II. — L'ÉcLise DE CORINTHE
L'Église de Corinthe apparaît nettement
comme formée d'anciens païens (7, 12,2). Les Juifs et les Grecs sont présentés comme un bloc qui s'oppose à l'Église de Dieu (Z, 10,32).
. Paul cependant avait cherché à gagner des Juifs (7, 9,20) et avait converti Crispus, le chef, …
de la synagogue (Actes, 18,8, cf., 1, "LES
1. Le refus de jouir des droits de l’apôtre et de recevoir un ; \
salaire de l’Église est particulier à Corinthe puisque Paul à
accepté des subventions des Églises de Macédoine (T1, 1438)"
et spécialement de celle de Philippes (Phil., 4,15 s.). L’attitude
de Paul à Corinthe doit avoir été dictée par quelque circons- ‘tance particulière, peut-être par une accusation portée contre
Jujiau début de son séjour en Grèce, aussi ne peut-on admettre, comme le pense En. Mever (Urspr. u. Anf., III, p. 109), que la pauvreté des Corinthiens aït empêché Paul de rien recevoir d’eux, :
2. I, 7,18 parle aussi, comme d’un cas qui n’a rien d’exceptionnel, de la conversion de Juifs. Dans TJ, 10,11, Paul-dit
«nos Pères ».en parlant des Israélites au désert ; mais ce passage
peut s’expliquer par l’idée que ce sont les chrétiens qui sont des vrais fils d'Abraham. - x
mais, dans l’ensemble, sa prédication avait <
échoué de ce côté-là,et dans la manière dont ee parle de la croix, scandale pour les Juifs (Z 1 23): et du voile de Moïse qui est sur leurs yeux quand
ils lisent l'Ancien Testament (11, 3,13-15), on à
- perçoit comme l'écho d’un échec.
Les épîtres nous donnent quelques renseigne-
ments sur l'organisation et la constitution de
la communauté corinthienne. L'Église s’assemblait, sans doute à intervalles réguliers, pour lèn culte (7, 14 ,23) et pour la célébration du repas |
du Seigneur (1, 11,20). Il y avait probablement
aussi des réunions plus restreintes quise tenaient
chez des particuliers et des assemblées extraor- ;
dinaires comme celle dont Paul demande la convocation pour le jugement de l’incestueux.
Nous savons que c'était dans la maison de Gaius
Titus Justus, voisine de la synagogue (Acles, 18,7. Rom. 16, 23) que se tenaient les assemblées
chrétiennes, mais nous ne pouvons déterminer si l’Église avait, dans la maison où elle s’assem-
pe un local réservé à ses réunions et adapté cet usage ; cependant le fait que Paul parle. a d’un fait courant et normal de la présence
d'un passant à l'assemblée (J, 14,16.23), pour-
raît faire pencher vers l’affirmative.
Puisque la communauté pouvait être réunie.
en un seul local pour un repas, On ne ee pas
1e où
348 LES ÉPÎTRES PAULINIENNES
se la représenter trop nombreuse. Les cas de maladie et de mort dont il est question dans I, 11,30, ont dû, plus facilement, frapper l’imagination s'ils se sont produits dans un cercle restreint. Le fait que trois ou quatre partis s'étaient formés dans l’Église de Corinthe ne fournit pas d'indication car les groupes les moins nombreux sont parfois ceux quise divisent le plus aisémentt.
Aux chrétiens de Corinthe déjà connus par les Actes, Crispus et (Gaius) Titus Justus, que Paul avait baptisés (1, 1,14), l’épître permet d'ajouter Stéphanas, également baptisé par Paul avec Sa maison (J, 1,16) dont faisaient peut-être partie Fortunatus et Achaicus nommés à côté de lui dans 1, 16,15-17. Les gens de Chloé (7, 1,11), c’est-à-dire les membres de la famille ou plutôt les esclaves d’une certaine Chloé (la blonde) dont il n’est pas certain qu’elle ait été elle-même chrétienne, pourraient avoir fait partie de l'Église de Corinthe, à moins que ce n’aient
1. Il n’y a pas d'indication utile à tirer, pour la détermination de l’importance numérique de l’Église de Corinthe, de ZI, 12,21, où Paul menace, à son retour, d’affliger tohlobe roy TPONULAPtnxétwv Car, d’abord, rien ne prouve que root doive être traduit par beaucoup et non par plusieurs et surtout ce que. Paul veut dire, ce n’est pas que ceux qu’il affligera seront nombreux, Mais que sa venue sera une cause d’affliction, sinon pour la totalité, du moins pour la majorité du groupe de ses ennemis.
