DE LA PASSION! ET DE LA RÉSURRECTION
L'histoire de la passion commence au chapitre 12, au moment où, six jours avant la Pâque, Jésus arrive à Béthanie. JA
19 L’onction de Béthanie (12, 1-11). — Elle est placée la veille de l’entrée de Jésus à Jérusalem.
La scène se déroule dans la maison de Lazare. Marthe sert à table, Marie oint d’huile les pieds de Jésus, puis les essuie avec ses cheveux. Judas murmure sur la perte d’argent que représente son geste. L’évangéliste remarque que cette observation lui est dictée par la cupidité et non
. par le souci des pauvres. Jésus répond que la femme a gardé cette huile précieuse pour sa sépulture.
Ce récit présente des affinités frappantes avec celui de Marc (14,3-9) et de Matthieu (26,6-13). D’après eux, les scène se passe quelques jours plus tard, à Béthanie aussi, mais dans la maison de Simon le Lépreux. Une femme qui n’est pas nommée oint les cheveux de Jésus. À ceux qui murmurent (Matthieu seul dit que ce sont les
1. MAURICE Con Les sources du récit johannique de la Passion, Paris, 1910.
disciples), Jésus répond qu’ils auront toujours
les pauvres avec eux mais que la femme a oint
par avance son corps pour la sépulture et que:
ce qu’elle a fait sera raconté partout où l’Evangile sera prêché.
Le récit de Lue (7,36-50) est sensiblement différent. Au cours d’un voyage, sans doute en Galilée, pendant qu’il est à table chez un pharisien, une femme de mauvaise vie vient baiser les pieds de Jésus, les mouille de ses larmes, les essule avec ses cheveux, les oint d’huile. La parabole des deux débiteurs répond au pharisien qui se scandalise de ce que Jésus s’est laissé
toucher par une femme pécheresse. Dans un
autre contexte (10,38-42), Luc raconte que, dans un village où Jésus est entré, une femme, Marthe, le sert pendant que sa sœur, Hess assise à ses pieds, écoute ses paroles.
Le récit de Jean est apparenté à la fois à celui
de Marc et de Matthieu‘ et à celui de Luc? qu’il combine entre eux. On peut expliquer par le développement de la tradition presque tout ce
1. Cela résulte du lieu et du moment où la scène est placée et de toute la marche du récit, particulièrement de l’allusion à la sépulture de Jésus. Il y 2, de plus, un grand nombre de mots communs entre Jean, Matthieu et Marc, cf. Passion, p. 40, n. 2.
- 2, Cela résulte de ce que, chez Luc et chez Jean, la femme verse son parfum sur les pieds’ de Jésus et les essuie avec ses
que le récit johannique contient de particulier, à savoir : les noms de Marthe, de Marie et de Lazare, l’attribution de la remarque désobligeante à Judas et l’interprétation de cette remarque par l’avarice du personnage.
Mais un détail n’est pas susceptible d’être expliqué de la même manière : c’est la réponse de Jésus à Judas : « Laisse-la le garder pour le jour de ma sépulture ». Ce n’est pas, comme l’a remarqué avec raison Schwartz (11, p. 178),
l'équivalent de l’allusion à un embaumement
‘anticipé qui se trouve dans le récit de Marc et
de Matthieu. La phrase de Jésus suppose que la femme a gardé la plus grande partie de son parfum. L’onction sur les pieds ne serait due qu’à l'influence de la tradition synoptique. Sous sa forme originale, le récit aurait servi d’introduction à une relation de la mise au sépulcre dans laquelle une femme jouait un rôle capital?. La combinaison de cette tradition avec le récit
cheveux. Ce dernier trait se comprend chez Luce où les pieds de Jésus ont été mouillés de larmes ; il n’est chez Jean qu’une survivance du récit de Luc.
1. SPITTA (p. 265) pense que, dans le récit primitif, on reprochaït à la femme de ne pas avoir consacré à des aumônes le reste du parfum.
