I. — L'ExisTENCcE DES Logra
A côté de l’évangile de Marc on peut, croyonsnous, reconnaître l'existence d’un second document à la base de la littérature évangélique. Les critiques allemands et anglais le désignent par la lettre Q (de Quelle — source. On trouve aussi Redequelle où Spruchquelle). 11 nous paraît préfé-
1. An. Harnacx, Sprüche und Reden Jesu, die zweite Quelle des Matthäus und Lukas (Beiträge, IL, Leipzig, 1907; Mourren, Some crilicism on Professor Harnack's Sayings of Jesus, Expositor, mai 1909; Lake, The dale of Q, Expositor, juin, 1909; G.-H. Gicsertr, The person of Jesus in the double tradilion of Matthew and Luke dans Essays in modern theology to C. A. BricGs, New-York, 1911; The Jesus of Q, the oldest source in the gospel, Hibbert Journal, 1912, p. 533-542 ; J.-C. Hawkins, Probabilities as to the so-called. Double tradition of St. Matthew and St.Luke, Studies ; B. H. Srreerer, On {he original order of Q ; The Original Extent of Q.; Tu. Sorron, Die Logia Jesu, Eine literarkritische und literargeschichtliche Untersuchung zum synoptischen Problem, Münster, 1916 ; G. pe Wirr-CAsror, Matthews Sayings
of Jesus, the non-Markan common source of Matthew and Luke, Chicago, 1918.
4 thieu (Harvack, Il, p. 1); ils constituent done
aussi chez ic les Re communs à Matthieu et à Luc représentent environ 1/6 du texte de Luc et un peu plus, soit les 2/11, de celui de Mat-
une parltrès importante de ce que le premier et le troisième évangiles ont en plus du second. Mais
la question de quantité nest pas la seule qui 1 *
doive être envisagée ici. Dans une partie au moins de ces éléments communs à Matthieu et à re l’affinité des textes parallèles va très loin, elle est
égale, et parfois supérieure, à celle qui existe a entre les récits de Marc et les morceaux correspondants des deux autres synoptiques. Quelques
exemples mettront nettement ce fait en lumière. La prédication de repentance de Jean-Baptiste
(Mt, 8,%-10. Le., 3, °-9), qui comprend 63 mots
chez Matthieu et 64 chez Luc, ne diffère dans les deux recensions que sur trois points de très me nime importance. Matthieu a « un fruit digne de
repentance », Luc met Le pluriel, « des fruits ».. É
Matthieu a pr d0En7: Aéyew et Lucpn &oËnohe Aéyeu.
Enfin Luc ajoute un xx (#èn 32 nat n &£ivn). Dans
la parole sur le démon chassé qui va chercher sept autres démons pires que lui, Luc (11, 24-26) n'a
u thieu (72, 43.45). Celui- ci ajoute- quelques termes ; hs ne Modisent en rien l’allure et le caractère
4 Es Le tre sur le service de deux ttes (ME, 10 6,24. Le., 16, 13) ne diffère entre Matthieu et Luc. que Parce que le premier dit « Nul » et le second CNul serviteur ». | Fe __ Voyez encore : parabole de l'œil (Me. 16/2223908 Lc., 11, 84-36), le souci (Mt:, 6, 25-34. Le., 12, 22-31), le ‘jugement (M£., 7, 1-5. Le., 6, 37-42), l'exaucement de la prière (M4., 7, 7-11. Ir 4 9-13), le témoignage sur Jean-Baptiste (ME. TE, 7-11. Le., 7, 24-28), etc. |
Ea portée | de ces relations est encore augmen- tée par le fait que, dans les textes de Matthieu et de Luc, on constate l'emploi commun de certains termes et de certaines tournures peu usuels, comme xéppoc, donès, Giabhérw (M4.; 7, 3-5. Le., 6, » 41-44), qukeoc (Mt., 8, 20. Lc., 9, 58), capôw (Mt... vas 12, 44. Le., 11, 86), ixavoc Wa (ME, 8, 8. Le., 7,6), |: gobsioba am> (Mt., 10, 28. Le:, 12, 4), ëpohoyeiv èv __ (Mt., 10, 32. Le., 12, 8), etc. (Hawns, Probabili-
__ des, Studies, P. 99).
“a Il y a ainsi, pour les éléments particuliers à. Rs Matthieu et à Eee des relations si étroites qu'elles pee ne sauraient être expliquées par l'hypothèse d'em-
prunts que les deux GET auraient faits,
AR bitiaee Un en écrit en | grec est.
seul en état d'expliquer un contact entre les textes aussi étroit que celui que nous avons constaté, | Toute la question est de déterminer quelle forme doit être donnée à l’ hypothèse à laquelle on est ainsi conduit. On en peut ra deux Re a
par la rer Le l’un et de l'autre par rap port à un troisième document, celui qu ‘hypothéti- 4 quement nous avons appelé le recueil de Logia, ou bien cette relation s'explique par la dépendance de l’un des évangiles considéré pe IAE à l’autre.
