‹ Introduction au Nouveau TestamentChapitre 114 sur 141 · II. — L'INTÉGRITÉ DE L'ÉVANGILE · texte numérisé non relu

II. — L'INTÉGRITÉ DE L'ÉVANGILE

Vers 144, Marcion introduisit dans le Nouveau Testament qu'il constitua pour la communauté qu'il avait fondée ,un évangile qui ne portait pas de nom d'auteur et qui, d’après les Pères! qui ont combattu Marcion, ne serait pas autre chose que l'évangile de Luc remanié et surtout mutilé pour être adapté aux idées marcionites. En 1846, nous l'avons vu (p. 70), Albert Ritschl, suivi par Baur lui-même, reprenant une idée déjà émise

1. On trouvera les textes dans ZaAun, G. K., 1, p. 620, n. 3.

avant lui, a soutenu que le rapport réel des textes était l'inverse de celui qu'ont indiqué les Pères. Pour lui l’évangile de Marcion a été composé par un paulinien à la fin du 1°’ siècle et l'évangile canonique de Luc en est un remaniement fait au milieu du n° siècle du point de vue d'un paulinisme atténué, mitigé et nettement antimarcionite. Cette thèse, combattue par une partie des disciples de Baur, comme Volkmar et Hilgenfeld, a été retirée par Ritschl lui-même et par Baur. Elle n’a plus actuellement de défenseurs !. Il suffira donc, sans entrer dans une discussion détaillée, d'indiquer sommairement les principales raisons qui obligent à l’écarter ?.

1. Signalons cependant que H. UsenNER (Weihnachtsfest ?, p. $#s.) a soutenu que Luc et Marcion dépendaient l’un et l’autre d'un document plus. ancien qui aurait, d'ailleurs, été reproduit plus exactement par Marcion que par Luc. L’argumentation de Usener tend à montrer qu'il y a dans le récit de Marcion plus de cohérence que dans celui de Luc. Mais elle porte exclusivement sur le début de l'évangile et cette cohérence peut provenir de l'élimination par Marcion, pour des raisons tout autres que des raisons critiques, d'éléments secondaires de la tradition. Tout récemment H. Rascake (Marcion und sein Evangelium, Theol. Tidschr., 1923, .p. 28-44) à soutenu qne l'évangile de Marcion n'était pas un remaniement de celui de Luc mais qu'il était identique à l'évangile de Marc qui serait ainsi de beaucoup postérieur à la date qui lui est généralement assignée. Cette thèse est contredite par ce que nous avonsvu des rapports du second évangile avec ceux de Matthieu et de Luc.

2. Sur la question de l’évangile de Marcion, voir ZAHN, G. K.. 1, p. 585 s. partic. p. 631. v. Harnack, Marcion, Das Evangelium

On ne peut séparer la question de l'évangile de Marcion de celle de son Nouveau Testament dans son ensemble. Les procédés employés par lui doivent, en effet, avoir été partout les mêmes. Oril est certain que Marcion a fait subir aux épîtres de Paul tout un travail de remaniement. Ilen a réduit le nombre à 10, il a transformé l’épitre aux Éphésiens en une épitre aux Laodicéens et surtout il a, d’une manière très systématique, éliminé tout ce qui y établissait un lien entre l'Évangile et l'Ancien Testament. Il a ainsi, de bonne foi sans doute, mais non moins gravement pour cela, altéré la physionomie du paulinisme et substitué ‘une abstraction à ce qui a été dans le développement du christianisme primitif une réalité vivante. [1 faut ajouter que l'absence dans son canon du livre des Actes, de toutes les épitres catholiques et de l’Apocalypse, paraît aussi provenir d'un remaniement du canon de l'Église, car on ne connaît pas, vers le milieu du n° siècle, d'autre exemple d’un Nouveau Testament aussi réduit. Il n’est pas téméraire de penser que Marcion n’a pas traité l’'évangile autrement que les épitres.

vom fremden Gott, Leipzig, 1921, p. 36 s. 151* s. On trouvera des reconstitutions de l’évangile de Marcion dans ZanN, G. K., II, p. 455 s. et dans Harnack, p. 165*-220*. Nous renvoyons une fois pour toutes ici à Zahn et à Harnack.

Marcion soutenait que les judaïsants avaient de bonne heure falsifié l'évangile. [1 a eu le sentiment que le travail auquel il se livrait était un travail de restauration. [Il n’en reste pas moins que son texte présente, par rapport à celui de l'évangile canonique, un caractère secondaire. D'ailleurs, si Marcion avait cru, ou voulu faire croire qu'il avait non pas restauré mais retrouvé le texte primitif, il n'aurait pas manqué de raconter dans quelles conditions il avait fait cette découverte, et ses affirmations sur ce point auraient certainement été discutées par les Pères, qui, comme Tertullien, l'ont si âprement combattu.

Mais on n'en est pas réduit, dans la discussion du problème de l’évangile de Marcion, à ne faire valoir que des considérations générales. Les citations que les adversaires de Marcion ont faites de son évangile ont assez de précision pour que son texte ait pu être rétabli avec une exactitude suffisante. C'estainsi que nous savons, par exemple,que l'évangile de Marcion ne contenait ni l'évangile de l'enfance, ni les récits du baptême, de latentation, . et de la première prédication de Jésus à Nazareth. Comme l’a justement fait remarquer Zahn (G. K., 1, p. 683), il ne faut pas, dans la comparaison des textes, faire intervenir des considérations qui reposent sur le plus ou moins de cohérence des récits parce qu'il est difficile d'en juger d’une

manière objeclive et surtout parce qu'un récit composé à l’aide de sources diverses, comme l'évangile de Luc, ne peut pas présenter une homogénéité et une cohérence parfaites ; un rédacteur ou un interpolateur postérieur peut parfaitement s'être, lui, préoccupé de cette homogénéité et avoir substitué à l'œuvre primitive un récit plus harmonieux.

Mais la comparaison des textes montre que les omissions ou les modifications que l'évangile de Marcion présente par rapport au texte canonique sont en relation directe avec les idées propres de son système. Ce qui est éliminé, c'est ce qui apparaissait comme contradictoire, comme gênant ou seulement comme inutile au point de vue dela doctrine marcionite. Ces éléments n'auraient cependant pas, au point de vue de la doctrine de l'Église, une importance assez grande pour en expliquer l'addition. Il y a, en outre, une considération développée par Plummer (Lc., p. Lxix s.) qui, à elle seule, suffirait pour écarter l'hypothèse d'additions faites dans Luc, c'est l'homogénéité de langue que l’on peut constater entre le corps de l'évangile et les parties qu'il faudrait regarder comme secondaires. Harnack (1, p. 138-152), on le sait, a montré que les deux premiers chapitres de Luc présentent exactement les mêmes caractères de langue et de style que le reste de l'évangile.

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