2. De ce récit, un détail subsiste peut-être dans la mention des aromates 19, 39-40.
synoptique n’en aurait laisssé subsister que des débris. %
On n’aperçoit pas clairement la raison pour laquelle l’onction est placée dans le récit johannique à la veille de l’entrée de Jésus à Jérusalem et non quelques jours plus tard. Loisy (p. 361) et Heïtmüller (p. 136) pensent que Jean a voulu mettre l’onction avant l’entrée à Jérusalem parce que la sépulture précède l’entrée dans la gloire. L’explication serait séduisante si l’évangéliste avait mis plus en relief le récit de l’entrée à Jérusalem. Il semble, au contraire, si on compare son récit à celui des synoptiques, qu'il l’ait comme atténué. La raison de la transposition : nous paraît devoir être cherchée ailleurs. Nous avons vu (Intr., I, p. 301) que l’onction de Béthanie semble être un élément récent de la tradition évangélique ; Jean pourrait avoir subi l'influence d’une relation de la passion qui lignorait et qui présentait un développement plus organique des faits depuis le dernier acte public de Jésus jusqu’au dénouement du drame. On pourrait aussi supposer que le récit johannique original se rapportait à autre chose qu’à l’onction telle qu’elle est actuellement racontée dans les synoptiques et voir dans la place occu-. pée par l’épisode un élément de la tradition primitive. +
20 L'entrée à Jérusalem (12,12-16‘. Cf. Mec., 11,1-10. Mt. 21,1-9. Le., 19,28-38). — Le récit de Jean dépend des récits synoptiques. Un seul fait suffit à l’établir. Jean ne raconte pas les préparatifs de l’entrée, il dit cependant, après avoir cité Zacharie, 9,9 : « Les disciples se souvinrent que cela avait été écrit de lui et qu’ils avaient fait cela pour lui » (16). Ces derniers mots ne peuvent se rapporter qu’au rôle qu’ils avaient joué en allant à la recherche de l’âne.
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La suppression de cette partie du récit est plus
qu’une simplification, c’est une transformation de l’épisode. L’entrée à Jérusalem n’est. plus une proclamation messianique de Jésus, c’est une manifestation d’enthousiasme de la foule qui réalise une prophétie messianique mais dont le sens n’apparaît que plus tard. -
30 Le trouble dans l'âme de Jésus (12,20-56.
Cf. Mc., 14,32-42. Mt. 26,36-46. Lc., 22,40-46). — Après l’entrée à Jérusalem, des Grecs demandent à voir Jésus. A leur requête présentée par Philippe et André, Jésus répond par une allusion à l’heure où le Fils de l'Homme doit être glorifié (20-23) et par une déclaration sur la fécondité
1. Les versets 17-19 qui expliquent l’enthousiasme populaire par l’impression produite par la résurrection de Lazare, viennent de la revision de l’évangéliste.
de sa mort (24-26)!. Ces deux développements introduisent une parole de Jésus sur le trouble dont son âme est remplie : « Mon âme, dit-il, est troublée. Pourquoi dirais-je : Père, sauvemoi de cette heure, puisque c’est pour cette heure que je suis venu ? ? Père, glorifie ton nom.» Une voix céleste répond. : « Je l’ai glorifié et je le glorifierai. » Le peuple croit que c’est le tonnerre ou qu’un ange à parlé à Jésus mais lui déelare que cette voix s’est fait entendre à cause du peuple (27-30).
Ce morceau est manifestement apparenté à l’épisode de Gethsémané raconté par les synoptiques, particulièrement sous la forme que lui donne Luc. Mais le réeit a d’abord été simplifié ;
1. JEAN RÉVILLE (p. 229 s.) a signalé une certaine correspondance entre ces déclarations du Christ johannique et l’enseignement que, dans les synoptiques, Jésus donne à ses disciples sur la nécessité de sa mort (par ex. Mc., 8, 31). Il n'ya cependant pas là de parallélisme véritable. Dans les synoptiques, Jésus se"borne à prophétiser la passion et à en affirmer la nécessité. Chez Jean, il insiste surtout sur la fécondité de sa mort. Le seul contact direct avec la tradition des Logia est celui qu’il y a entre Jn., 12, 25 et M£., 10, 39.
