Comme le pense Bousser (Der Antichrist, Gœttingen
que le peu de développement donné par l’évangéliste aux idées eschatologiques ne rende pas cette interprétation très vraisemblable, ou plutôt de quelqu'un de ces faux prophètes ou messies comme ceux, .tout à fait indéterminés, dont il est question dans Mc. 18,6.21. Le:
21,8. Actes, 5,36-37! ; peut-être plus spécialement, comme le suppose ingénieusement Loïisy (p. 219), de ces prophètes et prédicateurs païens à l’enseignement desquels Jean oppose l’'Evangile.
Les passages que nous venons d’examiner n’obligent donc pas à mettre la composition de l’évangile soit avant, soit après? la période de 90-125. | 222
1895, p. 84.108), reprenant une idée que l’on rencontre fréquemment chez les Pères.
1. BAUER (p. 62) oppose à cette interprétation que, dans notre texte, il n’est question que d’un seul faux-messie et non de plusieurs. Le singulier nous paraît être dans la forme et non dans la pensée. Jean parle de la disposition des Juifs à accueillir un faux-messie quelconque, non pas de leur disposition à én accueillir un en particulier. <
2. L'expression « mer de Tibériade », de 6,1 ; 21,1, est regardée, par FURRER (Das Geographische im Evangelium nach Johannes, Z. N. T. W., III, 1902, p. 261), éomme caractéristique du second siècle. On la rencontre chez Josèphe (Bell. Jud., IV, 2, 2) mais Strahon, Pline, les Targoums ont « le lac de Gennésareth ». L’opinion de FURRER ne semble pas fondée puisque Josèphe emploie une fois « mer de Tibériade », l’expression pouvait parfaitement être plus ancienne que lui.
La rareté et l’imprécision des indications chronologiques directes obligent à prêter d’autant plus d’attention aux indications indirectes. Essayons donc de nous représenter quelle situation de l'Eglise suppose l’évangile. Rappelons, d’abord, que la théologie johannique nous est apparue comme développée sur la base fournie par le paulinisme et comme sensiblement postérieure, par rapport à lui, puisqu'on ne trouve plus aucune trace des violentes antithèses contre lesquelles s’était débattu l’apôtre Paul, Cette théologie trahit, dans la forme du moins, une très sensible influence de l’hellénisme. Elle n’a pu se développer qu’à un moment où le christianisme avait très largement pénétré dans des milieux profondément empreints de l’esprit hellénistique. |
Notons encore qu ’une époque relativement tardive est confirmée par les observations suivantes : |
10 La notion du miracle a subi une très sensible transposition (v. p. 498) qui a eu notamment pour conséquence de faire. disparaître toute guérison de démoniaque. Le récit des miracles de Jésus, comme du reste la manière * générale dont son activité est présentée, ne trahit aucun souvenir direct de l’histoire évangélique (WREDE, p. 22.27).
29 L’eschatologie est, comme nous l’avons vu (p. 502 s.), entièrement spiritualisée.
30 Les phénomènes pneumatiques, qui avaient encore tant d’importance au temps de Tapôtre Paul, semblent avoir entièrement disparu. L’évangile, en.tout cas, n’y fait aucune allusion ; il ne peut donc appartenir à la première phase de l’histoire du christianisme.
L’absence de tout renseignement élémentaire sur le Christ, le fait que, d’une part, la tradition évangélique et, de l’autre, les doctrines chré- ‘tiennes communes et‘élémentaires (péché, conversion, pardon des péchés, ete.), sont suppo- .sées connues, empêchent de penser que l’évangile s’adresse à des lecteurs non chrétiens.
L’évangéliste est préoccupé de gagner, ou plutôt de conserver .ses lecteurs, à ses idées christologiques. Même si cela n’était pas dit expressément dans la conclusion (20,81), cela résulterait avec évidence du fait que la plupart des discussions portent sur la christologie, Elles ont, pour Jean, un intérêt actuel. Les objections qu’il cite et qu’il réfute, les arguments qu’il leur oppose sont ceux qui, au temps où il écrivait, étaient discutés entre les Chrétiens et leurs adversaires (WEINEL, p. 538). La question christologique ne s’est pas posée du vivant de Jésus sous la forme qu’elle a dans:le quatrième
évangile. Les réponses du Christ johannique à ses adversaires sont celles qui paraissent les plus : convenables à l’évangéliste pour réfuter les objections des non-eroyants. Pour lui, les adversaires du christianisme, ce sont done les Juifs. Comme ce n’est pas à eux mais aux croyants que Pévangile s’adresse, nous pouvons en conclure que l’intention de l’auteur n’est pas de conquérir les Juifs, mais de combattre l'impression que leur argumentation pourrait produire sur les Chrétiens. Dans le milieu pour lequel écrit Jean, la controverse devait être vive et animée entre Juifs et Chrétiens.
