‹ Introduction au Nouveau TestamentChapitre 64 sur 141 · III. — La FORME DES RÉCITS · texte numérisé non relu

III. — La FORME DES RÉCITS

Les observations qui précèdent et par lesquelles nous avons essayé d'établir la priorité de Marc par rapport aux deux autres évangiles n'ont pas directement pour conséquence de nous autoriser à considérer l'évangile de Marc tel que nous le possédons comme la source des deux autres. Du fait que Le plan de Marc est primitif par rapport à ceux de Matthieu et de Luc, il ne résulte pas nécessairement que l’évangile tout entier le soit. On pourrait parfaitement concevoir que l'évangile primitif de Marc ait subi une série de remaniements et de retouches tels que la forme la plus ancienne des récits doive être cherchée chez Matthieu et chez Luc. Tel ne nous parait d’ailleurs pas être le cas, du moins pour l'immense majorité des récits. Sans entrer ici dans l'examen détaillé et complet des textes qu’il serait nécessaire de faire pour justifier pleinement notre opinion, nous donnerons seulement deux exemples.

Dans le récit du baptème de Jésus par Jean- Baptiste (Mc., 1, 9-11), la priorité du récit de Marc est incontestable. Marc n'a aucun scerupule à raconter ce baptème, tandis que Matthieu éprouve

4, Voir Maurice GOGUEL, Me., p. 35-2917.

le besoin d'introduire un entretien préliminaire entre Jésus et Jean-Baptiste, dans lequel Jésus luimême prononce des paroles qui justifient le baptème (M{., 3, 14-15). Le caractère secondaire du récit de Luc (3, 21-22) résulle de ce que la vision de Jésus y est transformée en une vision du peuple et de ce que la descente de l'Esprit y est matérialisée.

Dans le récit de la guérison de la belle-mère de Pierre (Mc. 1, 29-31 et par.), là où Marc dit qu'on parle’ à Jésus de la malade, ce qui pouvait signifier qu'on l'implore en sa faveur ou qu'on lui explique pourquoi elle ne vient pas à sa rencontre, Luc (4,38) emploie des termes (on l’implora en sa faveur) qui font disparaître l'amphibologie.

Dans certains passages communs, les évangélistes Matthieu et Luc n’ont pas reproduit certains détails qui portent en eux-mêmes la marque de leur authenticité et de leur caractère primitif ou qui sont de si minime importance qu'on ne comprendrait pas leur addition par un rédacteur secondaire !.

Il peut s'agir d'expressions ambiguës comme 8329 moreiv (Mc., 2, 23) supprimé à la fois par Matthieu et par Luc dans le récit des épis arrachés, ou de détails sans portée comme le mot xÿVus

1. On trouvera une liste et un classement de ces passages dans

ILA\VKINS, p. 965.

dans la déclaration messianique de Jean-Baptiste (Mc. 1,7), ou le nombre des porcs dans l’histoire du démoniaque de Gérasa (Mc., 5, 13), ou l’épithète de sèoytuwy donnée à Joseph d’Arimathée dans Mc., 15, 43. D'autres fois, il s’agit d'erreurs que Matthieu et Luc suppriment, telle est la portée de l’omission de ërt "Añigb2p apyuepéws de Mc., 2, 26.

Souvent les détails omis dénotent une conception de la personne et de la puissance de Jésus dont ‘on ne s’accommodait déjà plus à l’époque de la rédaction des évangiles de Matthieu et de Luc. Ainsi certains détails, certaines tournures qui impliquaient ou paraissaient impliquer une limitation de la puissance surnaturelle de Jésus ont été ou corrigés ou supprimés. À la fin de la première journée de Capernaum, on amène des malades à Jésus. Marc (1, 34) dit qu'il en guérit beaucoup, Matthieu (8, 16) qu'il les guérit tous, Luc (4, 40) qu'il impose les mains à chacun et les guérit. À la fin du récit de la prédication de Jésus à Nazareth, Marcdit : «Il ne put faire là aucun miracle ; toutefois il imposa les mains à quelques malades et les guérit, et il s’étonna de leur incrédulité »(6, 5-6) !. Matthieu (13, 58) dit seulement :

1. 11 se pourrait que le texte primitif ait été: « Il ne put faire à aucun miracle à cause de leur incrédulité ». Vois Maurice Go- LEL, Le rejetde Jésus à Nazareth, Z.N.T. W., XIL.,1911,p. 3218 .