2. On peut aussi traduire : « Dirai-je : Père sauve-moi de cette heure ? Mais c’est pour cette heure que je suis venu... ».
3. Werter (Verherrlich., p. 60-62) voit dans l’angoisse du Christ un écho de l’angoisse du myste au moment de l’initiation. Cette explication ne nous paraît pas exclure la réminiscence de l’épisode de Gethsémané. |
il n’y a pas trace, chez Jean, d’une triple prière
de Jésus, et surtout il a été transposé. Jésus ne demande pas à être délivré de cette heure, il en affirme la nécessité. La réponse céleste ne sert pas à le réconforter, c’est une manifestation destinée au peuple. Pour donner ce caractère à l’épisode, Jean a dû le déplacer. Il ne se trouve plus, dans son récit, au moment de l’arrestation, alors que Jésus est seul, éloigné de ses disciples et, encore plus, de la foule ; il a lieu immédiatement après l’entrée à Jérusalem, en présence du peuple. Cette transformation n’implique l’utilisation d’aucune tradition particulière, elle est due entièrement à des considérations théologiques. Le Christ johannique ne pouvait demander à être délivré de la mort. S’il avait prononcé une parole où semblait s’exprimer le trouble de son âme et si Dieu y avait répondu, ce n'avait pu être que pour l'instruction du peuple (WEINEL, p. 171).
Quelques auteurs! ont pensé que l’épisode
des Grecs était un fragment mutilé d’une
tradition impossible à reconstituer dans son intégrité. Cette hypothèse n’est nullement nécessaire. Pour l’évangéliste, la réponse à la
1. WELLHAUSEN, p. 56 ; SCHWARTZ, II, p. 182 ; SPITTA, p. 2735. bu
requête des Grecs est implicitement contenue dans cette déclaration de Jésus : « Quand . J'aurai été élevé de terre, j’attirerai tous les
hommes à moi » (12,82). Par cette parole, Jésus
indique que sa mort est la condition qui doit être réalisée pour que tous les hommes puissent
venir à lui (HEITMÜLLER, p. 137 s.). L'épisode
des Grecs est destiné, dans la pensée de Jean, à expliquer comment, Jésus n’ayant prêché qu'aux Juifs, l'Evangile s’adresse cependant à l'humanité toute entière.
La déclaration de Jésus sur l’imminence de sa mort et du jugement du Prince de ce monde provoque une question des auditeurs à laquelle Jésus répond en les invitant à marcher pendant qu’ils ont la lumière (12,34-36). C’est là un développement théologique qui appartient à l’évangéliste. - |
40 Réflexions de l’évangéliste (12,37-50). —- A Ia fin du récit de l’activité publique de Jésus, l’évangéliste place une série de réflexions sur l’incrédulité des Juifs (12,37-43) qu'il rattache à deux citations d’Esaïe (53,1 et 6,9.10). II reprend ensuite le même thème en mettant,
1. Ceci n’exelut pas l’explication de WetTTER (Verherrlich., p. 57) qui pense que la requête des Grecs rappelle la formule d’introduction.a’une liturgie de mystère.
cette fois, le développement dans la bouche de Jésus (12,44-50) sans se préoccuper aucunement d’indiquer en quelles circonstances ces paroles auraient été prononcées. Ce passage est caractéristique. Il permet de saisir sur le vif le procédé par lequel l’évangéliste transforme ses réflexions “en paroles de Jésus.
» 59 La dernière soirée (13,1-14,31). — Jean ne raconte pas le dernier repas de Jésus, les événements qu’il rapporte supposent cependant ce repas qui est, par exemple, expressément visé dans 13,2. Le récit johannique est ainsi constitué :
a) introduction visant une preuve suprême
d’amour donnée par Jésus aux siens (13,1-2); b) Jésus lave les pieds des disciples (18,3-17) ; c) annonce de la trahison de Judas (13,18-30) ; d) annonce du reniement de Pierre (13,31- 38) ; e) instructions et adieux (14,1-31).
