Le sel
1. 11 n'est question ici que de péricopes entières. Nous laissons provisoirement de côté les détails et les éléments qui, dans les récits communs, sont particuliers à Marc. Nous reviendrons également plus loin surles péricopes de Marc qui ne se trouvent que chez l’un des deux autres évangélistes synoptiques.
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11 faut examiner chacune de ces. péricopes. En ce qui concerne 3, 20-21, il nous semble que ce morceau est nettement supposé par les versets 31- 35, où Jésus refuse de recevoirsa famille et que par conséquent il ne peut être considéré comme ayant été ajouté après coup par quelque rédacteur pour expliquer l'attitude prise par Jésus à l'égard des siens. On ne comprendrait pas, d'ailleurs, que cés versets aient pu être écrits à un moment où la mère et les frères de Jésus étaient entourés par l'Église d'une pieuse vénération. Cette vénération explique, au contraire, que Matthieu et Luc aient supprimé un épisode dans lequel la famille de Jésus ne se bornait pas à ne point croire en lui mais prenait à son égard une attitude nettement hostile.
Si la parabole de la semence (4, 26-29) ne se retrouve pas ailleurs sous la forme que lui donne Mare, Matthieu (73, 24-30) a la parabole de l’ivraie, qui n'en est peut-être qu'une forme développée. De mème la parole sur le sel (9, 49-50) se trouve, sous une autre forme, chez Matthieu (5, 13) et chez Luc (14, 34-35).
Certains éléments du récit de la guérison du sourd-muet (7, 31-37) se retrouvent dans Matthieu 15, 29-31. 1 n'est peut-être pas impossible d’expliquer parce qu'il y a de progressif et comme de [aborieux dans la guérison, le fait que Matthieu
(car Lucne reproduit pas toute cette partie du récit de Marc) n'ait pas donné ce récit; la même explication vaut aussi pour la guérison de l’aveugle de Bethsaïda (8, 22-26).
Les morceaux de Marc qui n’ont été reproduits ni par Matthieu ni par Luc n'ont donc qu'une minime importance; leur omission dans le premier et dans le troisième évangile est parfaitement explicable et ils ne constituent aucune objection à l'idée que le récit de Marc est à la base des deux autres.
Le fait que toute la substance de Marc se retrouve aussi chez Matthieu et chez Luc a conduit autrefois à ne voir dans le récit de Mare qu'un abrégé ou un résumé des deux autres. Cette opinion se heurte à plusieurs difficultés. Le récit de Marc est, en général, plus abondant que ceux de Matthieu et de Luc, et, parmi les traits et les détails qui lui sont propres, les unsont un caractère trop archaïque, les autres sont trop insignifiants pour qu'on puisse y voir des additions secondaires |.
En outre — et ceci est encore plus important — il y a chez Matthieu et chez Luc des morceaux caractéristiques et importants qui n’ont aucun équivalent chez Marc et dont on ne comprendrait pas que le second évangéliste les ait omis, s'il Les
1. Nous reviendrons sur ces faits dans le prochain paragraphe.
avait trouvés dans ses sources. Tels sont, par exemple, les évangiles de l'enfance, de notables parties des récits relatifs à Jean-Baptiste, le Sermon sur la Montagne, une grande partie du discours d'envoi des apôtres en mission, quelquesunes des plus belles paraboles, etc. Pourtoutes ces omissions, qu'il faudrait bien considérer comme volontaires, on n’aperçoit aucune espèce de raison.
Spitta ! a tenté, sinon de détruire cette objection, du moins d'en diminuer la gravité en supposant que l'archétype de tous les manuscrits de l'évangile de Marc que nous connaissons avait été mutilé par la perte accidentelle de quelques feuillets non seulement à la fin du livre, ce qui ne soulève pas de difficulté, mais encore en deux autres endroits. Spitta reconnait d'abord une lacune au début du récit. Pour lui les mots « Commencement de l'Évangile de Jésus-Christ » (1,1) constituent un titre qui devait se trouver — comme c'est le cas pour’ le titre de l’évangile de Jean dans le manuscrit D — au bas du verso d'une page *. Les mots x206e éyoarra et la citation qu'ils intro-
1. Lücken im Markusevangelium dans Zur Geschichte und Lileratur des Urchristentums, LIL, 2, Goettingen, 4907, p. 115 s. 126 s. ef. Die synoptische Grundschrift in ihrer Ueberlieferung durch das Lukasevangelium, p.3 s. 104$.
2, Ceci obligerait à admettre — ce qui n’est ni établi ni mème vraisemblable — que toute la tradition du texte de Marc remonte à une collection des quatre évangiles.
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duisent devaient se rapporter à quelque chose qui précédait et qui devait remplir le (ou les) feuillet(s) qui se trouvai(en)t entre ce qui constitue actuellement le verser 1 et Le verset 2. On y lisait, pense Spitta, non seulement l'équivalent de la partie des récits de Matthieu et de Luc sur Jean- Baptiste qui manque chez Marc, mais encore un évangile de l'enfance, peut-être avec une généalogie, en tous cas avec un récit de la naissance surnaturelle. Il admet que le texte primilif des paroles prononcées par la voix céleste au moment du baptème de Jésus est celui que donnent dans Luc, 3,22, le manuscrit D, les manuscrits a b cff*lr de la vetus itala et divers Pères : « Tu es mon Fils bien-aimé, aujourd’hui je t’ai engendré » et que ce texte a été corrigé chez Marc, chez Matthieu et dans la majeure partie des manuscrits de Luc, parce qu'il ne paraissait pas s’accorder avec l’idée de la naissance surnaturelle. Ce raisonnement, en apparence très rigoureux, appelle toute une série de réserves. D'abord l'autorité de D n’est pas suffisante pour établir le texte primitif de Luc, d’autant plus que la leçon qu'il donne s'explique d’une manière très satisfaisante par l'influence du verset 7 du Psaume 2. Etquand bien même la lecon de D serait primitive chez Luc !,
1. Comme l'ont admis avant Spitta, Brass (Ev. sec. Lucuwm, Leipzig, 1897, p. 14) et Jou. Weiss (Aell. Ev., p. 132 s.).
il serait pour le moins téméraire de l'attribuer aussi à Marc'!. Nous ne pouvons donc considérer la forme donnée par Marc aux paroles de la voix céleste comme établissant que le rédacteur du second évangile croyait à la naissance surnaturelle.
