CHAPITRE VIII
L'action lui semblait le meilleur emploi, le vrai but de l'existence, la principale raison de vivre, sinon la seule. Il avait pu y renoncer à l'heure où il se retirait aux champs dans un accès de découragement passager. Il était incapable d'une abdication définitive et complète.
Jamais, sans doute, il n'a imaginé qu'en écrivant il agissait d'une manière bien autre- ] ment efficace que la plupart des hommes ' | d'Etat et des capitaines dont il admirait les | talents et enviait le rôle ; il n'v^^ pas prévu ' ' qu'un jour viendrait où les batailles et la diplomatie de son temps n'intéresseraient ï
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Iqu'un public de plus en plus restreint, tandis que son livre aurait un nombre toujours croissant de lecteurs ^ Mais il comprit qu'à défaut du genre d'action qu'il préférait, il lui était permis, du fond de sa solitude, d'en exercer une autre très sérieuse et très digne de lui.
> Il avait écrit d'abord pour se distraire de cogitations importunes, puis pour se rendre
•^ compte de lui-même ; il voulut enfin être utile, éclaircir et rendre plus ferme le jugement de ceux-là même à qui il disait qu'il n'avait aucune considération de leur service, libérer et fortifier les âmes liées et contraintes, tellement assujetties aux cordes qu'elles semblaient incapables d'une allure franche ^. Désormais il ne se peindra- plus
1. Il loge les Essais « fort ineonstamment et douteusepient, tantôt bas, tantôt haut ». Mais lors môme qu'il les loge haut, il ne par^t pas soupçonner la fortune qu'ils ont eue. S'il Tavait pressentie, n'aurait-il
y écrit que « quand une trop lâche oisiveté » le pressait ?
2. La préoccupation d'être utile est marquée explicitement en bien '" des places : « Ce qui me sert à moi peut aussi servir à un autre... S'il
me messied à moi, comme je crois, n'importe, il peut être utile à
7' quelqu^aulre ». Ce souci grandit avec les années : comparez l'édition
de 1580 à celle de 1588 ; voyez principalement le début du chap. 8 du
pour le plaisir de se peindre ; il profitera au < public par la peinture de ses travers et se / fera éviter. 11 dira ses humeurs et ses fan- f taisies moins pour les confesser que pour cri- ytiquer celles des autres. En signalant les imperfections qu'il trouve en lui, il espère que « quelqu'un apprendra à les craindre », que Texcès de sa licence émancipera ceux V qu'elle choquera; il souhaite qu'aux dépens de son immodération ils soient « attirés ] jusqu'au point de la raison »; il enseigne, j donne des conseils, des préceptes, inflige des ' corrections \ fait entendre aux gens les vérités qui leur sont désagréables, bat « leurs oreilles des mots qui leur sont fort à contrecœur », met les vanités humaines « en che- .
mise » et « les foule aux pieds ». Que de fois, étant marri de quelque chose qu'il ne pou-
lirre ill. — C'est peul>êlre une des raisons pour lesquelles il ne s'est pas peint d'une façon complète ; pressé d'agir, il songea moins à achc- < . ver son image qu'à donner des leçons et tourna en enseignement un livre qui ne devait être qu'un portrait. «-'
1. « Je veux vous apprendre... Je vous conseille... Conduisez- vous... On ne corrige pas celui qu'on pend, on corrige les autres par lui, je' "^ fais de môme ». "^
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' vait reprendre à découvert, il s'en est, dans son livre, « dégorgé non sans dessein de publique instruction »! Son humeur militante, apaisée ou contenue un instant, s'est réveillée; il ne saurait, avec Philinthe, prendre tout doucement les hommes comme ils sont, ni s'accoutumer à souffrir ce qu'ils font. 11 a des antipathies, des mépris, des blâmes, des indignations à exhaler. 11 prêche, réprimande, accuse, condamne; il fait avec la plume la guerre qu'il ne peut faire avec l'épée.
Ici encore éclate le contraste entre le vieil homme et le nouveau : l'âge, la retraite, l'étude, ont apporté le sangfroid et l'indul-
> gente aptitude à tout comprendre ; la vivacité des sentiments, l'impétuosité et la fougue
• premières persistent pourtant et s'épanchent en termes qui vont souvent jusqu'à une extrême violence.
Chef-d'œuvre de polémique dont il n'existe probablement pas d'autre modèle : il a su
tout à la fois ne perdre aucun des avantages /
attachés à la parfaite modération, et se permettre les censures les plus amères, les invectives les plus virulentes. Assurément, lorsqu'on a fréquenté un peu ses contemporains, on ne le trouve pas trop sévère pour eux, mais s'il n'est pas injuste, il n'est pas indulgent non plus. Il prétend préférer l'hu- ^ meur de Démocrite à celle d'Heraclite « non * parce qu'il est plus plaisant de rire, mais ; parce qu'elle est plus dédaigneuse et coù- | damne plus que l'autre... Les choses de quoi " on se moque, on les estime sans prix ».
