IV. — Les LoGra ET L'ÉVANGILE DE Marc
Nous avons vu, dans le rapide aperçu que nous avons donné de l’histoire du problème synoptique, que la question des rapportsdes Logia et de l’évangile de Marc reste controversée à l'heure actuelle. Bernhard Weiss et ses disciples, notamment
4. Voir, outre les travaux cités, p. 37s. et n. 1, B.-H. STREETER, St. Marks knowledge and use of Q. Studies, p. 166-183.
Titius, ont soutenu la thèse de la dépendance de Marc. Plus récemment cette thèse a été reprise par Harnack spécialement contre Wellhausen qui, au contraire, a défendu l'idée de la priorité de Marc non seulement par rapport aux évangiles de Matthieu et de Luc, mais encore par rapport à leur source commune.
L'indépendance absolue ! des deux documents paraît peu vraisemblable a priori. On ne peut concevoir, en elfet, que les récits relatifs à l’histoire évangélique et les paroles de Jésus aient fait l’objet de deux traditions sans contact l'une avec l’autre { WezcHausex, Einl., p.64). La relation des deux documents est d’ailleurs établie par l’existence chez Matthieu et chez Luc des doublets signalés plus haut (p. 218 n. 1), qui sont trop nombreux et trop précis pour qu'on puisse les expliquer par des rencontres fortuites ou par le fait qu'en* dernière analyse, Marc et les Logia ont dû puiser à la même tradition primitive sur la vie et l'enseignement de Jésus. Pour expliquer les parallèles constatés dans les doublets, une parenté d'ordre littéraire est nécessaire.
1. Cette indépendance a été soutenue par C.-S. Parron. Did Mark use Q? or did Q use Mark? Am. Journ. of theol., 1949, p. 634s. — Sranron (II, p. 118) admet une idée analogue en supposant que Marc n'a pas connu les Logia en grec, mais seulement en araméen.
232 | LES ÉVANGILES SYNOPTIQUES La relation des deux documents étant admise, le point délicat est de déterminer de quelle nature est cette relation. Marc est-il, — il ne s’agit bien entendu que de points d'importance accessoire — secondaire par rapport aux Logia, ou le rapport des textes est-il inverse ? Une première observation toute extérieure. paraît favorable à la priorité de Mare : les évangiles de Matthieu et de Luc étant, en gros, des combinaisons de Marc et des Logia, comment expliquer que ces combinaisons aient remplacé les Logia et ne se soient pas substituées à Marc? N'y aurait-il pas là une preuve qu'au moment de la composition des premier et troisième évangiles, Marc avait une position mieux assise que les Logia, c'est-à-dire probablement existait depuis plus longtemps? Cet argument serait probant si les Logia et Marc étaient des documents similaires, or ce n’est pas le cas. Marc, par son plan organique et par son individualité, était une œuvre d’un caractère accusé qui gardait sa raison d'être, même à côté d'évangiles plus complets, tandis que les Logia, simple collection, de caractère beaucoup plus flottant, n'avaient plus d'intérêt après que leur substance eut été recueil-
lie par les premier et troisième évangélistes. D'autres observations d'ordre général sont, au
contraire, favorables à la priorité des Logia.
L'étude du rôle joué par l'histoire évangélique
L'ÉVANGILE LE MARC nr
nous empêche d'utiliser le renseignement qu’elle nous apporte!.
On lit enfin, dans la première épitre de Pierre (5, 13) : « Mare, mon fils vous salue ». Il ne faut sans doute penser ici qu'à une paternité spirituelle comme celle dont il est maintes fois question chez Paul (I. Cor., 4, 15. 17. Phm., 10)?. La question de l'authenticité de l’épitre de Pierre n'intervient pas pour l'appréciation de ce témoignage qui, de toutes façons, établit que Marc appartenait à l'entourage de Pierre.”
. 4. Il faut se demander si, Luc étant nommé à côté de Marc, l’auteur de l'épître n'aurait pas voulu mettre les deuxième et troisième évangiles sous le patronage de l’apôtre Paul. Cf. Jürcner, art. Marcus, R. E., XII, p. 289.
2. Cependant certaines légendes postérieures ont fait de Pierre, le père ou le beau-père de Marc. Cf. Tu. SnERMANN, Prophelen und Apostellegenden, Leipzig, 1907 (T. U., XXXI), p. 286. D'autre part, le prologue monarchien précise la parenté spiniiuelle en ce sens que Pierre aurait baptisé Marc.
3. On a voulu reconnaître Marc dans le porteur de la cruche, qui, d'après Mc., 14, 13,conduit les disciples chargés de préparer le dernier repas (le moine Alexandre, AA. SS. Junüi, II, p. 440 [VIe S]; cf. Zaun,Einl., II, p. 212) ou encore dans le jeune homme qui s'enfuit nu au moment de l'arrestation de Jésus (Me., 14, 51. 52 (Vicror d'AnriocHe [V°S] in Cafenae graecorum patrum in ev. sec. Marcum, ed. Possinus, Romae, 1613, p. 328;B. Weiss dans Maxer, /I8, p. 242; Zaun, Einl., II, p. 243). La première de ces identifications ne peut pas être retenue, car le texte sur lequel elle s'appuie n'appartient pas aux parties les plus anciennes de l’évangile. La seconde est au moins une ingénieuse conjecture qui rendrait compte d'un épisode énigmatique, mais cette conjecture n'est pas sans soulever de sérieuses difficultés (Maurice
La plupart des critiques estiment qu'il n'y a pas d’objection décisive qui empêche de rapporter tous ces témoignages au même personnage !. L'opinion contraire a cependant des partisans”. Les arguments tirés soit du double nom Jean-Marc, soit
Gocuez, Mc., p. 210 s.). Il faudra donc s'abstenir de construire sur l'interprétation de ce passage, comme par exemple Zaux (EinL., II, p. 243 s.), qui pense établir que c’est dans la maison de Marie que Jésus a pris son dernier repas, ou comme SWETE, (p. LXV, 354), qui fait de cette même Marie la propriétaire du jardin des Oliviers. K. Linckr, (Simon Petrus und Johannes Marcus, Z. N.T. W., V, 1904, p. 199) rapporte à Marc le passage II Cor., 2, 18, où il est question d’un frère « dont la louange, dans l'Évangile, est répandue dans toutes les Églises». Cette interprétation doit être écartée parce que l'Évangile est chez Paul une prédication et non un livre; même s'il était question d’un livre, rien ne prouverait que ce soit de l’évangile de Marc. Enfin, au moment où ce texte a été écrit, l'évangile de Marc n'était certainement pas composé.
