IV. — LE PASSAGE A LA NOTION D'HISTOIRE
Les PÈRES APOSTOLIQUES ET LES APOLOGÈTES.
On peut donc bien dire qu'originairement le mot Évangile a désigné la prédication apostolique de la rédemption par le Christ. Si le mot a été employé pour désigner des histoires du ministère de Jésus, c'est parce que les faits de ce ministère, et plus que tout le reste, la mort et la résurrection du Seigneur, constituaient la base sur laquelle reposait toute cette doctrine du salut. Le mot a-t-il été employé déjà dans ce sens par les auteurs mêmes des premiers évangiles ou n'at-il servi qu'après coup à désigner leur œuvre? H n'est pas possible de se prononcer avec certitude sur ce point, bien qu'on doive estimer peu vraisemblable que les récits des évangélistes n'aient, à l’origine, pas porté de titres ou bien que leur titre ait été changé après coup. La question est d’ailleurs de peu de portée. Ce qui importe c'est que la désignation par le titre évangiles d'œuvres qui n'avaient pas sans doute un but narratif mais où l'élément narratif avait une large place, explique comment il se fait que le mot évangile, sans jamais perdre le sens de prédication ou de doctrine chrétienne, ait pris celui de
récit ou d'histoire de la vie et du ministère de Jésus.
Cette évolution, d’ailleurs, s’est faite assez lentement, ainsi qu'on en peut juger par l'emploi qui est fait du mot Évangile chez les Pères apostoliques et chez les Apologètes. Cet emploi est assez restreint!, puisque chez les Pères apostoliques on trouve le substantif ebæyy£liov dix-neuf fois et le verbe <54yyeAtfoux quatre fois ? etque dans toute l’œuvre des Apologètes on ne trouve le substantif que trois fois et le verbe dix fois ?.
Dans un premier groupe de textes, chez les Pères apostoliques, l'Évangile c’est, comme dans le Nouveau Testament, la prédication apostolique ‘, ailleurs l'Évangile est l'équivalent du christianisme ; c’est en ce sens que le Martyre de Polycarpe parle d’un martyre qui est selon l'Évangile du Christ (7,1; 19, 1) ou encore blâme ceux qui vont d'eux-mêmes s'offrir au martyre en disant
1. Nos statistiques sont établies à l'aide des index de Goopspen (Index patristicus, Leipzig, 1907; Index apologeticus, Leipzig, 1942). ;
2. Dont une fois (Barn., 14, 9) dans une citation d'És., 61, 1.
3. Dont huit fois dans des citations de l'Ancien Testament ou dans les passages se rapportant à l’Ancien Testament et une fois à propos de l'annonce de l'ange à Marie.
4. I Clém., 47, 2. Barn., 5, 9; 8, 3. Ignace, Sm., 5, 1. Il faut rapprocher 1 Clém., 42, 1. 3. Ignace, Philip., 6, 8 où le verbe est employé dans le même sens.
« Ce n’est pas ce qu’enseigne l'Évangile » (4, 1)1. Dans trois textes nous trouvons un emploi du mot Évangile, qui se rapproche davantage du sens Évangile-histoire c'est celui d'enseignement de Jésus. « Il faut prier, dit par exemple la Didachè, comme le Seigneur l'a commandé dans l'Évangile » (8,2 cf. 11,3. II Clém., 8,5.) De cette acception du mot Évangile il convient de rapprocher celle qu’on trouve en un autre passage de la Didachè : « Reprenez-vous les uns les autres sans colère mais avec douceur wç £yete èv T0 ebayyelw » (15,3). Dans le même passage, à propos des prières et des aumônes, il est recommandé d'agir &s ëyere v To ebayyehlu To xvptou AO (15,4). On hésite entre deux interprétations. L'Évangile peut être ou bien un enseignement qui a été donné aux fidèles et qui règle leur vie ou bien un recueil écrit, un document, auquel ils peuvent avoir recours. On ne trouve dans le texte même de Ia Didachè rien qui permette de se prononcer formellement pour l’une de ces interprétations en écartant l’autre. Ceci déjà est fort significatif et permet de saisir sur le vif le passage du sens « enseignement » au sens « livre ». Cest ce dernier que le pluriel impose dans l’épitre à Diognète (71,6) où il est question