L'hypothèse d'une relation directe entre Mat- Le thieu et Luc est généralement conçue par les eritiques qui l’adoptent sous la forme d'une utilisation — au moins accessoire — de l'évangile de Matthieu par Luc!. Cette hypothèse ne nous paraît
1. La thèse de l'utilisation dé Matthieu par Luc, autrefois admise par Wie (Der Urevangelist, Dresden, 1838), a été renou- 7 velée par Er. Sons (at der dritte Evangelist den kanonischen Matthaeus benutzt ? Bonn, 1880) et, à sa suite, adoptée par de nombreux critiques, notamment par H.-J. Horrzmanx (voir p. 95), SrockMeyer (Quellen des Lukasevangeliums, Theol. Zeitschr. aus der Schweiz, 1884, p. 117-149); JacoBsen (Der lulanische Reisebericht, Z. f. wiss. Th., 1886, p. 152-179; Ueber die lukanischen
un
Marc ire Matthieu, à ra fois Rs nom-
inexplicable l'omission par Luc de toute une série
à d'éléments caractéristiques (discours et paraboles
breux et plus importants que ceux que l’on cons-. tate entre Luc et Matthieu, contre Marc. Elle rend
notamment) qui se lisent chez Matthieu. Enfin elle - ne permet pas de- comprendre comment Luc, s’il :
a eu l'évangile de Matthieu sous les yeux, à pu |
| développer un récit de l'enfance, qui, non seule-
ment esttout à faitindépendant de celui de Matthieu
mais encore le contredit formellement sur quelques points essentiels. ù
Il faut ajouter que si l’évangile de Métthibn était la source de celui de Luc, en ce qui concerne
au moins les éléments qui ne se trouvent pas chez Marc, on devrait, dans les cas où pour ces éléments il ya quelque divergence entre Matthieu et
Schriflen, Z. f.wiss. Th., 1888, p. 139-146) : Wenor (die Lehre Jesu, ‘
Goettingen, 1886, Z, p.207 s.); Sozrau (Zur Entslehung des ersten Evangeliums, Z. N. T. W., 1, 1900, p. 219 s. ; ALLEN (Mé., P. XLVII)
. Nonben (Die antike Kunstprosa, Leipzig, Berlin, 1909, De 492,
Ailleurs (p. xt) il indique seulement que Luc a connu des parties
étendues de Matthieu telles que nous les lisons); E. W. Lummis (How Luke was wr ilten, Cambridge, 1945, p. vn}. y majorité des
. critiques cependant se prononce contre la dépendance de Luc
par rapport à Matthieu. Il suffit de citer les noms de B. Weiss, Zahn, Wernle, Harnack, J ülicher, Bousset, Schmiedel, Stanton. Fe
* Luc, rencontrer la forme primitive dans le premier évangile et la forme secondaire dans le troisième; or, nous aurons l'occasion de le constater, la priorité est tantôt du côté de Matthieu, tantôt du côté de Luc!.
Il va sans dire que les arguments qui valent
contre l'hypothèse d’une dépendance de Luc par rapport à Matthieu s’opposeraient également à l'hypothèse inverse.
. Nous sommes par là amené à nous prononcer en faveur de l'hypothèse qui cherche l'explication des morceaux communs à Matthieu et à Luc dans un second document que le premier évangéliste et le troisième auraient utilisé conjointement avec le texte de Marc.
Cette conclusion reçoit une confirmation indirecte mais très nette du fait que l'examen des doublets ?, dont on constate l'existence dans les évangiles de Matthieu et de Luc, permet d’affirmer que les auteurs de ces évangiles ont utilisé au moins deux sources écrites.
1. Rigoureusement les arguments que nous faisons valoir portent contre l'hypothèse de Matthieu, source de Luc et non contre celle d'une influence tout à fait accessoire du premier évangile sur le troisième; mais peut-on concevoir que Luc, connaissant Matthieu, ne lui emprunte rien de ce qu'il a d'essentiel, mais s'inspire de son texte pour quelques constructions de phrases ou pour quelques détails secondaires ?
2, Tu. SrepHENsON, Classification of Doublels in the us Gospels, Journ. of. theol. Stud., 1919, p. 1-8.