Ceci nous amène à envisager la question du judaïsme dans le quatrième évangilet. S'il s’agit de la vie intérieure du judaïsme, des idées
1. L'importance de la question résulte du fait que le mot ’louôxios est beaucoup plus fréquemment employé dans le quatrième évangile que dans les synoptiques (M6. : 5 ; Mc.:6; Le. : 5 ; .]n. : 69). Même si, dans quelques passages du quatrième évangile, Iovdæios signifiait non pas « Juif » mais « Judéen » la disproportion entre lui et les synoptiques resterait considérable. L'emploi du terme de Juif dans le quatrième évangile appelle les remarques suivantes : 1° Les Juifs ne sont pas tous des habitants de la Judée, il y a des Juifs en Galilée ; 2° Les Juifs ne sont pas tous les habitants de la Palestine. Il est ques- ‘tion d’eux comme d’un groupe au sein de la population ; 3° Les Juifs ne constituent pas toute la population de la Judée, ni même de Jérusalem. Il y a, à côté d’eux, des gens qui ne sont pas «les Juifs » sas, pour cela, être des étrangers. Ces faits sem-
et des usages religieux, l’évangéliste apparaît, en somme, assez bien informé. Il connaît les principales fêtes (Pâque, Tabernacles, Dédicace), il méntionne les principaux usages (purification, circoncision, sabbat, absence de relations avec les Samaritains). Un homme tout à fait étranger au judaïsme aurait pu commettre quelque erreur sur l’un ou l’autre de ces points. Mais les détails mentionnés par Jean pourraient s'être déjà trouvés dans les sources utilisées par lui.
Jean ne paraît pas connaître très exactement l’organisation politique et administrative de la Palestine au temps de Jésus. Quand il parle des autorités, 1l dit tantôt : « les Juifs » (7,138 ; 9,18. 22 ; 15,19.88 ; 20,19), tantôt « les grands-prêtres » (12,10 ; 18,35 ; 19,6.21), tantôt « les grandsprêtres et les pharisiens » (7,32.45 ; 11,47.57 ;
blent indiquer qu’il y a, dans le quatrième évangile, un reflet de la situation qui existait au moment où écrivait Jean et qui semble avoir été caractérisée par l’opposition entre les Juifs et les Chrétiens qui vivaient les uns et les autres au sein d’une population qui, elle, n’était ni juive, ni chrétienne. LÜTGERT (Die Juden im Johannesevangelium, Neut. St., p. 147-154) a tenté d’écarter la conséquence défavorable à l’authenticité du quatrième évangile qui se dégage de l’emploi fait par Jean du terme de ‘Iouôxioc. Il entend, par « Juifs », la partie du peuple qui vit conformément à la Loi, les pharisiëns et leurs par-
tisans, mais il ne peut fournir aucun exemple de l'emploi de « Juifs » dans ce sens. »
18,3), tantôt encore ,« les pharisiens » (1,24 ; 4,1 ; 9,13.15.16 ; 11,46 ; 12,19.42)
Il ne paraît pas connaître la juridiction du sanhédrin. Le terme de suvéèoy, qui ne se trouve qu’une fois chez lui (11,47), désigne l’assemblée au, cours de laquelle on décide de faire mourir. Jésus. Il semble bien qu’il ne s’agisse là, dans sa pensée, que d’un coneiliabule officieux et non d’une séance régulière du plus haut conseil juif. Dans le procès de Jésus, ce sont les chefs des prêtres et surtout le Souverain Sacrificateur qui interviennent, et 1l n’est pas indiqué que celuici agisse en sa qualité de président du sanhédrin*.
Il faut encore signaler un point important.
L’évangéliste dit : «x Caïphe était grand-prêtre cette année-là » (11,49 cf.:11,51 ; 18,13). Cette expression semble supposer que les fonctions de grand-prêtre étaient annuelles (Lois y, p. 367 ;
1. Ces expressions sont tellement mélangées qu’il est impossible d'expliquer leur variété par une hypothèse de juxtaposition de sources.
