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LA COMPOSITION DU LIVRE

Parvenus au terme de nos analyses, nous pouvons revenir maintenant à la question que nous posions à la fin du chapitre VI et nous demander comment il est possible de nous représenter la composition du livre des Actes.

Un premier point nous paraît acquis, c’est que l'hypothèse de la composition par Luc des Actes tels que nous les possédons directement, hypothèse à laquelle Harnack a donné il y a une quinzaine d'années un regain d'actualité ‘, ne saurait être’ retenue. Sans qu'il soit nécessaire de faire valoir toutes les invraisemblances et toutes les inexactitudes du récit qui empêchent de l’attribuer à un compagnon de Paul, il suffit de rap-

1. Cette opinion avait été soutenue avant HArNAck non seulement par tous les critiques conservateurs (tels que B. Weiss, Zaun, Ramsay, Hawkins, Bass) ou catholiques (VoceL, JAGQuUIER) mais aussi par un certain nombre de critiques libéraux tels que CREDNER, RENAN, SABATIER, etc.

peler qu'il y a certainement derrière le récit actuel des Actes la narration d’un témoin direct, qui, selon toute vraisemblance, est Luc et que ce témoignage, comme nous avons eu l’occasion de le noter à plusieurs reprises, a été coupé, altéré et surchargé, ce qui établit, sans hésitation pos- Sible, l'intervention d’un rédacteur différent de Luc, le témoin oculaire *.

Le remaniement de l’œuvre primitive de Luc dans les Actes tels que nous les lisons est le fait fondamental dont doit partir toute critique du livre et toute théorie sur sa composition. Mais ce fait peut être interprété de deux manières différentes suivant qu'on l’attribue au rédacteur même des Actes, à l’auteur ad Theophilum qui aurait utilisé l’œuvre de Luc à côté d’autres traditions écrites ou orales, ou bien à un interpolateur — soit celui dont la main se reconnaît au début du livre, soit un autre — qui, pour faire servir les Actes à un autre but que celui en vue duquel ils avaient été composés, a altéré l’œuvre de Luc lequel serait alors identique à l’ « auteur à Théophile ». Avant d’examiner à laquelle de ces deux

1. Parmi les critiques qui, pour les raisons que nous indiquons ou des raisons analogues, se refusent à voir dans les Actes l’œuvre de Luc. nous citerons : Baur, ZELLER, HILGENreLo, HozrzManN, Oversecx, Weizsæcker, WENDT, SCHÜRER,

von Sopen, SPiTTA, JücicHEr, Jon. WEiss, KNoPr, CLEMEN, etc.

conceptions doit être donnée la préférence, il convient de marquer que — en ce qui concerne au moins la valeur historique du livre, ce qui, après tout, est le plus important — il n’y a guère plus qu'une nuance entre elles.

La thèse de l’altération et de l'interpolation de l'œuvre primitive de Luc a été développée avec un grand luxe d’arguments exégétiques dans le commentaire de Loisy. Il paraîtra donc logique de partir de la discussion de cette thèse. Elle peut à priori invoquer un argument qui n’est pas sans valeur, c'est que l’idée d’un interpolateur qui à altéré les Actes primitifs n’est nullement une conjecture arbitraire mais que c’est une constatation qui paraît bien incontestable. Ce premier argument n'a peut-être pas toute la portée que lu; prête Loisy. Il serait décisif s’il était établi que le remaniement du début des Actes a été inspiré par les mêmes préoccupations que la transformation du récit lui-même. C'est bien ce que pense Loisy, mais les prémisses de son argumentation ne nous paraissent pas assez solidement établies pour s'imposer. L’altération du prologue, dit:l, a eu pour résultat et, sans doute, pour but de faire disparaître la phrase où l'auteur indiquait qu'il mènerait son récit jusqu à la mort de Paul ou bien Jusqu'à celle de Pierre et de Paul. Or l'examen que nous avons fait des diverses explications don-

nées de la fin des Actes a, pensons-nous, prouvé tout au moins le caractère arbitraire de la théorie d’après laquelle le rédacteur aurait supprimé la fin du récit de la vie de Paul pour ne pas raconter sa condamnation. Quant à la transformation subie par le prologue, il n’est pas nécessaire pour l’expliquer de faire intervenir des considérations relatives à autre chose qu'au début de la narration. Le livre des Actes devait originairement commencer — et cela devait être marqué dans le prologue — là où se terminait le troisième évangile, c'est-à-dire après le récit de l’ascension. Cette indication ne pouvait subsister après l'introduction secondaire d’un autre récit de l’ascension et il n’est nullement surprenant qu'en même temps qu’elle, ait disparu l'indication du terme jusqu’auquel l’auteur entendait poursuivre son récit.Il n’y a donc aucun indice positif qui permette d’affirmer que le remaniement du début des Actes soit en relation avec les altérations que trahit la forme sous laquelle Le récit de Luc nous est parvenu dans les Actes. On peut même aller plus loin et dire qu'un rédacteur qui aurait entrepris de soumettre l'œuvre de Luc à une révision systématique aurait vraisemblablement remanié aussi et adapté le second membre de phrase du prologue plutôt que de laisser subsister au. début de son œuvre la phrase déséquilibrée que nous lisons maintenant.