Un doublet {ou un triplet) est la répétition en deüx (ou trois) endroits d’un évangile d’une même parole ou d’un même récit. Les doublets sont particulièrement fréquents dans le premier évangile. On peut en compter 24 et 2 triplets; il y en a 18 dans Luc et seulement 4 dans Marc!.
1. En voici laliste (Nous indiquons entre parenthèses quand il y a lieu les parallèles des autres évangiles) : MATTRIEU : Doublets 1,3) 2; 4:17 (Mc; 4, 15) LS, M0KLc:,13,9);: 7, 1N(EcE 6, 48-44). TI, 4, 98 (Mc, 1, 39. Le., 4, 44) ; 9, 35 (Me., 6, 6). IN, 4, 25 ; 19,15 (Mc., 3, 7. Le., 6, 17). V, 5, 29-80 ; 18, 8-9 (Mc., 9, 43- 48). VI, 5, 32 (Le., 16,18); 19, 9 (Mc., 10, 41. 121. NII, 7, 17 (Lc., 6. 43-44) ; 12,88. NITL, 9, 13; 12, 7. IX, 9, 27-31 ; 20, 29-34 (Mc., 10, 46-52. Le., 18,35-43).X, 9,89-44; 12, 29-24. XI, 9, 36 (Mc., 6, 32, pour le contenu); 4, 14(Mc., 6, 34 pour le contexte). XII, 10, 6; 15, 24. XIII, 10, 15 (Le., 10, 12) ; 11, 24 (Le., 10, 141. XIV, 10, 17-22 (Le ,12, 41-12); 24, 9-13 (Me., 13, 9-13. Le., 21, 12-19). XV, 10, 37- SA (Le., 14, 26-27; 17,83); 16, 21-25 (Me., 8, 34-85. Le., 9, 93-24). XVI, 40,40 (Le., 40, 16); 18, à (Mc., 9, 87. Le., 9, 48). XNII, 12.38- 39 (Le., 11, 29-30); 16, 1.2. 4 (Me., 8, 11-12). XVIII, 13, 12 (Me., 4, 25. Le., 8, 18); 25, 29 (Le., 19, 26). XIX, 16, 19; 18, 18. XX, 17, 20 (Le., 17, 6); 21,21 (Me, 11, 23). XXI, 18, 4; 23, 12 (Lc., 14, 11: 18, 14, contextes différents). XXII, 19, 30; 20, 16 (Le., 13, 30). XXII, 20, 26. 27 (Me., 10, 48. Le., 29, 96); 93, 11 (Mc., 9, 85. Le. 9, 48). XXIV, 24, 42 (Me., 18, 35); 25, 13. Triplets I, 4, 24° (Me. 3, 7;8. Le., 6,17); 8, 16 (Mc., 1, 32) ; 14, 35 (Me. 6,55). IL, 11, 15; 13, 9 (Mc., 4, 9. Le., 8, 8); 13, 48. Marc, I, 3, 10 (Mé., 12, 15-21. Le., 6, 17-19); 6, 5-6 (Mt., 14, 86). IL, 3, 43.45 (M£., 10, 1. Le., 6,43); 6, 7 (Le.; 9, 1-2). INT, 4, 9, 23. IV, 9, 35 (M£., 23, 11. Le., 9, 48); 10, 43-44 (Mt., 20, 26-27. Le., 22,26). Luc, I, 6,9 (ME, 42, 1%. Mc., 3,4); 14, 8.11,8,8 (ME, 13,9. Me., 4, 9. cf. ME., 11,15; 13,48. Mc., 4,23); 14,85. UT, 8, 16 (Me., 4, 91); 11,33 (ME., 5, 15). IV, 8, 17 (Me., 4, 22) ; 19, 2 (ME., 40. 26). N, 8, 18 (Ms, 13, 12. Mc. 4, 25); 19, 26(Mt., 25,29). VI, 9, 3 (ML, 10,9 s. Me. 6, 8): 40,4.
Ces doublets n’ont pas tous la même portée.
Certains sont purement rédactionnels, comme la répétition des notices sur la prédication itinérante (Mt, 4, 23; 9, 36), sur les guérisons (M4., 4, 24 ; 8, 16° ; 14, 35”) ou sur les gens qui suivent Jésus (Mt., 4, 25 ; 12, 15). On en doit dire à peu près autant de la parole « que celui qui a des oreilles pour entendre écoute », que Matthieu donne trois fois (11, 15; 13, 9. 43) et Marc deux fois (4, 9. 23). Il n'y a pas nécessairement ici d'emprunts à des sources parallèles, mais seulement répétition d’une formule par laquelle Jésus concluait parfois ses enseignements.