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« Il ne fit pas là beaucoup de miracles à cause de

leur incrédulité. »

Marc (7, 31-37) raconte la guérison d’un sourdmuet sous une forme qui contraste avec les autres récits de guérisons. Jésus met les mains dans les oreilles du patient et touche sa langue avec de la salive au lieu de commander purement et simplement. Matthieu et Luc n’ont pas reproduit ce récit, ils ne donnent pas davantage celui de la guérison de l’aveugle de Bethsaïda (Mc., 8, 22-26) qui présente des caractères identiques. Dans le même ordre d'idées, on peut observer que Matthieu (21, 19) rend immédiate la malédiction du figuier que Marc (71, 20) ne rapporte que vingtquatre heures plus tard.

On peut aussi citer quelques passages dans lesquels Matthieu et Luc ont supprimé ou corrigé une expression de Marc qui pouvait paraître choquante. Dans le récit de la tentation, Marc (7, 12) dit que l'esprit « chasse » (ëx£aXka1) Jésus dans le désert. Matthieu et Luc emploient des expressions plus douces (M£., 4, 1, 1 : &vhyôn Lc., 4, 1: fyexc). Dans la péricope sur le danger des richesses, Marc (10, 17 s.) suivi par Luc (18, 185.) fait dire à l'homme « Bon maitre », à quoi Jésus répond « Pourquoi m'appelles-tu bon ? Un seul est bon, Dieu », Matthieu, choqué de ce que Jésus repousse l'épithète de bon, a transformé le dialogue, mais

d'une manière si peu naturelle qu’on reconnait bien avoir affaire à un remaniement. « Maître, que ferai-je de bon ? dit le jeune homme, et Jésus lui répond : Pourquoi m'interroges-tu sur ce qui est bon, un seul est bon: Dieu » (19, 16. 17).

Dans d'autres cas, c’est l'expression d'émotionsou desentimentshumains de Jésus que l’ontrouvedans le récit de Marcet que les autres évangélistes n'ont pas conservée. Dans le récit de la guérison du lépreux, Marc dit d'abord que Jésus apitié du lépreux (1, 41) puis, qu'il s’indigne contre lui (1, 43). Ces deux traits ne se retrouvent ni chez Matthieu ni chez Luc. Dans la guérison de l’homme à la main sèche, Marc seul (3,6) a ce trait : « Les ayant regardés avec colère, affligé de l’endurcissement de leur cœur, il dit... » Matthieu (72, 13) porte « Alors il dit » et Luc (6, 10) : « Les ayant tous regardés, il dit ».

Avant de rapporter la réponse de Jésus à la demande des pharisiens qui désirent voir un signe du ciel, Marc (8, 12)dit que Jésus soupire en son esprit, Matthieu et Luc n'ont pas ce détail.

Dans le récit des enfants amenés à Jésus, deux traits sont particuliers à Marc : c'est d’abord l'indignation de Jésus contre ceux qui empêchent les enfants d'approcher (10, 14), c’est ensuite que Jésus, avant de bénir les enfants, les embrasse (10, 16).

Parfois les traits de Marc, qui n'ont pas été reproduits par Matthieu et par Luc, sont relatifs non à Jésus mais aux apôtres qu'ils présentent sous un jour dont ne s'est plus accommodée la vénération qui les a entourés de bonne heure. Ainsi Marc termine l'épisode de la marche sur les eaux de la manière suivante : « Ils furent encore plus hors d'eux-mêmes, ils n'avaient pas compris ce qui s'était passé pour les pains, car leur cœur était aveuglé » (6, 51°-52). Matthieu dit : « Ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant lui disant : Tu es vraiment le Fils de Dieu » (14, 33). Le récit de l'entretien sur le levain des pharisiens se termine chez Marc par cette question : « N'avez-vous pas compris? » (8, 21). Matthieu (76, 12) donne comme conclusion : « Alors ils comprirent... » La demande des fils de Zébédée (Mc., 10, 35s.),quitémoigne chez eux de peu d’humilité et qui leur vaut un blâme de Jésus, est, chez Matthieu (20, 20), attribuée à leur mère, ce qui ne peut être tenu pour primitif, puisque c’est aux deux frères que répond Jésus et que c’est contre eux que s'indignent les autres apôtres.

