LA PARENTÉ
comprendrait pas que, abstraction faite des éléments propres à Matthieu et à Luc, les trois évangélistes aient choisi sensiblement les mêmes
récits et les aient disposés sensiblement de la
même manière, en tout cas dans un cadre chronologique et géographique identique. Avec l'hy- pothèse d’un évangile primitif, on ne comprendrait pas que Marc ait laissé de côté tant d'éléments qui ne se trouvent que chez Matthieu et chez Luc ou chez l’un d'eux seulement. Quant à La forme, la parenté, ou pour mieux dire l'identité qu'il y a sur tant de pointsentre les récits parallèles, oblige à écarter toute hypothèse qui ferait intervenir une tradition non écrite ou une source rédigée en une autre langue que nos évangiles actuels. Nous sommes ainsi amené à cette conclusion que les rapports de nos trois synoptiques supposent nécessairement l'existence d’une parenté littéraire directe entre eux. Les faits qui imposent une telle hypothèse sont si nombreux et si caractéristiques qu'on éprouve presque de l'embarras à les citer. Que l’on examine des récits pris au hasard, par exemple la guérison du paralytique (Me., 2, 3-12 et par.), les épis arrachés (Mc., 2, 23-28 et par.), la confession de Pierre et l'annonce des souffrances du Messie (Me., 8, 27-33 et par.), la transfiguration (Mc., 9, 2-8 et par.), etc., on ne pourra manquer de conclure qu'il n’y a pas en réalité trois récits
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parallèles, mais trois recensions d’un même récit. Il y a plus: à considérer de près les différences que ces récits présentent’ entre eux, on constate qu'elles s'expliquent dans l'hypothèse de la parenté directe mieux que dans toute autre. Ainsi, dans le récit de la guérison du paralytique, Matthieu ne dit pas qu'on a découvert le toit pour faire arriver le malade jusqu'à Jésus, maisil dit: « Voyant leur foi. » ce qui suppose que quelque chose d’extraordinaire a été accompli dont la mention a disparu par suite d'une abréviation du récit. Dans le récit des épis arrachés, Matthieu et Luc ne donnent pas un détail qui se trouve chez Marc, c'est que l'incident rapporté par Jésus pour se justifier s’est passé sous le pontificat d'Abiathar, mais c’est parce qu'il v avait là une erreur * que Matthieu et Luc ont supprimée en reproduisant le texte de Marc.
La conclusion qu'impose une comparaison générale est confirmée et singulièrement renforcée par certaines observations de détail dont nous indiquerons quelques-unes.
1. Quelques chiffres peuvent donner une idée de cette affinité des textes. Le récit de la guérison du paralytique dans Marc contient 168 mots. 105 mots ou fragments de mots se retrouvent dans Matthieu ou Luc ou dans les deux. Pour le récit des épis arrachés, les chiffres sont 108 et 72; pour la confession de Pierre, 144 et 99; pour la transfiguration 121 et 83.
2. L'épisode de David au sanctuaire de Nob est raconté dans I Sam., 21, 1-6. Le prètre de ce sanctuaire était Achimélec. Abiathar était son fils ( Z Sam., 22, 20).
Certaines constructions rares ou seulement caractéristiques se trouvent dans les trois récits
parallèles dans des conditions telles qu'une rencontre fortuite de trois narrateurs indépendants
est impossible à admettre !. Ainsi, dans le récit de la guérison du paralytique, les paroles de Jésus sont, de la même manière’et au même endroit, interrompues par la remarque incidente « dit-il au paralytique » (Me., 2, 10 et par.). Dans l'énumération des apôtres, les trois évangélistes rappellent de la même manière le fait de la trahison après le nom de Judas (Mc., 3, 19 et par.). Dans le récit de la vocation des premiers apôtres, même remarque incidente chez Marc et chez Matthieu, « c’étaient des pécheurs » (Mc., 1, 16. et par.). Dans le récit de la guérison de la femme à la perte de sang, même parenthèse dans laquelle Marc et Matthieu rapportent la réflexion de la femme (Mc., 5, 28 et par.). Dans Mc., 14, 2 et dans Wf., 26, 5, mème explication du dessein des Juifs de ne pas faire mourir Jésus pendant la fête. Dans le récit de la guérison du démoniaque de Gérasa, Marc (5, 8) et Luc (8, 29) expliquent de même, par un ordre qu'avait donné Jésus, la prière du démon qui demande à ne pas être renvoyé.