D’autres doublets sont intéressants pour l'histoire de la tradition. En constatant par exemple que telle parole : « Convertissez-vous, car le Royaume des cieux .est proche », ou bien: « Tout arbre qui ne porte pas de bon fruit sera coupé et
VII, 9,23 (Mt., 16, 24. Me., 8, 84); 14. 97 (ME., 10, 38). VIII, 9, 24 (ME.,16, 25. Mc., 8, 85); 17,83 (Mt., 10,39). IX, 9, 26 (Me. 8, 38) ; 12, 9 (ME., 10, 33). X, 9, 48* (ME, 18, 5. Me., 9, 87); 10, 16 (ME., 10, 40). X1, 9,48" (Mt., 23, 11. Me., 9, 35); 22, 26 (ME., 20, 26-97. Me., 10, 43-44). XI, 9, 50 (Mc., 9, 40); 11, 28 (ME., 12, 80). XII, 11,43 (ML., 23, 6-7); 20, 46 (Me., 12, 38-39). XIV, 12, 7 (M4., 10, 30); 21, 18. XN. 12, 11-19 (Mt., 10. 19-20); 21, 12-19 (Mt., 24, 9-18. Mc., 13, 9-18). XNI1, 13, 15 ;14,5 (Mt., 12, 11-12). XVI, 14, 11:18, 14 (ef. Mt., 18, 4; 23, 12). XVIU, 17, 31; 21, 21 (M.,24, 11- 18. Me., 13, 15-16). Le doublet XV de Matthieu correspond aux doublets VII, VIII et XV de Luc. XVI de Mt. correspond à X de Le. XVIII de Mt., à V de Le. XXIII, de Mt., à XI de Le.
jeté au feu », est mise successivement dans la bouche de Jean-Baptiste et dans celle de Jésus (Mt., 3,2; 4, 17; 3, 10; 7, 19), on saisit sur le vif un des procédés par lesquels s’est enrichie la tradition des paroles de Jésus.
Au point de vue qui nous occupe, les doublets les plus importants sont ceux ‘de Matthieu, dans lesquels un des éléments est parallèle à un texte de Marc, tandis que l’autre est parallèle à un texte de Luc sans correspondance chez Marc ou bien ne se trouve que chez Matthieu, ce qui indique qu'il a une autre origine que le texte de Marc.
Plusieurs doublets présentent ce caractère.
La parole sur le pied, la main ou l'œil qu'il vaut mieux couper ou arracher plutôt que d'être entrainé par eux dans le péché se trouve dans le Sermon sur la Montagne (5, 29-30), dans un passage qui est particulier au premier évangile et dans la péricope sur le scandale (18, 8-9) qui est le parallèle exact de Mc., 9, 43-48. Il n'est pas admissible que Matthieu ait intentionnellement répété deux fois la mème parole. Il a dû plutôt la trouver dans deux sources différentes. Mème observation à propos de la parole sur le divorce qui se trouve dans le Sermon sur la Montagne (5, 32 parallèle à Le., 16, 18) et dans la péricope sur le divorce (19, 9) parallèle à Me., 10, 11-12.
LES LOGIA à 291
La parole sur les conditions auxquelles on peut suivre Jésus : prendre sa croix, perdre sa vie pour la sauver, se trouve deux fois chez Matthieu. Dans un des cas elle provient de Marc (M4., 16, 24-25. Mc., 8, 34-35. Le., 9, 23-24), dans l’autre (Mt., 10, 37-39) qui n’a pas de parallèle en Mare mais qui en a un en Luc (14, 26-27 dans un autre contexte), il faut penser aux Logia comme source. La parole « qui vous reçoit me reçoit » se trouve dans le discours d’envoi des disciples (Mé., 10, 40. Lc., 10, 16),et comme, en cet endroit, elle n’a pas d’équivalent chez Marc, elle doit provenir de la source particulière à Matthieu et à Luc. Elle se retrouve dans la dispute de préséance (18, 5) qui vient de Marc (9, 37. Lec., 9,48). La parole sur le signe de Jonas se trouve dans Mf., 12, 38-39 où elle correspond à Lc., 11, 29-30 et doit provenir d’une source commune à Matthieu et à Luc. On la trouve aussi dans Mf., 16, 1-4 où elle vient de Mc., 8, 11-12. La parole sur la puissance de la foi se trouve dans Mé., 17, 20 et dans Mt., 21, 21; dans ce dernier passage elle provient sûrement de Me., 11, 23.