INTHE À ÉPHÈSE
re des Chrétiens d’ Éphèse qui avaient passé
par Corintheït,
Le chapitre 16 de l’épître aux ne écrit
de Corinthe et. dans lequel l’apôtre salue de la part d'un certain nombre de personnes qui se trouvent auprès de lui, contient sans doute le nom de plusieurs Corinthiens car, si Lucius, Jasonet Sosipater peuvent avoir été des compagnons de voyage de Paul, Phœbé, diaconesse
de l’Église de Cenchrées, et Éraste, le trésorier
de la ville, sont certainement, Tertios, le scribe, et Quartus sont peut-être des Corinthiens.
La majorité des chrétiens de Corinthe appartenait aux classes les plus modestes de la société (affranchis, artisans, esclaves). Comme le dit l’apôtre, il n’y avait parmi eux ni beaucoup de sages, ni beaucoup de riches ni beaucoup de gens de bonnes familles (J, 1,26) ; la conversion d’ésclaves, en particulier, était un cas assez fréquent (7, 7,21). Cependant, quand on célébrait
1. Cette interprétation paraît recommandée par le fait.que, si Paul avait été renseigné sur l'affaire des partis par des gens de Corinthe, il aurait probablement évité de les nommer poür ne pas fournir un nouvel aliment à l’esprit de dissension. Il
avait, au contraire, intérêt à indiquer qu’il tenait ses rensei-
gnements de gens du dehors. Il faut ajouter que les gens de Chloé paraissent avoir été étrangers à tous les partis à Corinthe. Jox. Weiss (p. 15) incline à voir dans les gens de Chloé des Corinthiens.
350 LES ÉPÎTRES PAULINIENNES
le repas du Seigneur, il y avait des riches qui apportaient assez de provisions pour s’enivrer et l’apôtre dit qu'ils ont des maisons où ils peuvent manger et boire (7, 11,22). Crispus, le chef de la synagogue, appartient à l’élite de la société juive, Titus Justus, qui avait une maison, Aquilas et Priscille, Stéphanas, qui a une maison, c'est-à-dire une clientèle d’esclaves et d’affranchis, Éraste, le trésorier de la ville, ne sont pas des prolétaires.
Tous ces gens venus de milieux divers avaient le sentiment d’avoir été comme fondus en un seul corps par le baptême (J, 12,13) qui passait pour une condition si indispensable du salut
.que la pratique s’était introduite à Corinthe de se faire baptiser, sans doute après son propre baptême, au bénéfice des morts (7, 15,29).
1. Sur le baptême pour les morts, voir ARNAUD, Examen critique des interprétations du passage I Cor., 15,19, Rev. de: th. et de ph. chrét., VII, 1853, p. 349-358; SCHILLINGER, Le baptême pour les morts, Nouv. rev. de théol., IX, 1862, p. 113- 118 ; Carr, Baptism fot the Dead, Expositor, 1901, p. 371-378 ; DürseLen, Die Taufe für die Toten, I Cor., 15,29, St. u. KT., 1903, p. 291-308. Il n’est légitime ni de supposer, comme le fait SreinBecx (Kultische Waschungen und Bäder, N. k. Z., 1910, p. 797, n. 2) que Paul cite l’usage sans l’approuver, ni de contester l’authenticité du verset (comme le fait P. SCHMIDT, Die Apg., p. 52, n. 41) sous prétexte que l’usage qu’il vise n’est pas connu par ailleurs. Il n’est pas possible non plus, parce:
que l’idée est trop subtile pour avoir pu être sous-entendue, d’admettre l’interprétation de HoekstTrA (Proeve van Verklä-
Paul déclare que, s’il n’a personnellement baptisé que peu de personnes à Corinthe, c’est que le Christ ne l’a pas envoyé pour baptiser
mais pour prêcher l'Évangile (I, 1,17). On ne Ê saurait conclure de là que l’apôtre n’attribuait que peu d'importance au ritet, mais il estimait
que l'administration du baptême ne faisait pas partie des fonctions de l’apôtre. On peut
Et
penser que, à part peut-être la Le des
ring van I Cor., XV, 29- 30, TT, 1890, p. 155-142, cf. Rev. de th. et ph., 1890, p.187-189), dés indiquée, pour l'essentiel, par GopET (11, p. 387) qui interprète le terme de bapteme d’après Mc., 10,39 et entend « ceux qui se font baptiser pour les morts » dans le sens de « ceux qui acceptent le martyre pour hâter le moment où les croyants morts entreront dans - la gloire ». L'usage du baptême par substitution que Paul cite: sans un rot pour le blâmer ou le combattre, a subsisté longtemps dans certaines sectes, par exemple chez les Marcionites (TERTULLIEN, De resurrectione, 48; adv. Marcionem,. V, 10; GRÉGoIRE DE NAzIANCE, Orat. 40 ; CHRYSOSTOME, Hom. in I Cor. XV, X, 378 éd. Montfaucon; Eznte, Réfutation de la secte de Marcion, trad. LEVAILANT FLouvez, IV, 15, P. 198, (cité par J. Monnier, La descente aux enfers, Paris, 1904,