On comprend plus aisément, au contraire, qu'un. interpolateur dont le seul but était d'introduire le récit de l'ascension se soit borné à la suppression d’un membre de phrase qui excluait manifestement ce récit. :

Nous avons eu, d'autre part, au cours de notre analyse, l’occasion d'observer à plusieurs reprises que beaucoup des mutilations subies par l’œuvre de Luc ne sont pas en relation avec le but précis que Loisy assigne au remaniement des Actes primitifs mais s'expliquent. sans l'intervention d’aucune espèce de tendance,uniquement par le désir d'alléger le récit en ne retenant, à propos de chacune des étapes de l’activité de Paul, que les détails essentiels, en coupant, souvent d’une manière malencontreuse et au détriment de la cohérence de la narration, ceux qui étaient jugés superflus. On peut en dire autant des additions faites au récit primitif, additions qui, dans Ia pensée de l’auteur, étaient destinées à enrichir le récit. Il ne parait donc pas possible de ramener les diverses altérations constatées à une préoccupation unique. Il y a déjà là une sérieuse objection à la théorie de Loisy.

Il est une autre considération qui doit intervenir ici bien que le moment où il sera possible de la développer dans toute son ampleur ne soit peut-être pas encore venu. La critique des Actes

ne peut être séparée de celle du troisième évangile. L’affinité des prologues établit entre les deux livres un lien indissoluble. Il n’en résulte pas nécessairement qu’ils aient subi, postérieurement à leur rédaction, exactement le même traitement. Un rédacteur pourrait avoir mutilé le second livre et ne pas avoir touché au premier. Supposons un instant qu'il en ait été ainsi. Il en résulterait pour le système de Loisy une grosse difficulté. L’auteur du troisième évangile — ce n’est pas le lieu de le démontrer ici — est bien loin d’être un historien exact, bien informé, soucieux de présenter les choses sous leur vrai jour et dans leur enchaïinement naturel. Aussi Loisy n’admet-il pas l’hypothèse dont nous sommes parti et pense-t-il que l’évangile a été remanié dans le même sens et par le même rédacteur que le livre des Actes. Là est, comme il le marquait déjà dans un article de 1913 (Les écrits de saint Luc à propos d’un livre récent, Rev. d'hist. et de lit. rel., 1913), le nœud de la question. Dans cet article Loisy indiquait certains morceaux de l’évangile que l’on pourrait songer à considérer comme des éléments secon-. daires et il concluait en ces termes : « Ceci soit donné seulement à titre d’aperçu plus ou moins hypothétique sur Les résultats que semble devoir produire, en ce qui regarde le troisième évangile, l'application du principe solidement établi par .

M. Norden pour la critique des Actes » (p. 368). Depuis 1913 les vues de Loisy se sont sans doute précisées car dans le commentaire des Actes il parle comme d’un fait établi du remaniement tendancieux du troisième évangile. Sans doute a-t-il été conduit à ces conclusions par les analyses qu’il a poursuivies depuis et se réserve-t-il d'exposer ultérieurement les raisons qui lui ont dicté sa nouvelle attitude. Nous devons attendre de les connaître pour pouvoir en apprécier la valeur. Dès maintenant cependant nous pouvons indiquer que ce que disait Loisy dans son article de 1913 ne peut paraître décisif et que, jusqu'à plus ample informé, notre impression n'est pas favorable à son opinion.

Loisy s’est singulièrement facilité la tâche par la façon dont il définit l'œuvre primitive de Luc. C'était, pour lui, une histoire exacte, sans aucune déformation apologétique. Il est vrai que nous avons de la plume de Luc quelques morceaux sobres et précis qui ont l'allure d’un journal de voyage et non d’un roman, mais autre chose est de raconter quelques faits simples auxquels on a été personnellement mêlé, autre chose de saisir et de présenter avec exactitude une histoire complexe qui se déroule à travers une série d'années dans des lieux divers et que l’on ne peut raconter sans avoir recours, pour certaines parties au

moins, au témoignage d'autrui. On peut être un témoin fidèle qui rapporte exactement ce qu'il a vu, et être incapable de faire, dans des récits qu’on recueille, le départ entre ce qui est renseignement solide et ce qui est embellissement ou surcharge.

Il faut même se demander si une histoire telle que Loisy conçoit qu'a été l'œuvre primitive de Luc était possible au premier siècle, alors que personne n'avait l’idée d'écrire uniquement pour conserver le souvenir des faits tels qu'ils s'étaient déroulés mais où l’histoire devait servir les intérêts de la foi. Il ne faut pas oublier que Luc n’a pas écrit en un temps de science positive mais à une époque où l’on vivait en plein merveilleux et où les miracles les plus extraordinaires paraissaient la chose la plus naturelle du monde.

