‹ Introduction aux essais de Montaigne (volume 3)Chapitre 26 sur 48 · INTRODUCTION AUX B6SAIS · texte numérisé non relu

INTRODUCTION AUX B6SAIS

nise, Tapologie tour à tour par lui promise ' et compromise? Nullement, il laisse cette

N besogne à d'autres, à son disciple Charron. Prend-il au moins le parti de s'arrêter? Une pure, entière et parfaite suspension de jugement est la conséquence fatale du pur, entier et parfait pyrrhonisme qu'il expose.

Parvenu au scepticisme complet, il ne lui reste plus qu'à se taire. 11 n'y songe pas un instant. Il est trop épris, trop enivré de sa polémique pour la discontinuer.

11 ne s'occupe ni de Sebond, ni du danger d'aller plus avant. Poursuivant sa course téméraire, il s'en prend à Aristote, aux scolastiques, aux mathématiciens, aux médecins, aux dialecticiens qui mettent des bornes à la puissance de Dieu, aux gens qui ne veulent rien recevoir par autorité, aussi bien qu'à ceux qui « plaident de l'usage

^ "des choses, non de leur aloi », aux savants qui disent connaître la forme de la terre ou les particularités de l'hyperbole, aussi bien

qu'aux partisans de rimmortalité de Tâme, de la magie ou de la pierre philosophale ; bref, il guerroie contre tout le monde et^ contre lui-même ^ ; parfois on ne discerne plus à qui il en veut : au plus fort de son pyrrhonisme, il s'avise que la pluralité des ' mondes n'est pas une opinion moins probable qu'une autre, et il plaide pour elle, contre qui? Sans doute contre ceux qui ne ; l'admettent pas ; mais « les nouveaux doc- ' tours » contre lesquels ce passage parait dirigé, étaient-ils hostiles à la pluralité des -" mondes?

Cependant, Montaigne cesse peu à peu d'être le sceptique à outrance qu'il a été quelque temps : il conteste tout, met tout > en doute, aime mieux « demeurer en suspens que s'infrusquer en tant d'erreurs que l'humaine fantaisie a produites », mais sa

(1) il conteste dans l'apologie des propositions dont il ne paraît ' s'être jamais départi sérieusement ; par exemple, il raille les philosophes qui ont prêché à chacun le respect des lois de son pays. Ou kien il conteste que nous puissions tirer de nous-mêmes le règlement «*• nos mœurs.

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balance n'est point Temblème du doute illimité, indéfini, c'est Temblème du doute méthodique, et sa devise : que sais-je? im- 'pliquesi peu une adhésion au pyrrhonisme, qu'il l'accompagne de l'objection à laquelle les pyrrhoniens n'ont pas de réponse :

) « Quand ils disent le doute, on les tient immédiatement à la gorge pour leur faire avouer qu'au moins savent-ils cela, qu'ils doutent. » Il continue à railler la raison humaine, mais raison humaine ne signifie ici que raisonnement creux et déraison de l'école. Sa balance lui sert à peser les propositions présomptueuses et à discerner celles qui valent mieux que les autres :

>(( la raison fait la différence ». Il oppose « l'évidence des efl^ets » aux arguments par lesquels on essaie de ruiner ces effets. Un homme « faisant profession de réformations physiques », affirmait que les anciens méconnaissaient les véritables mouvements des vents. Comment donc, dit Montaigne,

ceux qui naviguaient allaient-ils en Occident, quand ils tiraient en Levant? — C'est la fortune, répondit le réformateur; tant il y a qu'ils se mécomptaient. Montaigne répliqua qu'il aimait mieux « suivre lesf effets que la raison ». Il y a ici évidem- :

ment abus de mots. De même, à propos de la justice : en la dénigrant il pense à celle

que borne une rivière ou une montagne, la vraie justice n'est pas en cause. S'il nie* qu'il existe pour l'homme des lois prescrites par la nature, il ne persiste pas dans sa négation : dès la première édition de son livre, il avait loué les peuples où, comme chez les cannibales, ces lois ne sont pas altérées par Aristote et la physique ; plus tard, il ajoute : Il est croyable qu'il y a des ] lois naturelles, comme \\ se voit aux autres créatures, mais en nous elles sont perdues. ! Est-elle d'un sceptique, la superbe ré-^^ ponse aux philosophes païens assez ridicules pour croire que l'homme est le but où vise' ,

l'universalité des choses, et que le branle de lavoCkte céleste, la lumière éternelle des flambeaux roulant si fièrement sur nos tètes, sont établis et se continuent depuis tant de siècles pour notre service ? * ^ Â un début orthodoxe il avait attaché une profession de scepticisme absolu; à cette profession il joint des remarques ou des réflexions qui Tinfirment, la démentent d'une façon plus ou moins catégorique.

De cette mêlée confuse, où par moments

on ne voit plus clair, une seule chose se

- dégage nettement : la condamnation de

l - Tentreprise qu'il s'agissait de soutenir. A moins de remonter jusqu'au légendaire

,- Balaam, on ne découvrirait nulle part rien ' de tel ; qui a jamais, avant ou après Mon-