Dans l'évangile de Luc, il y a lieu de faire des constatations toutes semblables qui imposent une conclusion identique. Dans le récit de la guérison de l’homme à la main sèche faite par Jésus, un jour de sabbat, dans la synagogue de Capernaum,
récit qui est commun aux trois synoptiques, Jésus demande aux Juifs qui l’observent : « Est-il permis de faire du bien ou de faire du mal un jour de sabbat, de sauver une vie ou de la perdre? » (Le., 6, 9). Une question identique se trouve dans un autre récit de guérison, celui de l’homme atteint d'hydropisie : « Est-il permis de guérir le jour du sabbat ou non ?» (14,3). Les deux questions sont si proches qu'on ne peut guère douter qu'elles soient empruntées à deux sources parallèles.
La parole sur la lumière et le chandelier se trouve (8, 16) dans un passage parallèle à Marc (4, 21) et dans un autre (11, 33) parallèle à Matthieu (5, 15). Il en est de même du logion sur la révélation de ce qui est caché (8, 17. Mc., 4, 22; 12, 2. Mt., 10, 26).
L'interdiction faite aux missionnaires de rien emporter pour la route se trouve deux fois dans Luc, la première dans le discours d'envoi des apôtres en mission, dans un morceau qui est parallèle au discours de Marc (Le., 9, 3. Mc., 6, 8), la seconde fois, dans les paroles adressées aux soixante-dix, dans un morceau qui est plus proche du discours de Matthieu {Lc., 10, 4. Mt., 10, 9). On peut même se demander si ce n’est pas parce qu'il avait méconnu le parallélisme des discours dans la forme donnée par Marc et dans
n LES LOGIA PA,
celle qui a été reproduite par Matthieu, que Luc a doublé l'envoi des douze par celui des soixantedix.
L'exhortation à porter sa croix se trouve 9, 23, dans un passage parallèle à Mc., 8, 34 et à Mt., 16, 24 et 14, 27 dans un passage parallèle à Mé., 10, 38 (Voir aussi les doublets VIII, IX, X, XI, XII, XV, XVIII de Luc).
Ces doublets constituent un ensemble trop important pour qu'on puisse douter que Matthieu et Luc aient disposé en dehors de l’évangile de Mare d’une seconde source écrite.
IT. — CARACTÈRE GÉNÉRAL DES LociA D'APRÈS LES MORCEAUX QUE MATTHIEU ET Luc ONT EN PLUS DE Marc
Nous avons donné plus haut (p. 164 s.) un relevé des morceaux qui sont communs à Matthieu et à Luc et n'ont pas d’équivalent dans Marc. C'est de ces morceaux que nous devons partir pour essayer de caractériser le document auquel ils sont empruntés et examiner la manière dont ils ont été utilisés par le premier et le troisième évangélistes. Nous ne méconnaissons nullement qu'il - soit possible et même vraisemblable que Matthieu et Luc n'aient pas incorporé à leurs récits toute la |
substance des Logia. Il n’y a aucune raison d’admettre que Luc, par exemple, qui n’a pas intégralement reproduit l'évangile de Mare, n'ait laissé de côté aucun élément des Logia. Il se | pourrait que, parmi ceux qu’il n’a pas tue il y en ait qui ont été recueillis par Matthieu et qu’ainsi tel morceau qui ne se trouve que dans ! le premier évangile doive être attribué aux Lo- | gia.
Inversement il est concevable que des éléments particuliers à Luc viennent des Logia. Mais c'est là une possibilité dont il convient de faire provisoirement abstraction et sur laquelle nous pourrons plus utilement revenir quand l'étude des passages communs à Matthieu et à Luc nous aura fourni une base solide.
Quand on passe en revue les morceaux communs à Matthieu et à Luc, ilest un fait dont on ne peut manquer d’être immédiatement frappé, c'est que l'élément didactique représenté par des paroles et des discours y est, et de beaucoup, plus important que l'élément narratif. On n'y rencontre que fort peu de récits, ou plus exactement il n’y en a qu'un, le récit relatif au centenier de Capernaum (M4., 8, 5-13. Le., 7, 1-10), car on ne peut considérer comme des récits proprement dits le morceau sur Jean-Baptiste (M4., 3, 7-10. 12. Lc., 3, 7-9. 17) presque entièrement rempli par des
paroles, ou l'épisode de la tentation (Mt., 4, 1-11. Lc., 4, 1-13) dont le centre de gravité est évidemment dans les réponses que Jésus oppose aux propositions de Satan. En particulier il convient de
noter qu'il n'y a aucun élément du récit de la passion que l’on puisse, avec quelque vraisemblance, attribuer aux Logia!. Dans cette partie de leur récit, Matthieu et: Luc ne s'accordent pas sur les points pour lesquels ils se séparent de Marc et aucun des éléments qui ne se trouvent que chez. l’un ou l’autre d’entre eux ne présente avec les morceaux constitutifs des Logia d'affinités de forme ou de fond assez nettes pour pouvoir leur être attribué ?. Cette absence de récits, notamment pour la période du ministère de Jésus qui intéressait le plus la foi chrétienne, nous empêche de nous représenter les Logia comme un évangile
1. Cette affirmation n'est pas contredite par le fait que Luc a introduit au cours du dernier repas une parole sur les apôtres assis sur douze trônes pour juger les douze tribus d'Israël (22, 28-80), car cette parole est sans rapport avec son contexte et Matthieu la donne à ur autre moment (19, 28).
