DU XX° SIÈCLE
Il est malaisé, faute d'un recul suffisant, d'apprécier l'évolution de la critique évangélique depuis le début du xx° siècle. On peut seulement relever quelques traits principaux. La publication
presque simultanée, en 1899, des travaux de Wernle et des Hawkins conçus à des points de vue assez différents, mais aboutissant aux mêmes conclusions, est la manifestation significative du consensus qui tend à s'établir entre la majorité des critiques sur la théorie des deux sources. Celle-ci étant admise, tout au moins dans ses grandes lignes, le progrès de la critique n'est concevable que dans deux sens. On peut, d’une part, tenter de préciser la théorie, notamment en cherchant à déterminer le caractère et l'étendue
senteraient donc qu'une tradition accessoire. La théorie par laquelle P. Ewald explique la formation des trois premiers évangiles est la théorie des deux sources. L'évangile de Marc se serait constitué à Rome sous l'influence de Pierre, qui racontait
avec une prédilection marquée ses souvenirs galiléens en lais-
sant les souvenirs judéens et jérusalémites un peu dans l'ombre.
4. Jücicuer, Neue Linien in der Kritik der evangelischen Geschichte, Giessen, 1906. Maurice Gocuer, La nouvelle phase du problème synoptique, R. H. R., {. LVI, 1907, p. 3115.
des sources accessoires qu'il y a lieu d'admettre pour les évangiles de Matthieu et de Luc; c'est ce
que n’ont pas manqué de faire les plus récents. partisans de la théorie des deux sources. On peut d'autre part prenant pour point de départ la for-
mule générale de la théorie, essayer, par lana-
lyse historique et critique, de se rendre compte de la formation de ces deux sources elles-mêmes. C'est dans cette voie que se sont engagés la plupart des auteurs dont il nous reste maintenant à parler.
C'est Wrede qui a donné l'impulsion à ces.
recherches dans son livre sur Le secret méssia-
nique dans les évangiles!. Ce n’est pas une question littéraire, c'est une question historique qu'il examine dans cet ouvrage. Les évangiles, celuide Marc qui est le plus ancien en particulier, développent une théorie d’après laquelle Jésus, tout en
ayant eu le sentiment d'être le Messie, aurait soi-
gneusement dissimulé sa messianité, défendant aux démons de la faire connaître et, quand il juge à propos d'instruire ses disciples, leur recommandant expressément le secret. Cependant les faits ne cadrent pas entièrement avec cette théorie. Jésus pour se désigner lui-même, se sert duterme de « Fils de l'Homme » dont le caractère mes-
\ 1. Das Messiasgeheimniss im den Evangelien zugleich ein Beitrag zum Verstäündniss dis Marcusevangeliums, Goettingen, 1904.
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sianique n'est pas douteux, il accomplit publiquement, sans aucunement se cacher, .des guérisons qui, elles aussi, sont dés manifestations messianiques. Les obscurités, les inconséquences, les contradictions du récit amènent Wrede à penser que la théorie du secret messianique est une conception qui appartient en propre à l’évangé- liste et qui ne répond pas au développement réel des choses. Les conséquences de cette thèse dans . le domaine littéraire sont fort importantes. L'évangile de Marc n'est pas un écrit de premier jet exprimant tout simplement les souvenirs d’un témoin oculaire. C’est une œuvre déjà théologique, préoccupée non pas de raconter seulement, mais d'expliquer l’histoire de Jésus. La réflexion dogmatique, l'élaboration théologique y ont une large place. Comment cet évangile s'est-il constitué? tel est le problème que pose l'œuvre de Wrede et sur lequel désormais se concentre l'at- = tention des critiques.
__ Johannes Weiss a essayé de le résoudre dans
son livre sur /e plus ancien évangilet. Il part de:
À. Das aelteste Evangelium. Ein Beitrag zum Versländniss des Marcusevangeliums und der aellesten evangelischen Ueberlieferung, Goettingen, 1903. La publication du livre de Joh. Weiss a été provoquée par celle de l'ouvrage de Wrede, mais beaucoup de publications antérieures de Weiss montrent qu'il poursuivait depuis longtemps déjà l'étude du second évangile. CR 6* C6 XC00/ à
{ Religion l
l'idée de la priorité de Marc, idée qu'il considère
non pas comme une hypothèse mais comme un :
résultat scientifiquement établi (p. 1). Sa thèse 5% essentielle peut être résumée dans cette formule : « Marc est une étape du chemin qui conduit au quatrième évangile, il n'est pas au commencement de ce chemin. Ce n'est pas une source,
c'est le confluent de plusieurs sources » (Sam- 1 melbecken) (p. 2). Parmi ces sources que Marca utilisées dans un intérêt didactique, J.- Weiss L relève d'abord un groupe de récits dont l'origine
doit être cherchée dans les souvenirs de l’apôtre Pierre, puis une série de discussions de Jésusavec ses adversaires, un recueil de courtes paroles de Jésus, des morceaux empruntés aux Logia et un certain nombre de traditions accessoires.
