IV. -— L'UNITÉ DE COMPOSITION DE L'ÉVANGILE
L'évangile de Matthieu présente une composition si ordonnée et un caractère si homogène que l'hypothèse d’après laquelle il n'aurait reçu la
forme sous laquelle nous le connaissons qu'après avoir subi un remaniement ne paraît guère vraisemblable a priori. Elle a été cependant soutenue ; il convient donc de l’examiner. Elle se présente sous deux formes. D'abord certains critiques! ont pensé que la déclaration de Jésus à Pierre, après [a confession messianique de Césarée de Philippe (76, 18-19), déclaration qui n’a d’équivalent ni dans Marc ni dans Luc, était une interpolation postérieure. Il ne paraît guère possible de limiter l'hypothèse à ce passage et de séparer la déclaration à Pierre de l'épisode de Pierre marchant sur les eaux (14, 28-31), autre morceau particulier au premier évangile et qui témoigne du même intérêt pour la personne de l’apôtre. La déclaration à Pierre est d’ailleurs si bien intégrée à son contexte que la seule raison qu'il y ait d'y voir une interpolation est qu’elle paraît supposer
4. Juzrus Grizz, Der Primat des Petrus, Tübingen, 1904, p. 70; W. KôuLer, Die Schlüssel des Petrus. Versuch einer religionsgeschichtlichen Erklärung von M£., 16, 18-19, Arch. f. Relwiss., VIII, 4905, p. 214-243; SCHNITZER, Hat Jesus das Papsium gestiftet ? SAugsburg, 1910, p. 72 s. ; Aucusr DeLr, Matthaeus, 16, 17-19. Die Grundstelle von dem Primat des Petrus, Leipzig, 41914 (= Matthäus, 16, 17-19; Z. N.T. W.,XV,1914, p. 1-49 : Zur Erklärung von Mt., 16, 17-19, Z. N. T. W., XVII, 1916, p. 21-32 (cf. Immiscu, Laienbemerkungen zu der Untersuchung Dells, Z. N.T. W., XVII, 1916, p. 18-26; Sorrau, Wann ist Mé., 16, 17-19 eingeschoben? St. u. Kr., 1916 ; Hannacx, Der Spruch über Petrus als den Felsen der Kirche, Sitzber. Berl. Akad., 1918.
une conception ecclésiastique que l'on hésite à rapporter à la période de rédaction des évangiles. Mais est-il certain que le rédacteur de l'évangile ait mis dans cette déclaration tout ce qu’on a cru y trouver dans la suite et n’y a-t-il pas d’autres indices qui fassent reconnaître, dans l’évangile de Matthieu, l’œuvre d'une époque déjà tardive où on rencontre, par endroits, une conception ecclésiastique étrangère à la période primitive et déjà apparentée à certaines idées de l’ancienne Église catholique ?
Une théorie plns générale sur le remaniement de l’évangile de Mathieu a été proposée, il y a une vingtaine d'années, par Wilhelm Soltau!. Ce critique part-de l'observation que l’évangile de Matthieu est la combinaison de trois éléments qui sont l’évangile de Marc, les Logia et un certain nombre de traditions ou de développements particuliers. Il s’attache à démontrer, en premier lieu, que ces derniers morceaux présentent entre eux un caractère d'unité très net et ensuite qu’on ne saurait en attribuer la rédaction à l’auteur premier de l’évangile, c’est-à-dire à celui qui a. combiné entre eux Marc et les Logia. IL admet
4. Eine Lücke der synoptischen Forschung, Leipzig, 1899 ; Zur Entstehung des ersten Evangeliums, Z. N. T. W., I, 1900, p. 219- 248 ; Unsere Evangelien ihre Quellen und Quellenwert, Leipzig, 1901, p. 55 s., 135.
qu'ils ont été introduits par un rédacteur postérieur !.