p. 49 n.), chez lés Cérinthiens (ÉPIPHANE, Haer., 28, 6,4), chez
les Valentiniens (CLÉMENT D’ALEXANDRIE, Excerpta ex Theodoto, 22) et chez les Montanistes (PxiLAsrrius, Haer., 49), Il a dû être assez répandu en Afrique, même en dehors de sectes hérétiques,
puisqu'il fut condamné par le troisième concile de Carthage
en 397 (can. 6) qui ne parle que d’infirmitas fratrum et non d’hérésie. Sur certains usages ce similaires, voir LIETz- MANN, D. 83.
1. Il suffit, pour s’en convaincre, de rappeler des textes. comme Rom., 6,3 s. I Cor., 12,13. Gal., 3,27.
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débuts de la prédication dans chaque ville, — et ceux que Paul a baptisés à. Corinthe paraissent avoir été les premiers convertis — le baptême n’était sans doute conféré qu'à la suite d’un enseignement régulier et au nom de l'Église.
Ceci suppose qu’il y avait déjà à Corinthe, au moins un rudiment d'organisation ecclésiastique. Dès sa naissance, la communauté corinthienne forme un groupe parfaitement défini et nettement délimité par rapport à la synagogue aussi bien qu'aux diverses associations religieuses païennes (7, 10,32). Les non-chrétiens sont les gens du dehors (1, 5,12). Les. chrétiens se distinguent des autres hommes par l’appel qu'ils ont reçu de Dieu et en vertu duquel ils ont cessé d’appartenir au monde voué à l’anéantissement pour constituer la société nouvelle des élus. Les chrétiens sont xxrzei &yto! (1, 1,2) « appelés saints» c’est-à-dire consacrés à Dieu et appelés à la sanctification. Cette sainteté ou plutôt cette consécration se transmet directement d’eux à leurs enfants (1, 7,14).
Dans son ensemble (7, 3,16), comme dans la personne de chacun de ses membres (1, 6,19), l'Église est le temple de l'Esprit saint. C’est à cause de cet Esprit qui est en eux et qui est celui du Christ que les fidèles lui appartiennent,
qu'ils sont of «5 Xpisroë (1, 15,23), membres
de son corps (7, 12,27). Ceci vise à la fois le
passé, c’est-à-dire la rupture avec le péché au moment de la conversion, le présent, c’est-àdire la foi et l’union mystique et l'avenir : un jour, les fidèles verront le Christ (J, 13,12),
ils seront en communion avec lui et régneront
avec lui (Z, 1,9). La preuve de cette appartenance au Christ est fournie par l’ensemble des manifestations pneumatiques (1,12).
Au point de vue de l’organisation intérieure,
tout est encore dans le devenir; on ne trouve
ni formes fixes, ni fonctions définies, l’initiative individuelle a tous les droits. C’est la période des charismes. L'Esprit, suivant les besoins, produit au sein de l’Église les diverses activités qui sont nécessaires à sa vie. Il ÿ a un contraste singulier entre la précision de ce qu'on peut appeler les frontières de l’Église et le caractère rudimentaire de son organisation intérieure :
c’est que l’Église ne pouvait vivre sans définir
avec précision son attitude à l’égard des groupes
en présence desquels elle se trouvait tandis que, pendant un certain temps au moins, elle pouvait s’accommoder d’une assez grande imprécision de son organisation intérieure. Dès le début cependant, quelques lignes maîtresses se dessinent. |
ta 23
354 LES ÉPÎTRES PAULINIENNES
Sur la question de l’origine de l’organisation ecclésiastique, trois thèses principales ont été successivement soutenues. C’est à propos de la communauté corinthienne qu’elles ont été développées et que le débat s’est engagé parce que, en l’état de la documentation dont nous disposons, il n’y a pas d’Église de l’âge apostolique qui, à beaucoup près, nous soit aussi connue que celle de Corinthe.