À. Renan, Les Apôtr'es, Paris, 1866, p. 218$ ; SaBArIER, art. Marc (saint) dans l'Encycl. de LiCHïENBERGER, vtt, p. 645; JÜLICRER, art. Marcus, R. E., XII, p. 289; Einl., p. 215 ; Zaun, Eïinl., II, p. 211 ; Swere, p. XV, XIX; Jacquier, Hist., II, p. 417.
2, Cesar Baronius, Annales ecclesiastici, éd. de Lucques, 1738 s. t. I, p. 332 (ad a. 45); P. Possin, Cafenae in. ev. sec. Marcum, p.14; Le Nain De TizLEMONT, Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique des six premiers siècles, éd. de Paris, 1693 s., LL, p. 97, 108 ; SCOuLEIERMACHER, Üeber die Zeugnisse, St. u. Kr., 1832,p. 758 ; KtENLEN, Noch ein Wort ueber das Zeugniss des Pâpias fürunser Markusevangelium, St. u. Kr , 1843, p-423S.; Krenker, Der Aposlel ‘Johannes, Berlin, 1871, p. 173 s. La distinction des deux Marcs a été reprise par Jonanxes Weiss (Ael{. Ev., p. 385-414; die Aufgaben der Neultestamentlichen Wissenschafl in der Gegenwart, Goettingen, 1908, p. 39). Joh. Weiss a été suivi par P.-W. Scnmrenee, art. Mark, E. B., LI, col. 2940.
de la nécessité où l'on est, dans l'hypothèse de l'unité, de statuer une réconciliation de Paul avec Barnabas et Marc! n'ont rien de décisif et ne soulèvent pas plus de difficultés que les combinaisons rendues nécessaires par la théorie des deux Marcs. Quant aux témoignages positifs sur lesquels s'appuie la théorie, ils sont singulièrement faibles. S'il est vrai, comme le soutient Johannes Weiss (Aelt. Ev., p.414), que ni Jérôme*, ni le moine cypriote Alexandre (£nkomion Barnabæ, 80. AA. SS., Junii, LI, p. 445) (vi° siècle), ni l'historien byzantin Nicéphore Calliste Xanthopoulos :(1v° siècle), (Hist. eccl., II, 15. Micxe, S. G., 145, col. 791) ne suffisent pour établir l'existence d’une tradition ancienne rapportant à un seul personnage tous les textes du Nouveau Testament, il ne faut pas oublier que les témoignages en faveur de l'existence des deux Marcs sont beaucoup plus inconsistants * et ainsi, comme le
À. Il faudrait de toutes facons en admettre une à cause de 1 Cor., 9,6 et de Col., 4,10 ou plutôt il faut penser que la séparation ne fut pas une rupture.
2. Dans l'Explication de l'épitre à Philémon, qui date de 287- 288 (Micxe, S. L., 26, col. 654), Jérôme semble indiquer comme une conjecture personnelle, l'identité de Marc nommé dans l'épitre aux Colossiens avec l'évangéliste. Il ne donne pas cette identification dans le De viris illustribus, ch. 8.
3. Un texte du v° siècle, celui du pseudo-Dorothée, distingue de l’évangéliste Marc le cousin de Barnabas qui fut évêque d'Apollonias et Marc surnommé Jean qui fut évêque de Byblos
dit justement Bousset!, si la thèse d'un seul Marc n'est pas certaine,elle reste cependant vraisemblable.
Ce que la tradition ajoute à ces indications fournies par le Nouveau Testament est sans valeur indépendante. Sans le dire expressément, la tradition suppose que Marc était de race juive?. De sa parenté avec Barnabas on a conclu qu'il était lévite. C’est ainsi qu'est née la légende d’après laquelle il se serait coupé le pouce pourse rendre impropre au service du Temple5. On n'est
et de Marc surnommé Jean qui est nommé dans les Actes (Prophelarum vitae fabulosae, indices apostolorum discipulorumque domini Dorotheo, Epiphanio, Hippolito aliisque vindicata edidit THEODORUS SCHERMANN, Lipsae, 1907, p. 136, 3. 141, 41. 149, 13. Cf. le pseudo. Hippolyte, ibid., p.110, 8,17). Sur l'âge et le caractère de ce texte voir Lirstus, Die apokryphen Apostelgeschichten, Brunswick, 1883-90, Z, p. 205 s. et SCHERMANN, Propheten und Aposlellegenden, p.114s. Les Arméniens célèbrent, à deux jours différents. la fête de Jean l'Évangéliste (24 mars) et celle de Jean- Marc (9 avril). Voir Lapsius, Apostelgesch., 11, 2, p. 327.