2. Harnacx, IL, p. 121; SranToN, 11, p. 105; Hawwins, Probabililies, Studies, p. 129.137. A. WAUTIER D'AYGALLIERS (Les sources du récit de la passion chez Luc, Alencon, 1920, p. 248.269) attribue aux Logia, outre Le., 22, 28-30, dont il a été question dans la note précédente, les versets 35-36 du même chapitre. Nous y voyons plutôt un élément rédactionnel imité de 9, 3 et 10, 4. — Burkirr (compte rendu de Harnack, 11 dans le Journ. of theol. S£., 1907, p. 451) croit au contraire que À contenait un récit de la passion et était un véritable évangile.
in: structions missionnaires, des enseignements relatifs à la parousie, des avertissements contre
ications relatives à J ean-Baptiste et à son atti-
ature même de ces éléments constitutifs des
ment logique ou une progression dramatique.
III. — L'uriisaTion pes LoGra PAR MATTHIEU ET PAR LUC ET LE PLAN PRIMITIF DU RECUEIL
Est-il ons Ibte de tenter une reconstruction
Ua Matthieu et à Luc? La question doit être envipor à deux points de vue différents, à celui de la forme et à celui de la disposition. Poeni les cri- La les uns, comme Harnack (JJ,p.1-87)et Allen
OO 1. Hanrnack, I, p.145 s.136 s.; Hawkins, Probabilities, Studies, RD 125",
vie morale et leurs pratiques Poe a.
les Juifs et notamment contre les pharisiens, des”
à l'égard de l'Évangile !. Il résulte de la
veloppement organique présentant un enchai-
. des Logia, du moins pour les éléments communs
(Mt., p. xt) pensent que c'est Matthieu qui a le plus fidèlement reproduit les Logia. Les autres, comme Stanton (/1, p. 78) et B. H. Streeter (On the original order of Q, Studies, p. 141 -164) donnent la préférence à Luc. Nous ne croyons pas que l’on puisse, pour résoudre la question, faire valoir des considérations générales, celle-ci par exemple, que Luc paraissant avoir fait subir aux récits de Marc plus de corrections stylistiques que Matthieu, la forme primitive des Logia devrait être cherchée de préférence chez Matthieu, ou bien cette autre que Matthieu ayant profondément modifié la disposition des cinq premiers chapitres de Marc, le plan primitif des Logia se trouverait dans le troisième évangile plutôt que dans le premier. De pareilles considérations ne seraient valables que s’il était établi que les Logia et Marc se sont présentés à Matthieu et à Luc exactement dans les mêmes conditions, ce qui paraît peu vraisemblable, puisque Marc était un récit cohérent et bien charpenté tandis que les Logia avaient plutôt le caractère d’un recueil de matériaux.