Jusqu'en 1876, l’opinion exposée par Vitringa, à la fin du xvrre siècle: domine. On admet que c’est sur le modèle des synagogues de la diaspora que se sont organisées les Églises du monde hellénistique?.
En 1876, Heinricis s’élève contre les idées.
1. De synagoga vetere libri III, Franquerae, 16962, Leucopetrae, 1726.
2. C’est la théorie encore acceptée par MGR. DUCHESNE (Histoire ancienne de l’Église, Paris, 1906, I, p.50 s.) et, dans unecertaine mesure, par HARNACK (Mission, I, p. 416; art. Verfassung, R. E., XX, p. 518 s.). Harnack admet cependant. la possibilité d’une influence accessoire des institutions religieuses païennes.
3. Die Christusgemeinde Korinths und die religiôsen Genossenschaften der Griechen, Z. f. wiss. Th., 1876, p. 465-562. Zur Geschichte der Anfängen der paulinischen Gemeinden,. Z. f. wiss. Th., 1877, p. 89-130. Voir aussi ses commentaires sur les épîtres aux Corinthiens. L’essentiel des idées de Heinrici a été admis par Harcx, The Organization of the early christian Churches?, London, 1882.
reçues et fait observer, en s'appuyant sur les travaux qui ont révélé l’organisation religieuse et sociale du monde antique, que certains éléments caractéristiques de la constitution des synagogues ne se retrouvent pas dans l’Église de Corinthe où l’on ne relève aucune trace d’un collège d’anciens correspondant à celui des apyrsvrzywyo. Dans le culte, aucune place n’est faite à la lecture de la Loi et des prophètes, cet élément essentiel du culte synagogal. De telles différences ne s’expliqueraient pes si la synagogue avait vraiment servi de modèle à l’organisation de l’Église. Heinrici note encore qu’on ne trouve pas dans l’Église de Corinthe l’idée de la juridiction de l’Église sur ses membres puisque Paul est obligé de demander le jugement de l’incestueux! et de s’élever contre l’habitude des fidèles de porter devant les tribunaux païens les conflits qui s’élevaient entre eux (6,1 s.). Enfin, il note que les réunions de l’Église avaient lieu le dimanche et non le samedi (I, 16,2). Il y a, d’autre part, des analogies frappantes entre l’organisation de l’Église et celle des thyases ou associations religieuses
1. Cette observation n’est d’ailleurs pas entièrement juste puisqu'il semble bien que Paul reproche aux Corinthiens de n'avoir pas senti qu’une action disciplinaire aurait dû être exercée dans le cas de l’incestueux.
hs
ee
Pr
dc AE ro
constituées.
Dans son livre sur Les origines de Ténistosdl
(Paris, 1894, p. 101-122 et surtout 180-194),
Jean Réville a proposé une solution moyenne } qui paraît être la plus juste parce que, mieux que les autres, elle tient compte de toutes
les données du problème. Il n’y aurait eu,
d’après lui, imitation systématique d’aucun.
modèle mais l’Église se serait spontanément développée en empruntant certains éléments tantôt à la synagogue, tantôt aux associations religieuses grecques?.
Il y a quelque chose de nouveau et d'original dans la communauté chrétienne puisqu'elle porte le nom d’Églises et non celui de thyase
1. MoMMsEN, De collegiis et sodaliciis Len Kiliae, 1843; FoucArT, Les associations religieuses chez les Grecs,
/ AA 1873 ; LIEBENAM, Zur Geschichte und Organization des
rômischen Vereinswesens, Leipzig, 1890; ZiEBARTH, Das griechische Vereinswesen, Leipzig, 1896; PoLAND, Geschichte des griechischen Vereinswesens, 1899.
2. Jon. Weiss (1 Cor., p.xvrs .) se rallie à une SoRCeREon très analogue à celle de Jean Réville.