Hawkins (p. 44 s.) a dressé une liste des mots
1. On trouvera une collection très complète de ces faits dans Hawkins, p. 425.
rares ou singuliers que Marc à en commun soit avec Matthieu et Luc, soit avec l'un d'eux seulement et qui ne se trouvent pas ou ne se trouvent que rarement ailleurs dans le Nouveau Testament. 17 sont communs à Marc, Matthieu et Luc, et employés dans des passages parallèles, 19 sont communs à Marc et à Matthieu et 7 à Marc et à Luc. Citons par exemple, parmi les mots communs à Marc, à Matthieu et à Luc et qui ne se trouvent pas dans le Nouveau Testament en dehors des passages parallèles, raç0 (Me., 2, 20, et par.), ëxt6anua (Mc., 2, 21 et-par.), srcpipwy (Mc., 2, 28 et pari), xateyéhwy adrc5 (Me., 5, 40 et par.), etc., parmi les mots communs à Mare et à es :
rovdgia (Mc.,7, 27-28 el par.), duyiwv (Mc., 7, 28 et par.), ty0031x (Mc., 8, 7 et par.), & EuBarx Hu ou à épédÿas (Mc., 14,20. et par.), etc., parmi ceux qui sont communs à Marc et à Fe lpatiopévoy (Mc., 5, 15 et par.), àvayaus (Mc., 14, 15 et par.), etc. | Plus significative encore est une ‘troisième série de faits relevés par Hawkins (p. 53 s.). I s’agit des cas où des mots soit identiques, soittrès proches se retrouvent dans les récits parallèles mais avec des constructions ou dans des sens différents. Dans l'explication de la parabole du semeur, Marc (4, 19) dit ëxuoui cisTopevopevar cuvmviyouciv rèv A6yoy. Luc (8, 14) reproduit à peu
près cette phrase, mais en lui donnant comme sujet non pas les passions, mais les hommes OT RIPEUIUEVOL OUVTVIYOVTEL. Dans la question des sadducéens, Marc (72, 20) parle du premier frère qui, en mourant, ne laissa pas de descendance où» 4pmuev orépux). Matthieu (22, 25) dit qu'il laissa sa femme sans avoir de descendance (à Eyuy
oméppa dpnnev tüv yuvaixa adre5). D'après Marc (11, 3), les disciples que Jésus a envoyés en avant pour ramener l'âne sur lequel il fera son entrée à Jérusalem, doivent dire au propriétaire de l'animal :
Le Seigneur en a besoin et il le renverra aus- SLLÔE » (xat e)0dG œdTiv érosrÉk her rai ©D je). Matthieu (21, 3) porte «et il (le propriétaire des animaux) les enverra aussitôt » (3055 32 äroorehei adrouc). Marc (3, 28) rapporte cette parole de Jésus : « Tous les péchés et tous les blasphèmes seront pardonnés aux fils des hommes (c.-à-d. aux hommes) » Matthieu (72, 32) et Luc (72, 10) parlent des « blasphèmes contre le Fils de l'Homme ». Dans Marc (10, 3), Jésus demande aux pharisiens : « Que vous à commandé Moïse? (ri bpiv Everefhare Movcñc ;) » et ceux-ci répondent en citant le passage du Deutéronome relatif au divorce. Dans Matthieu (19,7), ce sont les pharisiens qui posent à Jésus cette question : « Pourquoi donc Moïse a-t-11 commandé (+655, Movoñs iverefhare).. » suit la citation du Deutéronome. Dans Marc (70, 24), on
lit: « Jésus prenant de nouveau la parole leur dit. ». Matthieu (19, 24), dans le passage parallèle, fait dire à Jésus : « Je vous le dis de nouveau ». Dans Marc (16, 7) et dans Matthieu (28, 7), l'ange. dit aux femmes: « Il vous précède en Galilée ». Luc (24, 6) porte : « Rappelez-vous commeil vous a parlé lorsqu'il était encore en Galilée ». Le «comme. il vous l'a dit» de Marc (16, 7) est devenu dans Matthieu (28, 7): « Voici, je vous l’ai dit ». Marc (10, 17. 18) et Luc (18, 18. 19) rapportent ainsi le commencement de la péricope sur le danger des richesses : « Bon maitre, que feraije … ?» et Jésus répond : « Pourquoi m'appelles-tu bon ?».Matthieu (19, 16-17) reproduit ce début sous cette forme : « Maitre, que ferai-je de bon ? » et Jésus répond : « Pourquoi m'interroges-tu sur ce qui est bon ? ». Hérode se dit au sujet de Jésus d'après Marc (6, 16): « Jean que j'ai fait décapiter, c'est lui (crc) qui est ressuscité ». Matthieu (14, 2) porte : « Celui-ci (—Jésus, 6570<) est Jean-Baptiste, il est ressuscité ». Enfin Luc (9, 9) a: « J'ai décapité Jean, qui est celui-ci (c5roc)?» Marc (15, 37) rapporte ainsi la mort de Jésus : àosis guvhy ueydhny éférveucev. Matthieu (27, 50) a : xpaïas quvi pEyaÂn Aa Td TVSÜUX. Les faits dont une petite partie seulement a été citée dans les pages qui précèdent établissent d'une manière indéniable, l'existence d'une pa-
renté littéraire entre les trois premiers évangiles. Nous croyons même qu’en les examinant de près on pourrait, à propos de plusieurs d’entre eux, faire des observations qui permettraient de préciser la nature de la parenté réciproque des trois textes et d'établir, dans la majorité des cas, la priorité de la recension de Marc. Mais c’est ‘là un point d’une importance capitale qu’il convient d'examiner directement.
IT. — LE cHoix Er LA DIiSPOSITION DES RÉCITS
Sur les cent péricopes de l’évangile de Mare il n'y en a que cinq qui n'aient d’équivalent ni chez Matthieu, ni chez Luc !. Ce sont les suivantes :