X. — LA THÉORIE DES DÉUX SOURCES
La plupart des critiques qui ont soutenu la thèse de la priorité de Marc ont entendu établir par là une des bases sur lesquelles repose l’explication de la formation de nos évangiles. Ils admeltent en gros que le récit de Marc et une seconde source, constituée par les discours recueillis par Matthieu, sont sinon les sources uniques, du moins les sources principales de la littérature évangélique. C’est ce qu’on appelle la théorie des deux sources, théorie qu’étant donné surtout le développement qu'elle a pris depuis vingt ou trenie ans, il ne faut pas considérer comme une formule rigoureuse mais plutôt comme l'indication de lignes générales, d’un cadre à l’intérieur duquel se classent les faits observés.
C'est Schleiermacher qui, en 1832, par son étude sur le lémoignage de Papias, a posé la base sur laquelle s'est édifié le système. Après lui, on peut nommer soit comme précurseurs, soit comme premiers partisans de la théorie, Lachmann (1835), Credner (1836), Weisse (183), Wilke (1838) et, dans la seconde moitié du xix° siècle, Albert Ré-
ville (1862). À partir de cette époque, on la trouve formulée sous sa forme la plus simple, c'est-à-dire sans qu'interviennent ni l'idée d'un proto-Mare ni celle des formes diverses du recueil des discours par Carl Weizsäcker !, par de Pressensé (Jésus-Christ, Paris, 1865), par Sabatier?, à la fin du siècle par Jülicher, par Hawkins (Horæ synopticæ, Oxford, 1899,? 1909), au xx° siècle par von Soden#, Jacquier (Hist., II, p. 362 s.), Huby (Sur un passage du second évangile, Recherches de Science religieuse, 1910, p. 168 s.), Mangenot(/es Évangiles synoptiques, Paris, 1911), Moffatt (/ntrod., p.179 s.). On peut nommer aussi ici le Père Lagrange, bien que la nécessité de tenir compte des plus récentes décisions de la commission biblique ait amené cet auteur à
41. Untersuchungen über die evangelische Geschischte. Ultérieure’ ment (Das apostolische Zeitalter, Freiburg i. B., 1886) Weizsäcker modifia son point de vue pour admettre la théorie de Simons sur l’utilisation de Matthieu par Luc. Weizsäcker pense que-Fuc a désagrégé les Logia pour les faire entrer dans son œuvre.
2. Essai sur Les sources de la Vie de Jésus, Paris, 1866; art. Synoptiques dans l'Encyclopédie des sciences religieuses de LicaTENBERGER, XI, p. 181-791.
3. Die wichtigsten Fragen des Lebens Jesu, Berlin, 1904;, Urchrisiliche Literaturgeschichte, Berlin, 1905. Von Soden admet que l'évangile de Marc n'est pas un écrit homogène et primitif, mais il ne fait pas intervenir l'idée qu'une forme antérieure de Marc aurait été connue par Matthieu ou par Luc.
donner à la théorie une forme un peu spéciale!, Jacobsen?, et Stanton (11) s'écartent à peine de la formule en quelque sorte schématique de la théorie en admettant un proto-Marc qui aurait été utilisé par l’un seulement des deux autres évangélistes, par Matthieu d’après Jacobsen, par Luce d’après Stanton. Stockmeyer (Ueber die Quellen des Lukasevangeliums, Theologische Zeitschrift aus der Schweiz, 1884, p. 117-149), modifie la théorie en admettant que Luc n’a disposé que d’un exemplaire incomplet de Marc et qu'il s’est en outre servi d'un évangile ébionite.
L'orientaliste Heinrich Ewald a donné, à partir de 18493, en réaction contre Baur et son école, une théorie un peu compliquée, mais dont le schéma général se rapproche de celui de la théorie des deux sources. Il admet qu'il y a eu, à l’origine, deux documents en langue hébraïque, un récit dû
1. Mc., Le. Pour mettre sa théorie en harmonie avec la doctrine officielle de la dépendance mutuelle, le P. Lagrange admet que Matthieu a ajouté les discours au récit de Marc et que Luc a disposé de l’évangile de Marc et d'un extrait de celui de Matthieu ne comprenant que les discours.