Nous ne pouvons juger plus probant l'argument que Spitta invoque en faveur de la même thèse en s'appuyant sur le passage 6,3 où il admet comme primitive la leçon «le fils de Marie » (K B GD, etc. fe? g Ulph. Memph. Pesch. Phil. pa.) Un coup d'œil jeté sur les divers témoins du texte révèle qu'il y a ici une grande incertitude et fait supposer que la leçon primitive pourrait bien avoir été conservée par un groupe de témoins qui ont «le fils du charpentier » avec ou sans addition de Marie (13, 33, 69, etc., abce gl ir arm., éthiop., Origène). I nous semble naturel, en effet, d’admettre que les remaniements constatés ont servi à mettre le texte en harmonie avec la croyance à la naissance surnaturelle plutôt qu'à le mettre en contradiction avec cette idée. Il n’y a donc aucun indice positif qui permette d'établir que l'évangile de Marc ait dû, sous sa forme origi-
1. Ajoutons que, si elle était primitive chez Mare, la lecon actuelle pourrait s'expliquer par une contamination secondaire due à l'influence du texte de Matthieu, au moins aussi bien que par l'hypothèse d'une correction dogmatique.
nale, contenir un récit de la naissance surnaturelle,
Il ne reste donc en faveur de la thèse de Spitta que les difficultés de construction que présente le début de l’évangile de Marc. C'est les exagérer que de dire que tel qu'il est ce début est inintelligible !. En tout cas, le parallélisme avec les récits de Matthieu et de Luc montre que dans Mc., 1, 2. 3, la citation doit être rapportée à la noice sur Jean-Baptiste qui se trouve dans J, 4 $.et non à un récit antérieur qui aurait disparu.
L'idée d’une mutilation qui se serait produite dans le corps de l'évangile ne nous parait pas plus admissible. Pour soutenir qu'il y en a une, Spitta s'appuie sur la difficulté d’interprétation que présente le passage 3, 21. IL traduit la première moitié de ce verset, comme l’a déjà fait André Arnal ?, et entend que les apôtres sortent pour contenir la foule. Mais il juge la seconde partie du verset inintelligible et suppose une lacune d’une ou de plusieurs pages entre ëôz et £s5rn. Là se seraient originaire-,
1. Sur l'interprétation de ce passage, voir MAURICE GOGUEL, Mc.,
2. Axpré ARNar, La folie de Jésus el le lémoignage de Mare, Paris, 1908. Pour la discussion de cette interprétation, voir Maurice Gocuez, Annales de Bibliographie théologique, 1909,
ment trouvés le discours dans la plaine, le mes-. sage de Jean-Baptiste à Jésus et le témoignage de Jésus sur Jean-Baptiste, la notice sur les voyages de Jésus en compagnie des apôtres et des femmes qui le servaient, c’est-à-dire l’équivalent de Le., 6,
20-8,3 et un récit de guérison de démoniaque qui est. supposé dans Me., 3,225. Le mot ééorn serait le dernier d’une Phrase où était indiquée l'impression produite par cette guérison. Nous ne croyons pas qu'il soit légitime d'admettre une semblable hypothèse, alors que le texte, tel quenousle lisons, n'est nullement de ceux qu’il est impossible d’expliquer.
Il faut ajouter que, même si le fait dela mutilation était admis, il serait plus que téméraire de vouloir conjecturer ce que contenait le texte primitif. Nous ne croyons donc pas qu'il soit possible de chercher, dans l’hypothèse d'une mutilation de l’évangile de Marc, un moyen de concilier la thèse de la dépendance de Marc avec l'absence dans son récit de tant d’éléments caractéristiques de Matthieu et de Luc.
Les considérations relatives au choix des récits ne sont ni les seules ni peut-être les plus impor- : tantes de celles qu'il faut faire valoir pour la détermination des relations que présentent entre eux les trois synoptiques. Il faut envisager aussi la disposition de ces éléments.
A part quelques exceptions de détail !, les
récits communs sont disposés dans les évangiles de Matthieu et de Luc de la même manière que dans celui de Marc, et jamais les exceptions de Matthieu ne concordent avec celles de Luc, c’està-dire que là où Matthieu s'écarte de l’ordre de Marc, cet ordre est confirmé par celui de Luc et inversement, quand Luc se sépare de Marc, il a contre lui non pas Marc seul, mais Marc et Matthieu.
Il y a là, en faveur de la priorité de Marc, un argument qui nous parait avoir un grand poids et qu'il conviendrait de développer en montrant qu'il serait très difficile et même impossible d’expliquer le plan de Marc comme résultant d'une . combinaison et d'une réduction de ceux de Matthieu et de Luc, tandis qu'il est aisé de comprendre le plan de Matthieu, aussi bien que celui de Luc, comme le développement et l'élargissement de celui de Marc. Nous devons nous borner à indiquer ici cel argument en réservant l'examen détaillé des plans de Matthieu et de Luc pour l'étude qui sera faite plus loin du premier et du troisième évangiles.
1. Sur lesquelles nous reviendrons quand nous étudierons le plan des évangiles de Matthieu et de Luc.