LA THÉORIE DE SAINT AUGUSTIN
L'antiquité chrétienne ne s'est pas préoccupée du problème de la formation des évangiles. Le seul auteur qui l'ait touché — encore ne s’y est-il intéressé qu’en fonction du problème de l'harmonie —
4. Synopsis evangeliorum Matthæi, Marciet Lucæ, Halis, 1116. D'autres éditions parurent en 1797, 1809 et 1822,
est alt Augustin dans le De consensu evangelistarum. Il admet que les évangiles ont été écrits dans l'ordre du canon, en sorte que ceux de Marc et de Luc sont comme encadrés par les évangiles directement apostoliques. Chaque évangéliste a sa manière de raconter et suit son inspiration particulière sans cependant ignorer l’œuvre de ses prédécesseurs(J, 2). Marc, en particulier, asuivide près et abrégé Matthieu ({anquam pedisequus et breviator ejus, 1,2). Augustin découvre à cette attitude de Marc une raison de haute convenance, Matthieu a mis en lumière la personne royale de Jésus, et un roi ne marche pas seul. Il a donc fallu que Matthieu fût suivi par Marc. Luc, au contraire, n’a pas eu d’abréviateur, parce que c'est la personne sacerdotale du Christ qu'il a dépeinte; or un prêtre entre seul dans le sanctuaire (7,3). Cette théorie d’Augustin sur la dépendance des évangélistes l’un par rapport à l’autre dans l'ordre du canon eut une grande fortune, elle n’a pas cessé d’avoir des partisans.
Elle régna sans partage jusqu'au xvin‘ siècle. Ce n'était pas en effet l'abandonner que de dire avec Hugo Grotius ! que Marc avait utilisé l’original araméen de Matthieu, mais que l’auteur du
À. Annolationes in libros evangeliorum, in tit. Mt., dans Hu- GON1 GRoTH, Operum theologicorum, tomi II, vol. I, Amsteledami, 1679, p. ÿ
traditionnelle, observe que « saint Marc ne peut
texte grec avait eu notre second évangile sous les veux: © Richard Simon, tout en admettant la théorie
passer pour un simple abréviateur de saint Mat thieu, puisqu'il est plus étendu que lui en de : certains endroits ? ».- Me Au xvin siècle, la théorie d'Augustin fut acceptée par des hommes comme Hd WAsss et Mill. | Au xx° siècle, elle a été défendue par oo, de théologiens catholiques comme Hug (1808), Bisping (1863), Aberle (1865), Schanz (1879), Wal- … È lon (1887), Bacuez (1894), Calmes (1899), mais pe
aussi par quelques protestants comme Aug. Klos- 4
termann (1863), Hengstenberg (1865), Keil (1879), von Hofmann (1881), Holsten (1883). 1 La thèse de Marc epitomator, c'est-à-dire l'opinion qui ne voit dans notre second évangile qu'un abrégé du premier, constitue non seulement un élément du système de saint Augustin, mais encore la base essentielle sur laquelle il repose; il : À est donc naturel qu’un effort tout particulier is.
1. Cette théorie fut reprise en 1803 par SEiLer (De fempore ef ordine quibus tria evangelia scripla sunt). On sait que c'est
, aussi la théorie de Zahn.
2. Hisloire critique du texte du Nouveau Testament, Rotterdam, 1689, p. 108.
Fe
HISTOIRE DU PROBLÈME SYNOPTIQUE 57 | é fait pour établir cette thèse. On peut bien dire que Jusque vers 1835, elle est à peu près universellement admise. Nous aurons à mentionner plus loin, à propos de l'établissement de la thèse de la
priorité de Marc, lescritiques qui, dèsle xvrn’ siècle,
se sont élevés contre cette théorie ; pour le moment nous indiquerons seulement les principaux partisans du caractère secondaire de Mare. I] faut nommer avant tout, au xvn° siècle, Griesbach, qui publia à Iéna, en 1789 et 1790, deux programmes qui portent un titre qui en est le résumé : Commentatio qua Marci evangelium totum Matthæi et Lucæ commentartis decerptum esse monstratur !. Griesbach admet seulement que Marc a ajouté à ce qu'il tirait de Matthieu et de Luc quelques récits qu'il avait recueillis dans la maison de sa mère à Jérusalem.
Pour l'essentiel, lathèse de Griesbach fut admise, avant l’école de Tübingue, par de Wette (1826) et par Gfürer (1838)°. Baur et ses disciples firent,
comme nous aurons l’occasion de le voir, du ca-
ractère secondaire de Marc, tant au point de vue
4. Du même, Inquisirio in fontes unde evangelislæ suas de resurreclione domini narraliones hauserunt, Jenae, 1183. Griesbach avait eu comme prédécesseur OwEn (Observalions of the four Gospels, London, 1164) e Büscainc (Harmonie der Evangelien, Hamburg, 1766). Büsching admet la priorité de Luc par rapport à Matthieu.
2, Comme Büsching, Gfôrer admet la priorité de Luc.
littéraire qu’au point de vue théologique, une pièce essentielle de leur système. Leurs idées sur
le point particulier de la dépendance de Marc par :
rapport aux deux autres évangiles synoptiques
furent partagées par quelques-uns de leurs ad
versaires tels que Lutteroth (1860), Bleek (1862) et Nœsgen (1876) ; elles ont été reprises en dernier lieu par Pasquier !.