Si, faisant provisoirement abstraction de la question de disposition, nous envisageons seulement les morceaux communs à Matthieu et à Luc au point de vue de leur forme, nous constatons, au premier coup d'œil, qu'ils constituent deux groupes
bien distincts. Le premier, auquel nous avons emprunté les exemples donnés plus haut pour établir l'existence d'une source commune à Matthieu et à Luc, comprend les morceaux qui ne présentent entre eux que de légères différences explicables par le travail rédactionnel des évangélistes. Dans le second groupe, les divergences, beaucoup plus importantes, sont telles que l’on ne peut guère affirmer autre chose que la parenté ou peut-être seulement la possibilité de la parenté des morceaux comparés sans qu'il soit possible d'expliquer comment ils se sont, à un tel point, différenciés. Que l’on compare, par exemple, les deux formes de la parabole de la brebisperdue (M4., 18, 12-14. Lc., 15,4-7): l'origine commune des deux morceaux ne peut être mise en doute. Des deux côtés ce sont les mêmes idées et le même développement, la même marche du récit ; mais dans la forme les divergences sont telles que c’est tout au plus si sur 64 mots de Matthieu, 18 mots ou fragments de mots se retrouvent dans Luc. La même impression ressort plus nettement encore de l'examen de la parabole du festin de noces (Mt., 22, 1-14. Le., 14, 16-24) ou bien de celle des talents (dans Luc, des mines) (Ms., 25, 14-30. Lc., 19, 12-27) 1. On a l'impression que les textes
1. Voirencore Mt., 5,48. Le.,14, 34-35. Mt., 5. 15;6, 22-93: Le.,
no
comparés ont une racine commune et qu'ils ont évolué dans des sens différents, mais au point de vue de la forme seulement, car on ne constate pas que les divergences d'expression s’accompagnent de notables différences de sens. Le travail rédactionnel des évangélistes ne suffit pas pour expliquer les faits constatés. On ne comprendrait pas, en effet, que pour certains éléments des Logia, les évangélistes se soient bornés à de simples retouches stylistiques tandis qu'ils auraient donné pour d’autres morceaux des rédactions entièrement nouvelles. Il faut admettre pour ces passages l'utilisation par Matthieu et par Luc de formes différentes des Logia. Nous aurons à examiner ensuite si et comment cette hypothèse peut se concilier avec les constatations faites à propos des morceaux du premier groupe.
Revenons maintenant aux éléments pour lesquels les divergences entre les textes de Matthieu et de Luc ne présentent que peu d'importance. La priorité semble être tantôt du côté de Matthieu, tantôt du côté de Luc.
Dans la prédication de Jean-Baptiste le 1h oEnohe éye: de Luc (3, 8) paraît être une explication de ce que le yn doênte AGE de Matthieu (3, 9) avait
11, 33-36. Mt. 5, 25-26. Le., 12, 58-59. Mt., 6, 25-84. Le., 12, 29- 31. Mt., 18, 15-22. Le., 17, 3-4, etc.
d'un peu obscur. La priorité de Matthieu parait aussi certaine pour la parabole dela maison bâtie sur le roc (Mt., 7, 24-27), car chez Luc (6, 47-49), l’image est précisée et plus systématiquement développée. La maison n’est pas seulement bâtie, on a creusé et établi ses fondations. Dans le discours d'envoi des disciples en mission, Luc parait secondaire en ce qu'il a supprimé la recommandation faite par Jésus d’après Matthieu (70, 5-6) de n'aller ni chez les Samaritains ni chez les païens. On comprend aisément la suppression de ce détail sous l'influence du développement de la mission ‘en terre païenne, on ne concevrait pas, au contraire, qu'ilait été secondairement ajouté. Citons enfin un dernier exemple de priorité de Matthieu. Il nous est fourni par la péricope sur le signe de Jonas (Mt., 12, 38-42. Lc., 11, 29-32). Abstraction faite de l'introduction, les deux textes sont identiques, sauf sur un point. Matthieu (72, 40) a: « De même que Jonas a été dans le ventre du poisson trois jours et trois nuits, ainsi le Fils de l'Homme sera trois jours et trois nuits dans le sein de la terre », tandis que Luc (71, 30)a: « De même que Jonas a été un signe pour les Ninivites, le Fils de l'Homme en sera un pour les hommes de cette génération! » Harnack (J1, p. 21), qui d’ordinaire reconnait la priorité au texte de Matthieu, se prononce ici pour celui de Luc parce que le
troisième évangéliste n’aurait pas, pense-t-il, supprimé l’allusion au séjour de Jésus dans le tombeau s’il l'avait trouvée dans sa source. Matthieu, d’après lui, aurait altéré le logion en y introduisant un nouveau terme de comparaison. Nous ne pouvons souscrire à cette opinion : l’idée du Fils de l'Homme demeurant trois jours et trois nuits dans le tombeau est tellement en contradiction avec l’idée qui a prévalu de la résurrection au matin du troisième jour qu'on ne voit pas comment le premier évangéliste aurait introduit cette idée alors qu'il a eu soin de la supprimer dansles trois prophéties des souffrances et de la résurrection du Messie (16, 21 ; 17, 23 ; 20, 19). Il est au contraire facile de comprendre que Luc ait fait disparaître une formule qui n’était plus en harmonie avec la foi des chrétiens.