Cependant, il se fâche au moins aussi souvent qu'il rit ; il est content de fustiger, de penser que « les verges s'impriment encore mieux en papier qu'en la chair vive ^ ». Il ne compte pas beaucoup sur elles pour réformer ceux à qui il les administre, mais ils seront châtiés, il aura protesté contre leur
1. Ailleurs il dit : « Il faut fouetter ceux-ci... ». Et encore : « Us veulent être fouettés i>.
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« bassesse d'âme », leur« ânerie insupportable », leur « bestiale stupidité », il aura pleinement manifesté son dégoût et sa réprobation.
Après avoir lu Guichardin, qui, « de tant d*âmes et effets qu'il juge, de tant de mouvements et conseils, n'en rapporte pas un à la vertu », il se demande s'il n'y a pas là quelque exagération; mais lui-même n'a pas trouvé les gens de son époque moins vils ni moins repoussants. Il n'en connaît pas qui soient dignes d'une véritable admiration ; il y a bien un La Noue qui garde bonté et douceur de mœurs et franchise, mais il est à peu près seul de son espèce, les autres, tous bien médiocres, ne sont pas, même les meilleurs, exempts de déguisement et de mensonge *. Les mœurs sont si merveilleuse'
1. Monlaignc a un mot de regret pour le « gentil monsieur de Pibrac ». Plusieurs commentateurs ont fait remarquer que ce gentil monsieur était auteur d'une apologie de la Saint-Barlbélemy. Que l'on prenne la peine qu'ils auraient dû prendre ; que l'on recherche Técrit de Pibrac. Il est curieux et je regrette de n'avoir pas la place de l'analyser ici. En l'examinant, on verra s'il justifie l'ironie des commentateurs et si c'est là une apologie de !a Sainl-Barthélemy.
ment corrompues, ce siècle est tellement dépravé, qu'on est estimé vertueux à bon marché et que « qui n*est parricide et sacrilège est réputé homme de bien et d'honneur ». Les exemples d'inhumanité et de déloyauté qui « témoignent de tant de lâcheté et de faiblesse de cœur », ne sont pas rares, on n'en compte pas « trois ou cent ; l'usage en est commun et reçu à un point qui ne se peut concevoir sans horreur ».
Parfois, il renonce à guérir les gens de leur attachement aveugle pour des opinions absurdes, malsaines, et se borne à les railler ; ils n'ont, après tout, rien de mieux à faire que de garder leurs préjugés, étant incapables d'un jugement meilleur : « La vue grossière de ce siècle si faible ne saurait arriver jusqu'à la vérité » ; ils ne sont dressés qu'à l'emprunt, le mal n'est pas grand, car ils ne sauraient choisir pirement que par eux-mêmes. Plus souvent, au contraire.
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il entreprend de les convertir, il leur fait honte de la servilité avec laquelle ils adoptent des opinions toutes faites, de la lâcheté qui les enchaîne aux vieilles routines et les tient rampants dans Tomièfe. II ne se lasse pas de leur répéter : Ne logez rien en votre tête par simple autorité et à crédit, apprenez à penser librement, à ne pas vous traîner sur les traces d'autrui ; secouez hardiment et vivement les fondements ridicules sur quoi les fausses opinions se bâtissent.
Même quand il s'agit de décisions de son père chéri, il ne veut pas que comme les grues, on suive toujours ceux qui vont devant ; il s'insurge contre les ordonnances impérieuses et déraisonnables, le furieux et tyrannique visage de la coutume que nous n'avons pas seulement la liberté de regarder en face.
Les sujets sur lesquels sa polémique s'est exercée, sont innombrables. Nous avons vu
comment il traitait les fauteurs de guerre
civile, quels reproches il adressait à tous les partis qui entretenaient « ces luttes monstrueuses, de nature si maligne et ruineuse », et avec quelle véhémence il protestait contre les abominations dont ils ^ étaient tous souillés. Nous verrons plus loin sa lutte contre le dogmatisme, la supersti- « tion et le pédantisme . Voici quelques-unes de ses autres batailles les plus mémorables.