Malgré Pabionee d’un récit de la cène, il y a une analogie frappante entre le récit johannique
et le récit synoptique surtout sous la forme que lui donne Luc :
1. Sur diverses explications qui ont été proposées de cette absence, voir MAURICE GoGUEL, Passion, p.555.
JEAN ER VASTES Luc Lavement des pieds. Cène. | Instruction sur l'humilité. . Annonce de 1 trahison. Annonce de la trahison. : Dispute de préséance. GT reniement. Annonce du reniement,
L° épisode du ou de pieds occupe done : Re
le place. de la cène chez Luc. Ces observations
faites, examinons, l’un après l’autre, les FE
ments du récit johannique.
a) L'introduction de 13,1-2 est manifestement un élément rédactionnel derrière lequel in » a lieu de supposer aucune source.
b) Le lavement des pieds (13,3-17). — Cet
épisode, la déclaration de Jésus à Pierre en est la preuve, a, dans le récit johannique, une impor-
tance capitale. Quant au sens précis du geste de Jésus, les assistants ne pourront le comprendre que plus tard. La discussion avec
Pièrre prouve qu il a une valeur intrinsèque comme moyen de purification. Enfin, il s’agit d’un acte qui doit être répété (13,14 s.). Malgré l’ordre précis que contient le récit johannique, il n’y a, dans l’ancienne Eglise, aucune trace d’un sacrement du lavement des pieds *. Il faut
1. Le plus ancien témoignage relatif à l’usage du lavement des pieds des pauvres le Jeudi Saint, se trouve chez Augustin, cf. TscmAckeRt, art. Fusswaschung, R.E., VI, p. 3245.
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donc penser que l’ordre de répétition est comme symboliquement transposé et se rapporte en réalité à autre chose. Ceci est d’autant plus vraisemblable que l'interprétation littérale de l’épisode se heurte à de grosses difficultés. « Celui qui est lavé, déclare Jésus à Pierre, n’a plus besoin qu’on lui lave rien sinon les pieds » (10)°. Ceci fait allusion à un acte antérieur qui ne peut être constitué par des ablutions juives. La phrase « vous êtes purs mais non pas tous » ne peut se rapporter à une pureté matérielle ou rituelle. Le bain auquel il est fait allusion ne peut être : que le baptême. L’affirmation que l’un des apôtres n’est pas pur vise Judas. La souillure des pieds qu’il est nécessaire d’effacer représente les péchés postérieurs au baptême dont l’homme doit être purifié. Il faut relever la phrase : «Tu ne comprends pas encore ce que je fais, tu le comprendras par la suite » (7). Tout dans l’histoire de la passion étant dominé par la mort du Christ, il n’est pas téméraire de penser que l’épisode du lavement des pieds est une allégorie dont le sens prefond ne pourra être
compris qu'après la mort de Jésus. Quand on se
souvient que, pour le quatrième évangéliste,
1. Ce texte est le plus probable bien que certains manuscrits (N. C) ne donnent pas «sinon les pieds ».
l’eucharistie ne sera possible qu'après la glorification, on est amené à penser que le récit du lavement des Res doit être une allégorie de
la cènet.
Cette opinion est confirmée par le fait que le
récit johannique ne fait que concrétiser ce qui, dans le récit de Luc, Pre donné sous forme
4” enseignement (Le., 22,27). Il a suffi, au quatrième évangéliste, de transposer en acte la parole : « Que celui qui commande soit comme
le serviteur » pour créer un épisode dans lequel Jésus remplit les fonctions du plus humble des esclaves. Luc racontait l'institution de la cène
et rapportait une leçon d’humilité donnée par Jésus à ses disciples. Jean a réuni les deux
choses, de la leçon de Jésus il a fait un acte et, de cet acte, une allégorie de l’eucharistie. Cette partie du récit johannique ne suppose donc pas d’autre source que la tradition synoptique dont elle est une élaboration théologique.
c) Anponce de la trahison de Judas (13,18- 30). — Cf.-p. 8815,
d) Annonce du reniement de Pierre (13,31-38.
Cf. Me., 14,26-31. Mt., 26,30-35. Le., 22,31-34). —— L'annonce du reniement de Pierre est intro-