CHAPITRE PREMIER
Valeur littéraire ^'^
Littérairement, comme religieusement, Soptionie dépend de ses prédécesseurs et en particulier d'Esaïe. Scliegg (p. 167) dit, avec juste raison, que les prophètes connaissaient les écrits de leurs devanciers et qu'ainsi ils subissaient inconsciemment leur influence. Il ne faut cependant pas aller jusqu'à voir dans presque chacune des phrases de notre livre une citation ou une réminiscence des écrits prophétiques antérieurs, comme l'ont fait Evi^ald, de Wette, Delitzsch, Kleinert, Reuss, Kuenen, Ed. Rupprecht et quelques autres (2).
(1) Nous renvoyons ceux qui voudraient étudier la métrique de Sophonie aux ouvrages suivants: Marti (commentaire), Now- (dans Kittel), E. Sievers : Sùudùen sur hebrœiscliGa MetrLk. Leipzig 1901 p. 490-493. — E. SiEVEKS : AlttestanxeiitUcke MisceUen (Ber. ûber die Ve/-h. derk. sœcks. Cxcs. der Wissensck. ^u Lelps'uj
— phll.-hist. Kl. 190? p. 3 ss.]. — V. Zapletal : De poësi Hebraeonun. Fribourg (Suisse) 1909. — J. W. Rothstein : Grund^^àge, des hebrœlscken R(/thnius and seine/- Fornicabildung. Leipzig 1909,
- LiPPL p. 68-72. '
(2) Rupprecht va jusqu'à dire de Sophonie : « il vit dans les
Notons que l'on trouve dans notre opuscule bien des mots, des lormes grammaticales et des tournures de phrases qni se présentent très rarement dans l'A. T. ou même qu'on ne trouve que là (1), des emplois extraordinaires de certains mots.
Le style, plus serré que celui de Jérémie, est clair, mais, dans l'ensemble, assez terne et prosaïque, parfois ejnbarrassé et riiême incorrect : cela tient surtout au /brusque passage très fréquent de la l^'^ ou de la 2^ personne à la S^ et aux nombreuses interruptions d'idées. Pas d'analyses détaillées, pas de portraits vivants des types qu'on pouvait observer à cette époque à Jérusalem ; à peine quelques images frappantes (2), la couleur fait en général défaut. Pas de grandes envolées ; comme le dit Kleinert, son discours est plus pathétique que poétique. D'ordinaire, l'expression manque d'énergie, exception faite toutefois pour la peinture du jour de Yahveh (3) qui donne une impression de puissance et de terreur intenses comme le Bies irœ dies illa que Thomas de Gélano en a tiré. Quelques belles images (4) ; mais elles sont rares et, comme le remarque très justement G. -A. Smith (II. p 48 s.), il n'y a pas dans ce livre de descriptions reposantes, pas une métaphore amenée par la beauté ou la paix de la nature: ni rosée, ni herbe, ni arbre, ni fleur, mais partout le feu, la fuùiée, les ténèbres, le vent, les ruines, les orties, les animaux sauvages. Sophonie ne parle de la nature que pour la vouer à la destruction. Et cela est assez extraordinaire
écrits anciens ;; (p. 276). Schw. (p. 217 s.) montre ce qu'il faut penser de cette tendance.
(1) Voir pour le détail G. A. Smith II p. 36— Davidson p. 104 etc.
si l'on songe que notre prophète était un jeune homme d'une vingtaine d'années environ. Pas un mot d'une restauration possible du pays. Son tableau est tout noir : c'est à peine s'il déclare que quelques humbles et quelques justes échapperont peut-être au jugem.ent qui vient.
Ce qui est surtout intéressant chez notre prophète, c'est ce qu'on pourrait appeler son coup d'œil ; ce n'est pas un Imaginatif : il voit avec calme et netteté l'état de son peuple et; d'un autre côté, sa vision embrasse d'un regard toutes les nations environnantes.
Gerteç, Sophonie est loin d'avoir la puissance de description de son contemporain Nahum : il est d'ailleurs plus facile en général d'écrire d'imagination qu'en présence des faits eux-mêmes. Notre prophète a souffert aussi du voisinage d'Habaquq dont le livre précède le sien dans le canon et dont la forme est beaucoup plus classique que la sienne. Il est vrai que Sophonie compense son infériorité littéraire par rapport à ces deux prophètes par une éclatante supériorité morale et religieuse ; tandis que ceux-ci, satisfaits sans doute — du moins en ce qui concerne Habaquq — par la réforme de 621, ne paraissent pas soupçonner l'existence du péché de Juda et se font en quelque sorte les porte-parole de toutes les nations opprimées pour réclamer ardemment la ruine de l'oppresseur, Sophonie dénonce avec force les iniquités de ses concitoyens et si, dans sa prédication, il lui arrive de parler de l'anéan tissement d'autres peuples, cela n'est pour lui qu'un épisode dans le châtiment universel qui doit avant tout atteindre Juda (1).
(1) Ad. Lods HLH montre que Nahum et, en une mesuré, Habaquq se placent au point de vue du yahvisrae traditionnel, tandis que Sophonie est un représentant de la religion toute morale et religieuse des grands prophètes.