Johannes Weiss toutefois ne croit pas possible de délimiter ces sources diverses de manière à pouvoir les reconstituer d’une manière précise. Il admet le caractère composite de Marc, mais ne formule pas de théorie arrêtée sur un proto- Marc ni d'essai de reconstruction de ce document !.
1. Diverses tentatives de reconstitution du proto-Mare à l'aide, en grande partie, de l'analyse de l'évangile actuel ont été faites sous l'influence du travail de Johannes Weiss. On peut citer ici H: vox Sopen (Die wichtigslen Fragen im Leben Jesu, Berlin, 1904, p. 24s. Urchristiiche Literalurgeschichle (die Schriflen des Neuen Testaments), p.64s qui, s'appuyant sur les relations des
La contribution de Julius Wellhausen au problème synoptique est constituée par quatre minces volumes, sobres et brefs mais pleins d'idées et de faits. Wellhausen se préoccupe principalement de suivre le développement de la tradition. IL observe que le flottement du texte, dans les divers manuscrits, n’est pas dû seulement à la négligence des copistes, mais qu'il témoigne d’une élaboration du texte qui a dû être plus active encore dans la période qui a précédé la rédaction des synoptiques. Il note d'autre part que le texte évangélique présente une telle
récits entre eux et sur les différences de forme qu'ils présentent, s'attache à distinguer ceux qui ont dû ou ont pufaire partie des récits de Pierre, lesquels ont été,dans l’évangile de Marc,amalgamés avec d’autres traditions. WENDLiING (Urmarcus, Versuch einer Wiederherslellung der aelleslen Milleilungen über das Leben Jesu, Tübingen, 1905; die Entstehung des Marcusevangeliums, Tübingen, 1908) distingue trois couches dans l'évangile de Marc: la plus ancienne est une collection d’apophtegmes dans des cadres sommaires mais colorés ; la seconde est un récit déjà poétisé d'actes miraculeux ; la troisième est le travail rédactionnel de l'évangéliste. L'ouvrage de Rupozr-Abozr Horrmann (Das Marcusevangelium und seine Quellen, Ein Beitrag zur Lüsung der Urmaïcusfrage, Künigsberg, 1904) ne se place pas sur le terrain de l'analyse interne mais sur celui de la comparaison des trois synoptiques. Il admet deux formes successives du proto- Marc. La première serait à la base des évangiles de Matthieu et de Luce, la seconde aurait été utilisée par le rédacteur de notre second évangile.
4. Das Evangelium Marci übersetzt und erklärt, Berlin, 1903 ; Das Ev. Matthæi…., 1904; Das Ev. Lucæ..…., 190%; Einieilung in die dr'ei ersten Evangelien, 1905, ? 1911.
somme d’aramaismes qu'on peut en conclure que
“ Ja tradition évangélique repose sur des sources araméennes écrites. Deux faits de la plus grande
importance sont ainsi établis par l'observation du
texte et de la langue. C’est d’abord que la tradition évangélique a subi une longue et profonde élaboration avant de se fixer, c'est ensuite que nos évangiles ont eu une ou plusieurs sources araméennes écrites et que, par conséquent, aucun
d'eux ne peut être regardé comme la forme pre-.
mière de la tradition.
L'évangile de Marc est incontestablement, aux yeux de Wellhausen, le plus ancien. C’est, sans plan organique ni développement psychologique et chronologique, un groupement d'épisodes rassemblés dans un cadre géographique sous l’influence d'une préoccupation missionnaire. Le choix des morceaux pourrait bien être l'œuvre de
la tradition antérieure. Le rôle personnel de Mare
a consisté à agencer le récit, à lui donner un cadre, à y joindre certaines explicalions, en un mot à faire d’une masse plus ou moins informe une œuvre littéraire. Wellhausen ne croit pas que derrière quelqu'une des parties du récit de Marc, on puisse discerner les souvenirs d'un témoin oculaire.
Sans tenter une restitution précise de ce qu’il y a de plus primitif dans l’évangile de Marc,