11 s'attaque à la justice « vrai témoignage de rhumaine imbécillité », à la vénalité des charges, aux jugements payés à deniers comptants, aux « viles et ordes pratiques »
qui forcent à sacrifier les droits les moins contestables, à l'instabilité des lois, à leur barbarie, à l'emploi de la torture, moyen plein d'incertitude et de danger, qui arra- . che des aveux d'où il advient que celui que . le juge a géhenne pour ne le faire mourir innocent, il le fait mourir innocent et géhenne ; ^ aux condamnations plus cri-
i.El encore: « Etes-roua pas injustes, qui, pour ne tuer sans
minelles que le crime, aux magistrats qui, instruits de Terreur qu'ils viennent de commettre en prononçant une sentence capitale, n'en font pas moins procéder à l'exécution et pendre irréparablement de pauvres diables par amour des formes.
Il s'attaque aux modes adoptées et quittées avec une inconstance et une légèreté incroyables, aux lois somptuaires, aux introductions nouvelles et vicieuses dans les manières et l'attitude delà noblesse, qui oublie la forme de ses pères et la particulière liberté de sa condition. Il ne comprend pas que des gentilshommes se montrent, en lieu de respect, sans épée et débraillés comme s'ils venaient de la garde-robe ni qu'ils se conforment à l'usage tout récent de se tenir découverts bien loin au tour des princes.
Il critique leur façon vicieuse de ne
occasion, faites pire que de tuer ? « D'abord, tout en blâmant énergiquomenl la torture, il avait dit que c'était le mieun que rhumainc faiblesse ait pu inventer ; plus tard il a mis « le moins mal, dit-on», et ajouté un long développement qui commence ainsi : « Bien inhumainement et bien inutilement » .
prendre les armes que sur le point d'une l extrême nécessité et de s'en décharger / au plus vite. Il dénonce les vols qu'ils — commettent communément. 11 trouve une sorte de lâcheté à étudier, ainsi qu'ils le font, l'escrime que Ton regardait jadis ^ comme un métier de subtilité dérogeant à la vraie et naïve vertu ; il déplore leur vilenie qui a introduit l'usage de s'accompagner de seconds, tiers et quarts, dans les combats singuliers, qui étaient anciennement des duels et sont devenus des batailles.
11 n'est pas plus indulgent pour « la canaille de vulgaire ». « La commune est "^ bête, la tourbe est mère d'ignorance et d'injustice, sa voix est une confusion venteuse de bruits méprisables, ses instincts féroces lui font trouver plaisir à s'ensanglanter jusqu'aux coudes et à déchiqueter un cadavre comme les chiens couards ».
11 s'attaque aux conquérants de l'Amérique, qui abusent de l'ignorance et inexpé-
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rience des indigènes pour les plier vers la trahison, la luxure, Tavarice et toutes sortes d'inhumanité ; il s'indigne de « tant de villes rasées, tant de nations exterminées, la plus riche et la plus belle partie du monde bouleversée et toutes les horribles hostilités commises pour de misérables intérêts ».
Il s'attaque aux auteurs qui font des livres sur des livres, qui s'amusent à éclaircir ce qui n'a pas besoin d'éclaircissement, et négligent ce qui en aurait besoin ; aux sophistes et aux rhéteurs qui, loin de montrer la vérité, l'obscurcissent, la dissipent et larompenfpar les commentaires entassés sur des commentaires dont le centième est plus épineux que le premier, si bien qu'il y a plus à faire à interprêter les interprétations qu'à interprêter les choses elles-mêmes.
11 s'attaque aux gens qui « se jouent de leurs testaments pour gratifier ou châtier chaque action de leurs héritiers » ; aux pères de famille, rigoureux ou avares, qui, atté-
rés d'années et de maux, ne veulent pas se >. désaisir des biens dont ils pourraient aisément se passer, en jouissent seuls à leurs foyers, et les détiennent par malice et envie, au lieu d'en étrenner ceux à qui ils doivent revenir par ordonnance naturelle ; d'ovi il résulte que tant de jeunes gens de bonne famille, cherchant « quelque voie à pourvoir à leur besoin », s'adonnent au larcin et sont € convaincus d'horribles voleries » ^
11 s'attaque aux parents qui usent de corrections violentes. Il réprouve particulièrement ceux qui emploient les verges, et, ^ dans l'indignation que lui cause leur dureté, il approuve les législateurs qui, comme Lycurgue, enlèvent les enfants à la famille pour les confier au Gouvernement.
11 s'attaque aux hommes qui dans les entretiens ordinaires des assemblées et des tables, se vantent des faveurs secrètes des •
1. Voir un peu après le dél^ut du chapitre 8 du livre II, quelques ^hantillons des exploits vraiment bien étranges commis par les gentilshommes que Montaigne connaissait.
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dames : a Vraiment c'est trop d'abjection et de bassesse de cœur ! » Il s'irrite de la merveilleuse corruption et de la trahison commune et ordinaire en amour.
