L'ÉVANGILE ET LE DISCIPLE BIEN-AIMÉ
peut faire penser qu’il était directement nommé dans la forme originale de ces récits.
Les épisodes où figure le Bien-Aimé (désignation du traître, remise dé la mère de Jésus. au Bien-Aimé, le coup de lance) sont des éléments secondaires de l’histoire de la passion, ils sont dénués de valeur historique et doivent être considérés comme des créations de la tradition — créations toutes inconscientes sans doute et dont l'introduction dans l’évangile ne suppose aucune fraude, pieuse ou autre. Pour s'expliquer . à lui-même et pour permettre à ses lecteurs de comprendre comment ces épisodes avaient pu rester ignorés de la tradition la plus ancienne, Pévangéliste a dû imaginer que c’étaient des souvenirs personnels pieusement conservés par un témoin, intime ami de Jésus, qui avait été particulièrement bien placé pour les recueillir. Il n’est pas impossible de concevoir comment on a pu être amené à identifier ce témoin d’élection à l’apôtre Jean. On a pu y être conduit par une tradition qui faisait de lui le dernier survivant du cercle apostolique, celui qui, par conséquent, avait pu conserver jusqu’à un moment où les autres témoins avaient disparu, des souvenirs qui n’avaient pas été incorporés à la plus ancienne rédaction de l’histoire évangélique. Ce serait ainsi par conjecture qu’on aurait iden-
tifié à l’apôtre eus PRE dont le emo gnage devait légitimer un enrichissement de la
tradition. Cette identification a dû naturellement réagir sur les récits de l’évangile où l’apôtre Jean figurait déjà. On n’a pas dû comprendre
pourquoi l’apôtre était tantôt nommé, tantôt seulement désigné d’une manière un peu mystérieuse mais que l’on pouvait juger transparente. Pour faire disparaître cette anomalie, on a dû effacer son nom de la première série d’épisodes et le remplacer par des périphrases qui donnent à certains éléments du récit une allure si peu naturelle.
L'identification de l’anonyme avec Jean ne présente donc pas le même caractère dans toutes les parties de l’évangile. Dans certains récits, la désignation « l’autre disciple », « un autre disciple » a simplement remplacé le nom de Jean. Dans d’autres (les épisodes de l’histoire de la passion), le premier narrateur ne s'était pas
soucié d'identifier son héros mais il lui avait
suffi d'indiquer qu’il avait été en état de rapporter des incidents qui avaient échappé à d’autres témoins ou qu’ils avaient négligé de relater. Enfin, l'éditeur de l’évangile, ajoutant
les récits du chapitre 21, a cru reconnaître Jean
dans le disciple bien-aimé et il lui a rapporté la légende sur l’apôtre qui ne devait pes mourir.
p L de RU ne # Je PE ee DISCIPLE BIEN-AIME 353.
On a cru parfois pouvoir reconnaître, dans le cycle des traditions relatives au Bien-Aimé, une pointe polémique dirigée contre Pierre et contre la forme du christianisme qui se réclamait de. lui‘. Si le titre même de Bien-Aimé affirme.
les droits d’un christianisme qui représente, au moins, une nuance un peu différente de celle du christianisme pétrinien ou romain, il n’y a cependant là rien qui conteste, à un degré quelconque, les droits des Eglises qui se réclamaient de Pierre. “4
Les récits de l’annonce de la trahison, de la “L20 visite au sépulcre, de l’apparition au bord du lac de Tibériade * montrent les deux apôtres associés mais nullement en concurrence l’un avec l’autre. Si c’est l’anonyme qui arrive d’abord au sépulcre, c’est Pierre qui y entre le e premier. Si l’anonyme précède Pierre sur le ai terrain de la foi et de l’intuition religieuse, c’est Me ‘ Pierre qui est le premier dans le domaine de l’action. S’il y avait, dans le quatrième évangile, un plaidoyer en faveur de l’anonyme, il tendrait seulement à montrer que si celui-ci n’est pas mort martyr, c’est que telle n’a pas été la volonté +
1. WREDE, p. 35 s. ; V@LTER, N. Theol. Tijdschr., 1915, p. 17-19. :
2. Nous ne parlons pas ici de l’épisode du reniement de Pierre, puisque celui-ci faisait partie de la tradition synoptique et n’a pas été introduit par l’auteur de l’évangile de Jean,
de Dieu. S’il y a une dre dans ces récits,
elle ne vise pas à rabaisser Pierre mais à empé-
cher que l’anonyme soit rabaissé par TRS à ui. | Ù : Ex .
La notice de 19,35 qui invoque le témoignage. du Bien-Aiïmé à l’appui de l'épisode du coup de lance, mentionne un autre personnage — ce ne peut être que l’évangéliste ou l’éditeur — qui se porte garant de la véracité du disciple anonyme. Le même personnage figure encore dans 21,24 ; mais là, il ne garantit pas seulement que le Bien-Aïmé a attesté les faits qui viennent d’être rapportés, il ajoute qu’il les a écrits. Le point
de vue de l'éditeur sur l’origine de l’évangile
n’est donc pas exactement identique à celui de l’évangile lui-même. Alors que celui-ci se donnait comme écrit par un autre que le Bien-Aïmé, mais comme ayant utilisé, en certains endroits au moins, son témoignage, le rédacteur du chapitre 21 a fait de l’évangile tout entier l’œuvre du Bien-Aimé. Le but de l'addition du chapitre
21 a donc pu être, sinon exclusivement du moins
accessoirement, d’accréditer sur l’origine de l’évangile une tradition qui était étrangère à l’auteur des vingt premiers chapitres (ERBES, Z. f. Kirchengesch., 1912, p.188).
La composition du quatrième évangile pose
deux questions qu” ’il y a intérêt à bien distinguer
QE une de l’autre.
‘La première est celle-ci : comment a-t-il Ve la forme sous laquelle nous le connaissons ? S’il est sorti tel quel de la plume de son auteur, quelle méthode celui-ci a-t-il employée pour le
É rédiger ? Si, au contraire, plusieurs auteurs ou
rédacteurs y ont successivement travaillé, quel est l’apport de chacun d’eux et comment peut-on
0 Ï u FA A Le ë Ty 9 2 Q . se représenter les étapes par lesquelles l’évangile
a passé ? C’est le problème de la composition
__ proprement dite. S
La seconde question est la suivante : quelles
sont les sources (documents écrits ou traditions
orales) dont l’auteur ou les rédacteurs successifs
-ont disposé, quel est leur caractère, quel emploi
FA
Er
en a-t-il été fait ? Est- il une = a en n quelle | :
mesure — de les reconstituer ! ?
Nous avons conclu l’esquisse de l’histoire du . problème johannique en indiquant comment se
pose et suivant quelle méthode il convient de traiter le problème de la composition de l'évangile (p. 78 s.). Ce problème résulte du fait que l’évangile, tel que nous le lisons, a passé par les mains d’un éditeur qui y a ajouté le chapitre 21 et, au minimum, la note qui atteste la véracité du témoin qui a rapporté l'épisode du coup. de lance (19,35). Il y aura à examiner si son intervention s’est bornée à cela.