2. Il pourrait se faire que l’absence de toute mention du sanhédrin dans le récit de la passion s’explique par l'influence ‘ d’une source qui ne rélatait pas de procès juif, mais seulement une intervention plus ou moins officieuse du grand-prêtre, Néanmoins, comme Jean a certainement connu les récits . synoptiques, l'absence du terme sanhédrin reste significative.
BAUER, p. 115 ; HerrMüzier, p. 182), alors que le grand-prêtre était nommé à vie et que les multiples dépositions de grand-prêtre qu’il y eut à l’époque romaine ne produisirent. cependant pas une instabilité telle qu’on ait pu avoir l'impression de fonctions annuelles ?, comme l’étaient celles des grands-prêtres du culte impérial en Asie. Le quatrième évangile semble donc commettre une grave erreur sur un point important de l’organisation religieuse du peuple juif. La: conclusion qu’il faut tirer de ces faits est que le judaïsme que connaît l’évangéliste est celui d’après 70 qui a cessé d’être une nation,
1. ZaAxN (Einl., II, p. 564. Comm... p. 487, n. 98) résout la difficulté en entendant « cette année-là » dans le sens de « à ce moment-là ». Cette interprétation, qui soulève des difficultés grammaticales (cf. BiscHorr, Exegetische Randbemerkungen. Z. N. T. W.. IX, 1908, p. 166 s.), se heurte, en outre, au fait que la triple répétition de la formule lui donne un caractère stérétotypé.
2. Chez Luc aussi se trouve, à propos du souverain pontificat, une expression singulière nt apytepéwc Avvæ xai Kaïxoax (3, 2) qui paraît supposer qu’il y avait simultanément deux grands-prêtres en fonctions ; mais Luc a une connaissance si exacte de l’organisation religieuse des Juifs qu’on ne peut lui attribuer une aussi grave erreur, et qu’on doit penser qu’il a voulu parler seulement de personnages influents de la classe sacerdotale ou, plutôt, que l’un des deux noms que donne son texte (celui de Caïphe probablement) a été ajouté après coup pour harmoniser deux traditions qui nommaieñt deux grandsprêtres différents dans l’histoire de la passion.
qui n’a plus de Temple et qui n’est plus qu “une communauté religieuse. /
On sait qu’à partir de 70, la scission entre le judaïsme ét le christianisme, préparée déjà depuis un certain temps, devint profonde et définitive’. C’est cette situation que connaît Jean et qu'il projette dans le passé. Jésus, parlant aux Juifs dans le quatrième évangile, ne dit pas « la Loi, » mais « votre Loi » (8,17 ; 10,34; 15,25). |
Le judaïsme n’est pas seulement pour l’évangéliste une grandeur étrangère, c’est une puissance hostile. La polémique et surtout l’apologétique antijuive est une de ses préoccupations dominantes. Le Christ johannique ne vise pas, comme le Christ synoptique, à combattre les abus qui s'étaient introduits dans le judaïsme ; il s’attache à défendre le christianisme en répondant aux critiques et aux objections que lui adressaient les Juifs. Ceux-ci apparaissent comme les ennemis déclarés de l'Évangile. Jean leur attribue des mesures de police très précises
1. Pour Jean, l'opposition entre le judaïsme et l'Evangile est absolue (1,11). Nicodème, qui est un « docteur en Israël » (3,10) et qui n’est pas, a priori, mal disposé pour Jésus puisqu’il vient le trouver et qu’il salue en lui « un maître qui vient de Dieu » (3,2), est radicalement incapable de comprendre la pensée de Jésus. Les Juifs ne connaissent ni le Père, ni le Fils (7,28 ; 8,19;
contre les disciples de Jésus (9,22. 34 ; 12,42). De telles mesures, si elles avaient été réellement prises contre Jésus et ses disciples, n’auraient pas manqué d’avoir une action directe sur la marche de l’histoire évangélique. Or, nous ne trouvons trace de cette action ni dans les synoptiques, ni dans le quatrième évangile. De plus, la sanction indiquée contre les sectateurs du Christ est l’expulsion de la synagogue, ce qui suppose que le centre de la vie religieuse du judaïsme est la synagogue et non le Temple.