Les Actes primitifs, tels que Loïsy les conçoit, pourraient bien n'être qu'une création de son imagination réalisée en dépouillant l’œuvre actuelle des défauts qu’elle présente au point de vue de la critique moderne.Loisy a fini par prendre son rêve pour une réalité car il lui arrive par endroits de parler de l'œuvre primitive de Luc non comme d’une conjecture mais comme d'un ouvrage réel et connu, par rapport auquel on pourrait juger les Actes actuels. Cette idéalisation de l'œuvre imaginée amène parfois Loisy à être trop sévère pour l’œuvre réelle. [l réduit à bien peu de chose

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ce qui subsiste des Actes primitifs et grandit d’autant le rôle du rédacteur. Il lui prête des vues très précises. Son travail aurait répondu à un but apologétique : montrer que le christianisme, identique au judaïsme, ne devait pas être traité autrement que lui par les autorités romaines. Mais dans ce que Loisy refuse, non sans raison, aux Actes primitifs, il y a des morceaux qui ne répondent pas à ce dessein.

Prenons par exemple le récit de l’évangélisation de la Samarie par Philippe. Sous sa forme actuelle il démontre que la propagation du christianisme s’est faite sous le contrôle et sous le patronage des apôtres de Jérusalem et sert âinsi les conceptions ecclésiastiques de l’auteur mais, nous l’avons vu, tout ce qui, dans ce récit, Concerne les apôtres Pierre et Jean est secondaire. Dégagé de ces additions le tableau de l’activité de Philippe n’a qu’un caractère et un intérêt narratifs et l’on ne voit pas ce qui peut empêcher de penser que l” «auteur à Théophile » l’a emprunté à quelque tradition accessoire pour enrichir ce qu'il tirait du récit de Luc.

Le cas du récit de la conversion de Paul est: plus caractéristique encore. Loïsy se montre très: sévère à l'égard de ce récit, trop sévère même, car si l’on en élimine les éléments secondaires il peut. fort bien répondre à une réalité historique. Loisy:

croit ce morceau étranger à la trame primitive de

l'œuvre de Luc. On ne peut en effet, dans la première moitié du livre, rattacher au grand récit des missions pauliniennes que les morceaux sur Etienne et les Hellénistes. Or la manière tout à fait maladroite dont on a essayé d'introduire Saul dans ces morceaux montre que la source ne parlait pas de lui avant sa venue à Antioche. On conçoit qu’il ait pu en être ainsi dans un récit relatif à l'Église d’Antioche et aux missions qui en étaient parties, mais une œuvre comme celle de l’auteur à Théophile qui voulait suivre le développement du christianisme depuis l’ascension jusqu’à l’arrivée de Paul à Rome ne pouvait manquer de raconter comment l’ancien persécuteur était devenu chrétien. Un récit de la conversion n’était pas indispensable dans l’œuvre de Luc et nous voyons qu’elle n’en a pas contenu; il était au contraire nécessaire dans l'œuvre de l’«auteur à Théophile ». Cette constatation nous paraît décisive contre la théorie de Loisy.

On ne peut, d’autre part, toujours souscrire — nous avons essayé de Le montrer au cours de notre analyse du récit des Actes — à la manière dont Loisy définit le remaniement du livre primitif. Sur bien des points ce que nous lisons s'explique sans qu'il soit nécessaire de faire intervenir les adaptations apologétiques et les remaniements —

disons les falsifications — que suppose Loisy. Ainsi les Actes actuels ne méritent peut-être pas toute la sévérité dont il fait preuve à leur égard ; par contre l'œuvre primitive n’a peut-être pas eu, au point de vue strictement historique, la très haute valeur qu’il lui prête.

A l'idée de cette œuvre qui aurait été remaniée et surchargée par un rédacteur aussi maladroit que peu scrupuleux nous préférons l'hypothèse de l’« auteur à Théophile » utilisant le récit de Luc à côté d'autres données, n’en saisissant peut-être pas exactement le caractère et l'’abrégeant de manière souvent malencontreuse, pour le combiner à des traditions de bien moindre valeur. Nous compléterions cette hypothèse par celle d’un interpolateur maladroit qui aurait mutilé le prologue pour pouvoir introduire le récit de l’ascension.

On pourrait être tenté d'attribuer en outre, soit à

ce même rédacteur soit à un autre interpolateur, d’autres récits parmi lesquels il serait séduisant de mettre ceux qui viennent de ce que nous avons appelé le cycle À, qui forme un doublet secondaire du cycle B.

Nous avons signalé plus haut ‘ les difficultés que soulèverait une semblable hypothèse qui obligerait à concevoir, pour expliquer la formation

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