Les cas où la priorité de Luc peut être établie pour l’ensemble d'une péricope sont moins nombreux. Il en est cependant un qui parait caractéristique. C’est celui de l’Oraison dominicale (Mt., 6,9-15. Le., 11, 1-4) !. En faveur du texte
4. Harnacr (Ueber die ursprüngliche Gestalt des Valerunsers, Sitzher. Bert. Ak. d. Wiss., 1904, p. 195 s.), reprenant une idée déjà exposée par Blass et par Resch, à soutenu que le texte primitif de Luc contenait, à la place de la demande du Royaume, celle de l'Esprit: 16érw ro &ytov muedué cou Ep'huäc xal xabaptoaru nuäs, cette lecon qui est donnée par les manuscrits 100 (x1° s.), 162 (ur s.), Grégoire de Nysse, Maxime le Confesseur, Marcion (chez
de Luc il faut d’abord constater que Jésus y enseigne sa prière en réponse à une demande que lui font ses disciples et non pas d'une manière abstraite, sans relation avec des circonstances particulières. Cela paraît mieux s’accorder avec le caractère général de son enseignement. Toutefois cette considération est secondaire par rapport à la comparaison des textes. Abstraction faite de différences de pure forme dans la demande du pain quotidien, dans celle du pardon et dans la promesse du pardon aux offenseurs, le texte de Luc se sépare de celui de Matthieu sur les points suivants : dans l'invocation Luc a simplement « Père » sans l'addition de « Notre... dans les cieux ». Il n'a pas la troisième demande : « Que ta volonté...» ni la septième : « Délivre-nous du malin ». On n'aperçoit aucune raison de quelque nature que ce soit qui aurait pu le déterminer à supprimer ces éléments de l'Oraison dominicale. Il faut donc voir en eux des développements liturgiques propres à Matthieu, analogues, quant à leur nature, à la doxologie placée par la tradition à la fin de l’Oraison dominicale.
ce dernier,non à la place mais à côté de la demande du Royaume) Les Acta Thomæ et la liturgie de Constantinople font allusion à une prière demandant l'Esprit. Nous ne croyons pas pouvoir adopter ce texte, d'une part, parce que son attestation est trop tardive et de l'autre parce que, chez Marcion, il y a simplement juxtaposition et non pas substitution.
Souvent une même péricope présente à la fois des traits qui permettent de conclure à la priorité de Matthieu et d’autres qui établissent celle de Luc.
Il en est ainsi dans le récit de la tentation (Mt., 4, 1-11. Lc., 4, 2-13), les différences portent sur plusieurs points : 1° Matthieu a, comme seconde tentation, celle de se jeter en bas du Temple et comme troisième, celle d’adorer Satan. L'ordre est inverse chez Luc. 2° Dans la réponse à la première tentation, la citation de Deut., 8,3 est plus complète chez Matthieu que chez Luc. 3° Dans la réponse à la seconde tentation de Matthieu la citation du Ps. 91, 11-12 est plus conforme au texte original dans Luc que dans Matthieu. 4° La dernière tentation de Matthieu est plus développée chez lui que chez Luc. Le deuxième et le quatrième faits notés sont favorables à la priorité de Luc. Le troisième est au contraire favorable à celle de Matthieu. Quant au premier, il est plus délicat à interpréter. Il semble que la disposition de Matthieu puisse être expliquée par le désir de donner au récit un couronnement plus dramatique et que par suite elle doive être tenue pour secondaire.
L'examen des Béatitudes (M1., 5, 3-12. Le.,6,20- 23; permet de relever des indices nettement favorables, d’autres nettement défavorables à la priorité
de Matthieu. Si Luc avait littéralement reproduit une source que Matthieu aurait aussi connue, on ne comprendrait pas qu'il n'ait pas reproduit les ‘ malédictions de Lc., 6, 24-26. Inversement on ne comprendrait pas l'omission par Luc de certaines des Béatitudes de Matthieu. Dans Af4., 6, 3, les mots +$ mvsuuar sont secondaires !. D'autre part le xhaievrec.… vehacére de Lc., 6, 21 est secondaire et trahit l'influence du Ps. 126,6. Dans l’ensemble, les Béatitudes présentent chez Matthieu certaines traces d’incohérence ?. Chez Luc tout est plus homogène ; les Béatitudes sont des promesses de dédommagements à ceux qui souffrent et cette interprétation est confirmée par les malédictions qui les accompagnent. La forme simple et directe doit être primitive, la forme atténuée indirecte et expliquée de Matthieu doit être secondaire. Matthieu et Luc s’éloignent donc l’un et l’autre de la forme primitive et originale que les Béatitudes doivent avoir eue dans les Logia.
Pour les paroles sur l'amour des ennemis (Mt., 5, 88-48; 7,12. Le., 6, 27-36) on ne peut pas admettre la priorité absolue de Matthieu à cause de la disposition systématique du développement