I. — APERÇU GÉNÉRAL
L'étude critique du problème synoptique est née dans la seconde moitié du xvimn° siècle. Elle a provoqué une multitude d’hypothèses qui ont mis successivement en lumière les diverses données et les divers aspects du problème et qui ont comme mis à l'épreuve un certain nombre de théories qui successivement proposées ont dû être,
1. Sur l'histoire du problème synoptique, notamment sur la période la plus ancienne, on consultera, outre les paragraphes consacrés à cette question dans les diverses introductions et dans les divers commentaires, Baur, Kritische Untersuchungen über die kanonischen Evangelien, Tübingen,1847,p.1-16 ; H.-J. HocrzmanN, Die synoplischen ‘Evangelien, ihr Ursprung und geschichtlicher Charakter, Leipzig, 1863, p. 15-43. Pour les quarante dernières années, on trouvera dans la Theologische Literaturzeilung et dans le Theologischer Jahresbericht une abondante documentation. L'ouvrage d’ALserr Scawerrzer [Geschichte der Leben-Jesu-Forschung (2° éd. de Von Reimarus zu Wrede), Tübingen, 1913] ne touche qu'indirectement le problème évangélique.
* HISTOIRE DU PROBLÈME SYNOPTIQUE 45 l’une après l’autre, écartées à cause des insuüffisances qui se révélaient à mesure qu'on les confrontait plus complètement avec les faits. Peu à peu on voit se dégager, non point sans doute une solution définitive, mais au moins un certain nombre de principes qui déterminent comme un cadre à l'intérieur duquel doit être cherchée l'explication de la manière dont nos trois premiers évangiles se sont formés.
Au point de départ de l'étude critique de la composition des évangiles se place la constatation de l’inutilité des efforts faits depuis le n° siècle pour . harmoniser et fondre en un seul les quatre récits évangéliques. On voït alors passer au premier plan une préoccupation qui n'avait guère existé Jusquelà qu’en fonction, peut-on dire, du problème de l'harmonie, celle de déterminer comment se sônt formés les évangiles. On s’en tenait habituellement à la théorie de saint Augustin qui admettait la dépendance des évangiles les uns par rapport aux autrés dans l'ordre indiqué par leur place dans le canon. Cette théorie fut appliquée notamment par Griesbach (1783) à l'explication de la formation de l’évangile de Marc. Elle était en réalité — on ne devait pas tarder à s'en apercevoir — insuffisante, puisqu'elle n’expliquait pas la formation du premier évangile mais seulement comment, celui-ci étant donné, les autres étaient nés sur la
base fournie par lui. Lessing (1778), suivi par Semler (1779), essaya de montrer comment il fallait la compléter par l'hypothèse d’un évangile primitif fort ancien dont les évangiles canoniques ne seraient que des recensions ou des fixations diverses. Herder (1797), puis Gieseler (1818) substituèrent la tradition orale à l'évangile primitif. Schleiermacher (1817), à son tour, proposa l’hypothèse des diégèses, c'est-à-dire d’une multitude de petits récits isolés dont le groupement aurait constitué nos évangiles actuels. Ce que ces diverses théories ont de commun, c'est qu’elles constituent un effort pour saisir d’une manière organique la naissance de la littérature évangélique. Mais, par leur caractère trop général, elles avaient quelque chose de prématuré, elles constituaient des anticipations de conclusions qui ne pouvaient être solides que si elles étaient formulées sur la base d'études de détail qui n’étaient encore qu'esquissées. Elles l’avaient été, par exemple, dans les études de Koppe (1782) et de Storr (1786) qui avaient essayé d'ébranler ce qu'on pourrait appeler le dogme traditionnel du caractère secondaire de Marc. Une ère nouvelle s'ouvritlorsqu'en 1832 Schleier- . macher appela l'attention sur le témoignage de Papias et essaya d’en faire la base d’une théorie sur l'origine des deux premiers évangiles. Quelques années plus tard, le coup de tonnerre que fut dans
le ciel théologique la Vie de Jésus de David-Friedrich Strauss (1835) fit sentir aux théologiens la nécessité de serrer de plus près l'étude du problème évangélique. C'est à ce moment que virent le jour les pénétrantes études de Hermann Weisse (1838) et de Wilke (1838) dont on peut dire qu'elles ont posé le fondement sur lequel devait reposer en grande partie le développement ultérieur de la critique évangélique.
Son cours normal allait cependant être bientôt interrompu par les discussions passionnées auxquelles devaient donner naissance les théories sur la composition des évangiles développées par l’école de Tubingue en relation étroite avec sa conception générale de l'histoire du christianisme primitif. Ce furentsuccessivement Schwegler(1846) et Ritschl (1846), puis Baur lui-même (1847) et enfin Hilgenfeld (1850), qui donnèrent les principaux exposés de la théorie.
