‹ Introduction aux essais de Montaigne (volume 3)Chapitre 25 sur 48 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Au temps où la Réforme commençait à se répandre, prévoyant qu'elle pourrait conduire certains esprits jusqu'à l'athéisme , attendu que quand on a mis en doute quelques articles de la religion, on rejette aisément en pareille incertitude les autres pièces de la créance qui n'avaient pas plus d'autorité et de fondement, un savant homme donna à Pierre Eyquem, comme très utile et propre à la saison, le livre dans lequel un théologien espagnol, Raymond Sebond, avait entrepris d'établir « par raisons humaines », contre les athées, tous les articles de la foi chrétienne.

Montaigne, chargé par son père de traduire cet ouvrage, ne parait pas avoir été, en aucune façon, choqué des choses étranges et insupportables qui y abondent ^ Il l'avait approuvé sans réserves; que ce fut ou non une quintescence de saint Thomas, comme il était tenté de le croire^, il jugeait impossible de faire mieux et ne savait personne qui eût fait aussi bien. Il connaissait <( un homme d'autorité, nourri aux lettres », qui avait été ramené des horreurs de la mécréance par les raisonnements de Sebond.

Aussi recommandait-il souvent ce livre, surtout pour le service des dames, qu'il secourait volontiers en leur fournissant des arguments propres à fortifier ceux de l'auteur. Une d'elles, si haut placée que son

1. Voir par exemple les raisons pour lesquelles l'âme n'est ni visible, ni ouîble, ni flairable, ni touchable, ni chaude, ni froide ; ou la description do la « très artificielle échelle par les marches de laquelle bn monie des choses inférieures aux suprêmes ». — Que Montaigne n'ait pas été rebuté par tout ce qu'il lui fallut traduire, et qu'après aroir obéi & son père, il ait continué à propager cet ouvrage, c'est un symptôme, bon à retenir, de l'élat mental dans lequel il était encore à celle époque.

2. 11 avait lu saint Thomas ; voir le début du chapitre de la modération«

moindre désir imposait comme un ordre, lui demanda d'écrire Tapologie qu'il avait essayée de vive voix en sa présence.

S'il n'avait été question que de défendre Sebond, la tâche ne lui aurait pas beaucoup agréé ; mais attaquer les contradicteurs de c:^ Sebond, « combattre ceux qui sont précipités aux épouvantables et horribles ténèbres de l'irréligion », quel magnifique sujet de c controverse ! Il ne s'attarda guère à soutenir que les raisons du théologien espagnol étaient bonnes, il se proposa d'établir que celles de ses adversaires étaient mauvaises.

En commençant, il ne paraît pas prendre son sujet très au sérieux. On voit bien qu'il tient la plume surtout pour complaire à la dame qui réclame ce travail ou pour se divertir en bataillant ; sa conviction n'est pas douteuse, elle est même très ferme, cependant elle ne le rend pas assez grave ; il entasse des arguments tellement puérils que cette apologie, de même que d'autres cha-

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pitres moins importants, ressemble par moments à rexercice d'un rhéteur plutôt qu'aune œuvre consciencieuse.

Il revendique d'abord pour la philosophie

^ le droit de servir d'auxiliaire à la religion, et représente que l'on a tort de trouver mauvais l'effort par lequel Sebond apporte à la doctrine chrétienne des secours profanes:

- « il faut accompagner notre foi de toute la raison qui est en nous ».Mais il insiste peu; après une réponse très brève aux théologiens qui se défient des facultés humaines,

. il arrive aux impies qui s'en servent avec trop d'audace : pour les réduire au silence, il imagine que le meilleur moyen est de rabaisser cette raison dont ils abusent, et non content de montrer comme quoi elle est sujette à défaillir, il s'amuse à soutenir qu'elle ne mérite aucune confiance, qu'elle est égalée ou même dépassée par l'instinct des animaux, qu'il faut nous abêtir pour nous assagir, nous éblouir pour nous guider.

A l'appui de ce paradoxe, il a des discours pitoyables, d'une incroyable maladresse. Il dit que faire de la lune une terre céleste et y songer des montagnes, sont des rêves de Thumaine vanité. 11 met les thons au-dessus < des géomètres. Il parle des prédictions que

les anciens tiraient du vol des oiseaux

comme s'il en admettait la certitude, comme s'il n'avait jamais ouvert le de dwinatione et s'écrie : « Qu'avons-nous de pareil et de si admirable? Cette règle, cet ordre de branler leur aile par lequel on tire des conséquences des choses à venir, il faut bien qu'il soit conduit par quelque excellent ressort à une si noble opération. » Les pires sottises qu'il relève chez les philosophes et qu'il dit filles de l'orgueil, ne sont pas pires que celles qu'il débite en argumentant contre eux. On dirait que pour mieux prouver l'infirmité de la raison, il s'ingénie à déraisonner aussi > complètement que possible.