Une preuve supplémentaire de la priorité de Marc nous paraît être fournie par les cas ‘où il a une expression double dont un élément est reproduit

1, Hawkins (p.110 s.) en a dressé une liste de 35.

par Matthieu et l’autre par Luc. Dans la presque totalité des cas de ce genre, il s’agit de détails si insignifiants qu'on ne peut pas les interpréter, ainsi que le faisait, par exemple, Griesbach, comme une preuve de la combinaison de Matthieu et de Luc par Marc. Comment concevoir, en effet, qu'un rédacteur qui aurait pris soin de recueillir dans chacune de ses sources d'aussi infimes détails, ait laissé de côté tant de choses, à tous égards, plus importantes ? D’une manière générale, il s’agit ici de détails qui sont en relationavec cette manière un peu plus ample que Marc a de raconter ét qui fait que si son évangile est le plus court des synoptiques, c'est cependant chez lui que se trouve, en général, la forme la plus longue des récits.

C’est, en effet, le plus souvent à une simple abréviation du récit que nous avons affaire dans les cas dont nous parlons. En voici quelques exemples : Me., 4, 21: « sous le boisseau ou « sous le lit » ; cf. Mr., 5, 15 : « sous le boisseau »: Le., 7,16 : « sous le lits») Mc,,\10,:29% « à cause de moi et de l'Évangile », cf. M£., 19, 29 : « à cause de mon nom »; Le., 18, #9 :;« à cause du Royaume de Dieu ». Mc., 14, 30 : « aujourd’hui, cette nuitmême »; cf. Ms.,26, 34: «cette nuit »; Le., 22, 84 : « aujourd'hui! ».

1. Il faut rapprocher de cette série de faits les cas où l’abrévia-

Dans quelques cas, l'emploi d’une expression double par Marc n'est pas seulement l'effet d’une certaine redondance ou d’une certaine prolixité de la narration, mais chacun des termes employés répond à une nuance particulière de la pensée et c'est parce qu'ils n’ont pas saisi cette nuance que Matthieu et Luc ont abrégé. Ainsi, à propos des malades que l'on amène à Jésus au soir de la première journée de Capernaum, Marc (7, 32) dit : « Le soir étant venu, lorsque le soleil fut couché ». L'intention de l’évangéliste est d'indiquer que le sabbat étant passé, on peut apporter les malades à Jésus. Matthieu et Luc n'ont pas saisi le sens de cette indication. Le premier dit : « Le soir venu... » (8, 16), le second : « Au coucher du soleil » (4, 40). Dans le récit de la guérison du lépreux, la double expression de Mare (1, 42), « sa lèpre s’en alla et il fut pur », vise la guérisonet l’état de pureté qui en est la conséquence. Matthieu (8, 4) dit : « sa lèpre fut nettoyée », Luc (5, 13) » la lèpre le quitta ».

tion est faite de la même manière par Matthieu et par Luc (p. ex. Mci,2, 25 et.par. 3, 26 et par. 12, 14 el par. 14, 43 et par.), ceux où l'abréviation n’est faite que par l’un d'eux, soit que l’autre reproduise le texte de Mc. (par Matthieu : Me., 2, 20 el par. 6,56 el par. par Luc. : Me., 4, 5 et par. 13, 28-29, el par.), soit que l'autre n’ait pas de parallèle au passage considéré (par Matthieu : Me., 5, 23; 6, 4: 9, 2et par. par Luc : Me., 5, 19. 33. 39 et par.).

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