BAT
De même que 14, 25 marquait un début sans lien organique avec ce qui précédait, 15, 1 en marque un nouveau. Les paraboles de la brebis et de la drachme perdues (15, 3-10; 4-5 — Mt., 18, 12-14) et celle de l'enfant prodigue (15, 11-32) sont la réponse que Jésus oppose aux pharisiens et aux scribes qui lui reprochent d'accueillir les péagers et les pécheurs et de manger avec eux (15, 1-2). À tout le moins nous aurions ici un fragment détaché de son contexte, car Le reproche des pharisiens ne peut avoir été rapporté sans qu'il ait d'abord été question de l'accueil fait par Jésus aux péagers; mais peut-être faut-il aller plus loin encore et attribuer à 15, 1-2 un caractère entièrement arlificiel et y voir une imitation faite soit par Luc, soit par l’auteur de la source qu'il utilise, de la situation rapportée dans 5, 29-30,
La parabole de l’économe infidèle (16, 1-12) est adressée aux seuls disciples. IL y a donc entre les chapitres 15 et 16 un changement de situation qui n'est pas relaté. C’est une preuve nouvelle que le fragment qui nous occupe est une compilation artificielle. La parole sur le service de Dieu et celui de Mamon sert de conclusion à la parabole de l’'économe infidèle (76, 13) par une combinaison qui n’est pas primitive, puisque Matthieu (6, 24) donne la même parole dans un autre contexte.
On a ensuite une série de paroles de Jésus entre lesquelles il n’est guère possible de reconnaître de liaison organique ou logique. C’est d’abord une parole contre les pharisiens (16, 14- - 15), puis deux déclarations sur la Loi quine peuvent avoir été prononcées dans les mêmes conditions puisque l’une (16, 16 — Mt., 11, 12-13) déclare que la Loi et les prophètes sont valables jusqu’à Jean-Baptiste et que l’autre (16, 17 — Mt., 6, 18) proclame que la Loi ne peut passer. La condamnation du divorce (16, 18 — Mt., 5, 32) s'accorde mal avec la proclamation de l’immutabilité de la Loi qui le réglemente. Il faut ou que manque quelque chaïnon intermédiaire, ce que pourrait suggérer le parallélisme des deux termes avec le Sermon sur la Montagne, ou bien que la déclaration sur le divorce soit détachée d’un épisode où elle avait sa place logique. La parabole de l’homme riche et de Lazare (16, 19-31) n’est accompagnée d'aucune indication de circonstance. Il y a là une juxtaposition purement mécanique.
Il en est de même pour plusieurs des morceaux qui suivent. La parole sur le scandale (17, 1- 2 — Mc., 9, 42. Mt., 18, 6-7) ne comporte aucune indication de temps ou de lieu. Tout au plus pourrait-on considérer que l'expression « être jeté dans la mer » peut incliner à penser que nous avons affaire à un logion galiléen. Le morceau
17, 3-4 sur le devoir de reprendre le frère qui a péché et de lui pardonner s’il se repent, se rattache d’une manière assez satisfaisante à la parole: sur le scandale, par contre les paroles sur la puissance de la foi (17, 6-6 —- Mt., 17, 20) et sur le serviteur inutile (77, 7-10) sont sans lien avec leur contexte.
Le début de la guérison des dix lépreux (17, 11-19) nous fournit une indication sur l'endroit où se trouve Jésus. Il est sur la frontière de la Galilée et de la Samarie; c’est-à-dire que le voyage vers Jérusalem, qui est censé être raconté depuis 9,61, n’est pas, à proprement parler, commencé. Il est même moins avancé qu'en 9, 61, puisqu'à cet endroit Jésus se trouvait déjà en Samarie. Aussi ne faut-il pas comprendre l'indication géographique que contient notre récit comme marquant une étape du voyage de Jésus, mais simplement comme impliquée dans le récit lui-même et comme devant expliquer la présence d’un Samaritain au milieu des lépreux galiléens. Ce qui montre d'ailleurs que l’évangéliste n’a pas pu se représenter directement le voyage de Jésus, c'est qu'immédiatement après la guérison des lépreux, il place un épisode [Jésus répond à une question des pharisiens sur la venue du Royaume (77, 20- 21)] qui ne peut pas être localisé en Samarie. Le développement sur le jour du Fils de l'Homme
(17, 22-87 — Mt., 24, 26-28.87-41 ; 10, 39) en est rapproché parce qu'il se rapporte au même sujet. Enfin les deux derniers morceaux de notre fragment (Le juge inique : 18, 1-8; le pharisien et le péager : 18, 9-14) ne contiennent rien qui implique quelque indication de temps ou de lieu.
L'analyse détaillée que nous avons faite du fragment propre à Luc nous montre donc que nous n'avons pas affaire à un bloc homogène mais à une compilation d'éléments disparates. Luc a voulu les couler en un récit de voyage conduisant Jésus de Galilée à Jérusalem ; mais il n’a pu réaliser que très imparfaitement ce dessein.
Ce qui confirme le caractère artificiel et fictif de ce qu’on appelle couramment le récit de ce voyage, c'est qu'au terme de ce récit, au commencement de la quatrième partie, nous nous trouvons exactement au point où Luc avait abandonné le fil du récit de Marc. La quatrième partie de son évangile (18, 15-19, 27) correspond à peu près exactement à la fin de la deuxième partie de Marc (10,13-52); elle ne s’en distingue que par l’omission de la demande des fils de Zébédée (Mc., 10,