En avançant il devient plus sérieux. Bien -

qu'il se permette encore quelques fantaisies fâcheuses, qu^il ait recours à des sophismes bizarres *, qu'il enregistre et adopte les plus grossières absurdités de Pline et d'autres auteurs également dénués de critique, qu'il conteste au contraire des choses qui ne méritaient pas ses railleries, et qu'il s'attarde à des jeux dignes des plus désagréables pages de Rabelais, l'attaque, commencée sur un ton presque léger, en prend peu à peu un tout autre, pressant, vif, acerbe :

l'apologie de Sebond dégénère en apologie du pyrrhonisme. Emporté par la discussion, par l'habitude de pousser à l'extrême, peut-être par le plaisir d'envisager les choses d'un point de vue qui lui est nouveau, peutêtre aussi par le besoin de réagir contre la crédulité dont il se ressent encore, il met

1. Comme preuve des fautes et tromperies des sens, il ose, après avoir émis des assertions manifestement inexactes, faire entrer en compte l'émotion causée par les tambours sur un cœur mol» celle causée par une musique douce sur un cœur dur, celle causée par le culte catholique sur les âmes revôches. Il est de l'avis des gens « habiles et avisés » selon lesquels il n'y a aucun fondement pour assurer que la neige est blanche plutôt que noire.

tout en question et s'enfonce dans un scepti- ^' cisme qui grandit indéfiniment. Il voulait :

montrer le danger « de secouer les impres- .

sions religieuses reçues par révérence de !

l'ancien usage, pour ne recevoir rien à quoi \ on n'ait interposé son décret et particulier consentement »; il fit ce qu'il trouvait si dangereux : sous prétexte de confondre les impies, il secoua ces mêmes impressions et jeta indiscrètement en incertitude toutes f les pièces de notre créance les unes après . les autres ^ Maniant le scepticisme pour les besoins de sa cause, il se l'appropria et, <. de cette arme prise contre ses adversaires, se blessa lui-même grièvement.

Il en vint à dire qu'il n'est rien en l'humaine invention oii il y ait autant de vérisimilitude que dans le pyrrhonisme; que rien ne parait vrai qui ne puisse tout aussi -

1. Le passage cité plus haut, dans lequel il dit que, maintefois ( «'étant fait un amusement de maintenir une opinion opposée à la sienne, il s'était converti à la cause qu'il plaidait par exercice, est > une addition au texte primitif de l'apologie ; en l'y introduisant, pen- Mit-il à la tournure impréTue que ce chapitre avait prise?

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bien paraître faux ; que les notions regardées comme le moins contestables sont complètement dénuées de valeur réelle; que nous sommes condamnés à une incurable incertitude en quelque matière que ce soit ; que « toute persuasion de la certitude »

est un symptôme infaillible de folie. Il n'admet pas qu'on lui dise : ceci est vrai puisque vous le voyez, vous le sentez : il faut qu'on lui dise s'il sent en effet ce qu'il pense sentir, et, dans le cas où on réussirait à le dire, qu'on lui explique « comment et pourquoi ».

Du moment que l'homme, livré à ses propres ressources, n'est capable d'aucune vérité, la tentative de Sebond se trouve nécessairement inepte et vaine. Montaigne s'aperçoit qu'en réfutant « les nouveaux docteurs », il a, du même coup, réfuté le client qu'il est censé défendre. Il constate les conséquences inopinées et funestes de son argumentation et conseille d'en chercher

une moins périlleuse, de maintenir plutôt <C Sebond « par la forme ordinaire ». Le re- < mède dont il vient d'user est un de ceux qui ne doivent être employés qu'en cas extrême et désespéré, comme un de ces tours d'escrime auxquels on abandonne ses armes pour désarmer l'adversaire, un de ces coups secrets et périlleux dont il faut se servir le -' moins possible : « C'est grande témérité de ' se perdre pour perdre un autre... Il ne fait mie bon être si subtil. » Restons dans la route commune, au lieu de jeter notre vola cette liberté qui pourrait bien devenir aussi dangereuse que la peste qui commence à se répandre dans les cours, c'est-à-dire, l'athé- -^ isme qu'on se propose de combattre ^ .

Va-t-il donc, comme il serait logique, naturel de le faire après cette déclaration, quitter une voie « si extravagante » et reprendre par la voie ordinaire qu'il préco-

1. El encore : « Il ne faut pas vouloir mourir pour se venger .. Il est des armes el conditions de combat si désespérées, qu'il est hors «le créance que ni l'un ni l'autre se puisse sauver. »

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