2. Untersuchungen über die synoptischen Evangelien, Berlin, 1883. Jacobsen admet en outre l'utilisation de Matthieu par Luc.
3. Ursprung und Wesen der Evangelien, Jahrbäücher der biblischen Wissenschaften, I (1849), p.113-154, II (1850), p. 480-224 III (4851), p. 140-146 ; Die drei ersten Evangelien übersetzt und erklärt, Gættingen, 1850 ; Geschichte Christus, Gættingen, 1855.
à l’évangéliste Philippe et un recueil de discours composé par Matthieu. Sur la base du premier de ces documents, complété par des récits oraux de Pierre, s’est formé l’évangile de Marc, ensuite sont nés l’évangile de Matthieu qui aurait derrière lui un document intermédiaire et celui de Luc qui en supposerait en outre trois autres.
Nous avons déjà indiqué (voir p. 84) comment l’idée d’un proto-Marc sensiblement différent du Marc actuel et celle de deux recensions différentes des Logia ont conduit Reuss à formuler une théorie qui, au premier abord, paraît sensiblement plus compliquée que le simple schéma de la théorie des deux sources. Comme Reuss, Gustave Meyer (La question synoptique, Paris, 1877), admet un prolo-Marc très sensiblement différent de l’évangile canonique ; avec les Logia il a servi de source à Matthieu et à Luc. L’évangile actuel de Marc serait d’une date assez tardive, postérieur même à la rédaction de l’évangile de Jean.
Wernle a donné, en 1899, sur la question synoptique, un exposé synthétique (Dre synopnsche Frage, Freiburg i. B., Leipzig, Tübingen, 1899), qui, avec l'ouvrage paru presque simultanément de Hawkins (Horæ synopticæ, Oxford, 1899, 21909), peut être regardé comme dressant le bilan de la critique évangélique à la fin du xix° siècle. 11 admet que la transcription des ré-
cits de Pierre dans notre second évangile a, conjointement avec les Logia, dont 1l a existé divèrses recensions, servi de base aux évangiles de . Matthieu et de Luc. Marc lui-même n’a disposé de sources écrites que pour le discours eschatologique du ch. 13 (qu'on appelle couramment l’Apocalypse synoptique). Certains contacts que l’on peut relever entre son récit et des passages qui appartiennent aux Logia s'expliquent par le fait, qu’en dernière analyse, les deux documents plongent leurs racines dans la tradition orale. Outre Marc et les Logia, Matthieu et Luc ont disposé de diverses sources ou traditions écrites ou orales.
Fulliquet (Les sources des évangiles, Paris, 1911), admet qu'il y a eu, avant l’évangile de Marc, trois formes successives du proto-Mare. La deuxième a été utilisée par Matthieu, la troisième par Luc. W. West Holdsworth (Gospel Origins, London, 1913) admet de même deux formes du proto-Marc dont la première a été utilisée par Luc et la seconde par Matthieu ; il combine à cette théorie l’idée de deux formes différentes des Logia utilisées par le premier et par le troisième évangéliste.
La distinction faite entre Marc et le proto- Marc, l’idée de recensions diverses des Logia et l'hypothèse des sources complémentaires con-
duisent à des théories sensiblement plus compliquées que celles qui ont été passées en revue jusqu'ici!. Une des plus importantes d’entre elles est celle de Holtzmann développée dans son ouvrage: sur les Évangiles synoptiques, qui est de 1863. Un proto-Marc plus long que l’évangile canonique a été utilisé par Matthieu et par Luc qui ont reproduit en outre les Logia, Luc plus fidèlement que Matthieu. Accessoirement le premier et le troisième évangéliste ont chacun utilisé des sources particulières.
De l’œuvre de Holtzmann, il convient de rapprocher celle d’un de ses disciples, Eduard Simons? qui, s’en tenant comme point de départ à la théorie des deux sources sous sa forme la plus simple, celle qui n’admet ni proto-Marc ni utilisation des Logia par Marc, s’efforça de démontrer que Luc avait connu Matthieu. Cette démonstration a paru péremptoire à Holtzmann qui, dans ses travaux postérieurs à 1880 et notamment dans les diverses éditions de son /ntroduction et du Hand-Commentar, modifia sa théorie (cf. En/., p. 350). Il admit non seulement que Luc avait