Ce que Soltau considère ainsi comme ajouté après coup à l’évangile de Matthieu est formé des éléments suivants :
4° L’évangile de l’enfance (ch. 1 et 2);
2° Certains développements qui soulignent la réalisation dans l’histoire évangélique de prophéties de l’Ancien Testament (4, 14-16; 8, 17; 12, 17-21 ; 13, 14-15. 35 ; 26, 66° ; 27, 9-10) ou certains détails dont l’origine doit être aussi cherchée dans l'influence de prophéties (p. ex. : l’ânon dans le récit de l'entrée à Jérusalem : 21, 2.5 ; les trente pièces d'argent : 26, 15; la mort de Judas : 27, 3-10). À cela, Soltau ajoute encore l'entretien de Jésus et de Jean-Baptiste à propos du baptême (3, 14-15) et la parole sur les douze légions d’anges (26, 53) ;
3° Les additions à l’histoire de la passion : songe de la femme de Pilate (27, 19), Pilate se
1. Son hypothèse lui paraît de nature à rendre compte des relations particulières qu'il croit constater sur certains points entre le premier et le troisième évangiles et qui, selon lui, s’expliqueraient par l’utilisation que Luc aurait faite du proto- Matthieu. Nous avons essayé de montrer plus haut (p. 203 s., 208 s.) que ces relations peuvent s'expliquer plus simplement, en partie : par des corrections du texte de Marc faites parallèlement mais indépendamment par Matthieu et par Luc, en partie par l'influence des Logia, source accessoire de Marc. Nous ‘pouvons donc laisser de côté ici cette partie de l'argumentation de Soltau.
lave les mains (27, 24-25), la garde au sépulcre et la légende répandue par les autorités juives (27, 62-66 ; 28, 11-15), l'apparition en Galilée (28, 16- 20);
4° Les légendes de Pierre : Pierre marche sur les eaux (14, 28-31); déclaration de Jésus à Pierre (16, 17-19); miracle du statère (17, 24-27).
Tous ces morceaux appartiennent manifestement à des couches secondaires de la tradition ; il n’est cependant pas aussi certain que l'imagine Soltau qu'ils forment un ensemble cohérent. Si plusieurs s'expliquent par l'influence de l'Ancien Testament, ce n’est pas le cas de tous. L'entretien de Jésus avec Jean-Baptiste sur le baptême répond à une préoccupation qui se fait jour aussi dans le quatrième évangile et dans l’évangile des Hébreux et qui doit être fort ancienne, celle de concilier le fait du baptême de Jésus avec sa parfaite sainteté. Les additions à l’histoire de la passion répondent à une tendance que l’on peut noter déjà chez Marc, celle d’innocenter, dans la plus large mesure possible, les autorités romaines pour augmenter d'autant la responsabilité des Juifs dans le drame de la passion. L'histoire de la garde mise au sépulcre a une portée apologétique qui n’est pas méconnaissable. Les légendes relatives à Pierre témoignent du rôle considérable attribué à l’a-
ôtre dans l’histoire de l’Église primitive.
Les observations qui précèdent nous amènent à formuler une première objection à la thèse de Soltau. La revision qu'il suppose n'ayant pas été inspirée par une préoccupation unique mais par un groupe assez complexe de préoccupations, comment expliquer qu'elle ait abouti seulement à l'introduction de quelques additions d’étendue relativement minime par rapport à l'ensemble de l'évangile ? Mais ce n’est pas tout. Les diverses préoccupations par lesquelles on peut expliquer la genèse des additions supposées ne sont pas telles que leur action puisse être admise seulement à une date postérieure à celle à laquelle il convient de placer la composition première de l’évangile de Matthieu. Nous les trouvons en effet toutes agissant déjà, bien qu’à des degrés divers, dans la rédaction de la plus ancienne forme de la tradition évangélique, c'est-à-dire de l’évangile de Marc.
La base sur laquelle repose toute la théorie de Soltau nous paraît donc extrêmement fragile.
Les arguments par lesquels il tente de la confirmer sont, à nos yeux, peu convaincants. Nous ne constatons pas, comme lui, que les éléments considérés rompent le développement normal du récit. Dans la plupart des cas, ce n’est que la comparaison avec les récits parallèles qui permet d'y reconnaître des éléments secondaires. Les dif-
férences de tendance, de langue et de style qu'invoque aussi Soltau ne seraient probantes que si l'évangile de Matthieu était un écrit d'un seul jet. Dans une compilation, comme il en est incontestablement une, elles témoignent seulement de la diversité des sources utilisées (Jüricuer, Ein. p. 273). |
L'unité de composition de l’évangile de Matthieu nous paraît en outre recevoir de l'étude de son caractère littéraire une confirmation qui n'est pas négligeable.