C’est une situation qui a existé après la destruction de Jérusalem, mais pas du vivant de Jésus, sinon, tout au plus, dans la Diaspora.
Ceux contre qui le quatrième évangéliste fait porter son apologétique sont. les représentants du judaïsme de son temps. Ce sont les dirigeants des synagogues qui emploient tous leurs efforts à empêcher les Juifs de se convertir à l'Évangile, qui tracassent, ‘excluent et, le cas échéant, cherchent à faire mourir ceux qui se convertissent. Ils dirigent, d’autre part, contre la doc-. trine chrétienne une argumentation qui n’est pas sans impressionner les fidèles, puisque le quatrième évangile, qui s'adresse à des Chrétiens, éprouve le besoin de la combattre.
À lépoque où le quatrième évangile a été composé, Juifs et Chrétiens formaient deux
groupes absolument séparés l’un de l’autre, mais qui n'étaient pas sans rappcrts entre eux, qui cherchaient, au contraire, à agir Fun sur Pautre ; les Juifs s’efforçant de maintenir leur position et d’entraver la propagande chrétienne en dirigeant des objections dogmatiques contre la christologie et même en prenant des mesures disciplinaires contre ceux qui se convertissaient, ce qui prouve que des conversions devaient fréquemment se produire parmi eux.
D'autre part, l’acuité de la polémique johannique montre que le péril juif ne paraissait pas imaginaire à l’évangéliste. Il avait le sentiment qu’une action énergique était nécessaire pour empêcher la défection des fidèles. ,
Si le christianisme et le judaïsme sont, au moment où l’évangile a été composé, des rivaux et même des ennemis, ce sont des frères ennemis. La séparation entre eux est définitive, mais le souvenir d’une origine commune subsiste encore. Les Chrétiens auxquels l’évangile s’adresse, s'ils sont dans une certaine mesure hellénisés, sont d’origine juive et, si vive que soit leur opposition contre le judaïsme, ils n’en ont pas perdu le souvenir.
Il serait imprudent de vouloir traduire ces constatations en chiffres, Tout ce qu’on peut dire, c’est que, si la composition après 70, et
même sensiblement après cette date, est certaine, il ne faut pas cependant la faire descendre trop bas, puisque le souvenir des liens primitifs. avec le judaïsme reste vivant.
On peut, pour fixer l’époque de composition, de l’évangile, faire état, après Wellhausen (p. 127), des sentiments de Jean à l’égard de l’autorité romaine. Il y a, dans l’histoire de la passion, une tendance manifeste à charger les Juifs de la responsabilité de la mort de Jésus et à montrer Pilate cédant à leur pression malgré lui et non sans avoir très explicitement proclamé l’innocence de Jésus. Cette tendance est plus accentuée dans le quatrième évangile que dans les synoptiques”, ce qui est d’autant plus caractéristique que Jean utilisait une tradition d’après laquelle c’était l’autorité romaine qui avait procédé à l’arrestation de Jésus.
Cette manière de présenter l’attitude du gouverneur romain à l’égard de Jésus se comprendrait difficilement après le déchaînement des grandes persécutions qui furent la déclaration de guerre de l’Empire au Christianisme. On ne doit peut-être pas considérer comme telle la persécution de Domitien (96) qui sévit surtout
1. MAURICE GoGuEL, Les Chrétiens et l’empire romain à l’époque du Nouveau Testament, p. 24 s. ; Juifs et Romains dans l'histoire de la Passion, R. H. R., t. LXII (1900), p. 3015.
à Rome. II faudrait, à tout le moins, fixer comme limite extrême le règne de Trajan (98-117), puisque la correspondance entre Pline et Trajan, qui date de 112, autorise à penser que, sous cet empereur, les persécutions contre les Chrétiens, si elles n’étaient pas partout et toujours menées avec vigueur, restaient toujours possibles ; ce qui suppose que l’Empire avait pris, théoriquement au moins, position contre le christianisme. Il y aurait donc lieu de penser que le quatrième évangile doit être antérieur au règne de Trajan. Ceci conduirait à faire remonter un peu plus haut le terminus ad quem indiqué par la critique externe. Cr pourrait ainsi fixer à 90-110 environ l’époque de la composition du quatrième évangile. Il ne nous paraît pas possible d’arriver à une plus grande précision pour la question de date.