Les adversaires de l’école de Tubingue furent tout naturellement amenés à faire porter une grande partie de la discussion sur le caractère de l’évangilé de Marc dont Baur et ses partisans faisaient un évangile secondaire et neutre où les oppositions primitives étaient systématiquement effacées. Leurs travaux se relièrent par là aux solides études de Weisse et de Wilke. Il faut nommer ici principalement Reuss (depuis 1842),
Albert Réville (1862), H.-J. Holtzmann (1863) et Bernhard Weiss (1864). Le résultat de leurs efforts fut de poser le principe de la théorie des deux sources qui explique la formation des évangiles synoptiques à l’aide de deux documents principaux : le récit de Marc,sous une forme que l’on se représente parfois un peu différente de celle que nous connaissons et un recueil de discours. L’effort principal de la critique pendant les quarante dernières années du xix° siècle consiste à préciserle détail de la théorie. Les travaux de Wernle et des Hawkins, qui datent de 1899, dressent en quelque sorte le bilan de ce travail.
Depuis le début du xx° siècle la critique est entrée dans une voie nouvelle. En partant de la base solide que lui fournissait la théorie des deux sources, elle s’est efforcée de soumettre ces sources elles-mêmes à une analyse à la fois historique et littéraire et, en étudiant leur formation, elle esquisse, en quelque sorte, la -préhistoire de la littérature évangélique. C'est à cette préoccupation, en partie nouvelle, que répondent par exemple les travaux de Wrede (1901), de Johannes Weiss (1903), de Wellhausen (1903-1911), de Loisy (1907-1908) et d’autres.
IT. — L'HARMONISTIQUE !
Suivant l'expression de Holtzmann (S.E£., p.16), l’harmonistique ne constitue que la « préhistoire » de la critique évangélique. Il serait cependant injuste de méconnaître toute l’ingéniosité qui a été dépensée dans ce domaine et l'importance du résultat obtenu. Ce résultat, il est vrai, est tout négatif, il n’est pas négligeable pour cela. L'harmonistique part d'un a priori dogmatique, à savoir que les récits évangéliques ne pouvant contenir aucune erreur, doivent pouvoir se combiner et se fondre. La constatation de l'impossibilité où l’on est de les fondre établit simplement la fausseté de cet a priori et replace le problème sur son vrai terrain, celui de l’histoire.
On ne peut, à proprement parler, considérer Luc comme le premier des harmonistes puisque, si son intention paraît bien avoir été de substituer son récit à ceux dé ses prédécesseurs, il ne s’est pas proposé de les absorber intégralement et cela parce qu'il considérait que les essais de narrations -évangéliques qu'il avait sous les yeux ne présentaient pas les qualités qui lui paraissaient désirables (v. p. 1165.).
1. Surl'harmonistique, voir Ta. ZAnN,art. Evangelienharmonie, R.E., V, p. 653-661.
La rédaction par Marcion d’un évangile unique n'entre pas non plus dans le cadre des harmonies, car, même s’il a fait quelques emprunts à Matthieu et à Marc, Marcion n’a pas procédé par une combinaison des évangiles, mais par le choix de l’un d’entre eux.
Le Diatessaron de Tatien, composé vers la fin du n° siècle, représente au contraire un type parfait d'harmonie. Talien n’a pas sans doute procédé suivant la manière rigoureuse des harmonistes,.du xvi° et du xvu° siècles, sa tentative n’en est pas moins très significative!.
Le système des canons d'Eusèbe, qui repose en partie sur les travaux d’Ammonius d'Alexandrie, est plutôt qu'une harmonie un ensemble de procédés pour reconnaître très rapidement quelles péricopes se trouvent dans un ou dans plusieurs évangiles et pour retrouver facilement les récits parallèles. |
Le traité de saint Augustin, De consensu evangelistarum (vers 399) donne à la fois un apercu sur la composition, plus exactement sur l’ordre de composition des évangiles et une théorie sur leur plein et parfait accord.
1. Nous ne croyons pas devoir entrer dans l'indication même sommaire de tous les problèmes que soulève le Diatessaron de Tatien : langue, restitution du texte, relations, avec les autres versions syriaques, etc.
Si ces efforts apparaissent sporadiques et isolés dans l’antiquité chrétienne, c’est que la manière dont on envisageait les évangiles ne faisait pas apparaître leur désaccord ni par conséquent la nécessité de les harmoniser.
Pour la même raison le moyen âge ne pouvait pas non plus porter une grande attention au problème de l'harmonie. Il faut cependant signaler un livre de Jean Gerson intitulé Monotessaron, unum de quatuor! où il s'efforce de fondre les quatre récits en un seul sans en rien laisser perdre et en expliquant les divergences des récits par la variété des points de vue (ges{æ rei, anticipationis, rememorationis) auxquels on peut se placer pour rélater un même fait.
Le problème de l'harmonie se trouva mis au premier plan par l’importance que la Réforme donna à l'Écriture Sainte et par la manière dont elle fut amenée à insister toujours davantage sur la notion de l'inspiration. Il s'agit pour les théologiens protestants de concilier l'inspiration intégrale des évangiles avec les divergences qui existent entre eux soit pour la forme des récits et des paroles, soit pour leur disposition. La seule solution logique, celle qui fut effectivement adoptée, devait consister à admettre que là où deux ou