou bien ce verset doit-il être attribué au rédacteur qui n'aura pas voulu que l’activité de Paul à Athènes ait été tout à fait sans fruits ? Dans la première hypothèse le nom de Denys l’Aréopagite pourrait avoir suggéré au rédacteur l'insertion de la scène du discours. L'attribution du v. 19 à la source rencontre toutefois une difficulté, c’est que 1 Cor., 16, 15 nomme Stéphanas, les prémices, c’est-à-dire le premier converti de l’Achaïe, Bien des subtilités ont été imaginées pour concilier ce texte avec l'hypothèse de succès que la prédication de Paul
1. P. Corssen, Der Altar des unbekannten Gottes, Z. N. T. W.,1913, p.317; Loisx, p. 662s. L’authenticité de l’épisode aété soutenue par Currius (Paulus in Athen, Sitzher. Berl. Ak. der Wiss., 1893, II, p. 938 s.) et par WEnoT (p. 289 s.). Ce dernier pense que si l’épisode avait été imaginé il n’aurait pas été localisé dans une ville où la prédication de Paul s'était heurtée à un échec presqu’absolu.
aurait antérieurement remportés en Achaïe ‘. Le plus simple est peut-être de supposer que Paul en . écrivant 7 Cor., 16, 15 ne pensait plus à ces quel-
ques personnes que sa prédication avait touchées à Athènes et qui peut-être ne s'étaient pas formellement rattachées au christianisme et n’avaient pas constitué une Église.
- Quant au discours lui-même il a fait, dans ces dernières années, l’objet de nombreuses études * ; on y a signalé des idées helléniques et de multiples contacts avec la philosophie religieuse et même avec la forme du discours religieux dans l’hellénisme. Sans doute il faut accorder que Paul a dû adapter sa prédication au public auquel il s’adressait et que, s’il avait eu à parler à des philosophes, il aurait pu s’efforcer de leur présenter l'Evangile sous un angle philosophique *. Mais de
1. Voy. Ramsay, The firstfruils of Achaia dans The bearing of recenl discovery on the trustworthiness of the New Testament, p. 385 8.
2. J. Rurnen, Sloisches zur Areopagrede des Paulus, Theologie und Glaube, 1911, p. 228-230; Nonoen, Agnostos Theos ; P. Conrssen, Der Allar des unbekannten Gottes, Z. N.T, W.,1918, p. 309 s.; Tu. Brrr, "Ayvwotot Üeoi und die Areopagrede des Paulus, N. Jahrb. f. d. klass. Allert., 1913, p. 393 s. ; Bercu VAN EysiNGa, Agnostos Theos, N.theol. Tijd., 1914, p. 151 s.; Cu.-S.Barowin, God unknown, a study of the adress of Si. Paul at Athens, 1920. Voir aussi le commentaire du discours dans Loisy,