Il s'attaque aux femmes, insistant sur leur légèreté, leur inconstance, leur pédantisme, leur affectation à pleurer des maris qu'elles n'aiment que morts, leur contenance, leur port, leur teint et l'embonpoint de leurs joues sous leurs grands voiles de deuil *.
Il s'attaque à « l'ineptie de notre institution », sujet sur lequel il « retombe volontiers » ; il trouve mauvais que l'on enseigne les définitions, divisions et partitions de la vertu, sans avoir aucun souci de dresser entre elle et nous quelque pratique de familiarité et privée accointance, sans changer en rien notre jugement ni nos mœurs.
1. Il parait pourtant n'avoir pas eu à se plaindre d'elles. La sienne, autant que nous pouvons en juger, ne lui a donné que des motifs de satisfaction. Plusieurs des chapitres les plus importants des Essais sont adressés à des dames et indiquent d'excellents rapports avec elles. Serait-ce pour avoir été trop bien avec les femmes, qu'il leur est si sévère?
Il s'attaque à la- cérémonie qui défend d'exprimer par paroles les choses licites et naturelles ; à ces lois d'honneur qui vont si souvent choquant et troublant celles de la raison; à la vanité et à l'ostentation qui recherchent la montre et la pompe à tout prix.
11 s'attaque à l'ivrognerie ; sa complexion et son goût l'empêchent d'avoir pour elle l'indulgence « qu'elle mérite peut-être ». C'est sans doute un vice moins malicieux et dommageable que les autres qui, presque tous, choquent beaucoup plus directement la société ; mais il est lâche et stupide, particulièrement grossier et brutal, tout corporel et terrestre, n'ayant pas, comme quelques autres «je ne sais quoi de généreux ».
C'est celui qui coûte le moins à la conscience ; mais Montaigne ne peut comprendre qu'on allonge le plaisir de boire outre sa soif, en se forgeant un appétit artificiel et contre nature.
N^ Il s'attaque à la médecine avec un acharnement extraordinaire. A lafm de son deuxième
> livre, il a contre elle plus de quarante pages ; au dernier chapitre du troisième, il revient à la charge, reprochant aux médecins non seulement « les horribles conclusions »
qu'il s'est plu maintes fois à leur faire rendre en leur tendant des pièges, mais en-
> core « leurs trognes magistrales ». Dans ces invectives, il y a bien des choses vraies et bonnes à repéter aujourd'hui, mais aussi excès d'ironie et de malveillance. Montaigne
> avoue qu'il « plaide cette cause avec haine et mépris » ; il a une « antipathie héréditaire pour cet art fantastique et surnaturel dont les singeries ont un air d'enchantement magique ». Il avait dit que « ce qui s'y voit en pratique, il y a grand danger que ce soit pure imposture » ; ayant rencontré des médecins consciencieux et honnêtes et s'étant aperçu sans doute qu'une imputation si générale était à corriger, il la remplaça par
ceci qui vaut ne guère mieux : «En la médecine j'honore la promesse, le nom, mais ce qu'il désigne je ne l'honore ni ne l'estime. Les médecins ne se contentent pas d'avoir la maladie en gouvernement, ils rendent la santé malade pour garder qu'on ne puisse en aucune saison échappera leur autorité.
Ils ont cet heur que le soleil éclaire leur succès et que la terre cache leur faute. Ils ont raison de se vanter de leur pouvoir, puisqu'ils peuvent impunément tuer tant de gens. » Il ne leur donne pas grand blâme de faire leur profit de notre sottise, « car la plupart du monde fait ainsi, et des vacations plus dignes que la leur, n'ont de fondement qu'aux abus publics » ; seulement, ils devraient tenir leurs consultations plus secrètes : « leur irrésolution, la faiblesse de leurs arguments, l'âpreté de leurs contestations pleines de haine, de jalousie et de considérations particulières, venant à être découvertes, il faut être merveilleusement
N aveugle si on ne se sent bien hasardé entre leurs mains. »
Enfin, le troisième dessein est évident quand Montaigne trace un plan d'éducation ou quand il exalte les Caraïbes et les armées turques. Les louanges données aux Indiens '^ sont une manière de faire la leçon aux Européens, de dire son aversion pour les ^ vices et les forfaits des peuples civilisés. Son panégyrique couvre une satire . Comptez les ' pages : vous trouverez que si les Essais sont un portrait, ils sont aussi, et plus encore, une machine de guerre. Le chapitre, non le meilleur, mais le plus curieux et le plus célèbre, qui occupait d'abord presque le quart du livre et qui aujourd'hui en remplit encore un sixième, est un chapitre de polémique.