^ taigne, terminé une thèse par une conclusion opposée à cette thèse? Tout autre que lui

r i. L'opinion qu'il réfute en termes si magniQques, est exprimée

dans sa traduction de Sebond en ces termes : « Or sus, homme,

considère comme le soin et sollicitude de nature ne vise qu'à ton

, profit, comme elle a asservi tous ses desseins et tous ses effets à ton

^ seul besoin... Ce branle du soleil ne regarde qu'à ta nécessité... »

aurait, sans hésiter, supprimé un début ainsi réfuté par ce qui le suit. 11 a pu le maintenir d'autant plus facilement que son habitude était de né rien effacer: « Je ne corrige point mes premières imaginations par les secondes » dit-il * . La contradiction . de Tapologie n'est ni plus complète, ni plus manifeste, ni plus extraordinaire que tant d'autres qu'il s'est permises ailleurs, en particulier sur les manières d'envisager la "^ mort. Renonçant à insérer dans les Essais le discours de La Boétie, il a conservé néanmoins les lignes par lesquelles il l'avait annoncé. Il n'est pas plus surprenant que les premières pages de V Apologie aient subsisté bien qu'elle n'eussent plus de raison c d'être. Outre que telle était sa marche coutumière, et qu'il allait toujours sansombre de plan, enfilant au hasard des pièces incohé- ^ rentes avec une aisance imperturbable, il

1. Ceci dès la première édition ; plus tard il a précisé et ajouté : ■ Oui à l'aventure quelque mot pour diversifier non pour ôter «. En < — effet, il n'a presque jamais rien effacé.

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avait intérêt évident à se présenter en principe comme un partisan de Sebond avant de se tourner contre lui, à affirmer que la religion est raisonnable avant de constater . qu'elle ne Test pas : la conclusion qui, isolée, n'eût peut-être pas été tolérée, devenait bien moins compromettante, avait même des chances d'échapper à la censure, grâce

^- au début écrit dans un esprit tout différent et propre à justifier le titre du chapitre ; le commencement excusait la fin dans une certaine mesure, et l'impossibilité de concilier

^^ VvLTL avec l'autre ôtait incontestablement de la gravité au chapitre tout entier.

Ainsi s'explique, d'une façon aussi sim-

^ pie que plausible, un problème qui reste inextricable tant qu'on s'obstine à le résoudre en ne consultant que le texte de l'Apologie.

Si nous ignorions que Montaigne n'était plus en 1580 ce qu'il était dix ans auparavant et comment il procédait dans son travail, nous serions réduits à des hypothèses et très con*

testables et très insuffisantes. Dès que nous sommes avertis de sa conversion, et d'autre - " part instruits de sa méthode illogique ou ,.

plutôt de son défaut de méthode, la difficulté disparait.

Avant de terminer ce chapitre bizarre, Montaigne essaie d*en atténuer la portée. Il *^ vient d'écarter assez dédaigneusement la théologie naturelle ^ ; il croit devoir accorder que les mystères de la religion, inaccessibles par les voies humaines, peuvent être révélés par une grâce surnaturelle. Déjà, un peu plus haut, il avait dit que le scepticisme , nous rend d'autant plus aptes à loger en nous la science divine, qu'il anéantit notre juge- ^ ment et nous dégarnit d'humaine science pour faire place à la foi. Seulement, cette concession est accompagnée d'une petite^ remarque qui l'annule d'une façon com-^

i. Cela M trouve ausfli implicilement, au chapitre 56 du litre 1 où il ^' cite et approuve Saint-Ghrysostôme qui bannit la philosophie comme serrante inutile et indigne. Hais la première édition n'avait pas cette citation.

* plète : « L'homme ne peut voir que de ses yeux ni saisir que de ses prises. » Une fois notre jugement anéanti, comment distinguer la science divine de la science humaine? Tout le mal qu'il y a lieu de dire de notre pauvre raison ne fera pas que nous puissions nous passer d'elle. Les voix qui disent l'infirmité des facultés humaines, sont ellesmêmes produites par des facultés humaines, perçues par des facultés humaines, et par conséquent sujettes elles-mêmes à cette infirmité qu'elles dénoncent, « partant infiables et incroyables ». « Quoi qu'on nous prêche, quoi que nous apprenions, il faudrait toujours se souvenir que c'est l'homme qui donne et l'homme qui reçoit, c'est une mortelle main qui nous le présente, c'est une mortelle main qui l'accepte. » A moins que les choses célestes ne nous soient immédiatement ré-

vélées par une opération surnaturelle, elles auraient beau venir en effet du ciel, elles ne nous arriveraient qu'en passant par la

bouche des hommes ; présentées par des ' outils humains à des outils humains qui tous se démentent et trompent, elles n'ont aucun droit à plus de confiance que les plus grossières illusions des sens. Un païen a dit : la vile chose que l'homme, s'il ne s'élève au-dessus de l'humanité ! C'est là un bon mot et un utile désir, mais pareillement -^absurde ^ ; car, « faire la poignée plus grande que le poing, cela est impossible et ,, monstrueux » et ne saurait être donné à l'homme que par un miracle.

Au terme de cette polémique effrénée, que ^ reste-t-il des créances religieuses qui en avaient fourni l'occasion? Nous n'hésiterions guère à répondre qu'elles sont non seulement altérées, mais évanouies, si Montaigne, à la dernière ligne, ne déclarait que « notre foi chrétienne » peut attendre d'un secours

1. Montaigne a modifié ici le texte primitif. Il avait approuvé le mot de Sénèque, en ajoutant seulement que lliomme ne peut s'élever^ au-dessus de lui-même que par miracle ; plus tard il a intercalé que l'idée de Sénëque est absurde et qu'il est impossible et monstrueux d'espérer rien de pareil. . .

divin quelque « miraculeuse métamorphose ». Il achève par là d'embrouiller cette fin tellement qu'il serait téméraire de prétendre y démêler son sentiment définitif en matière religieuse. Cherchons ailleurs ^

1. Chateaubriand, dans la défense de son livre, écrit à peu près dans les mêmes Tues, que celui de Sebond, cite à bon droit ce que Montaigne dit dans Tapologie contre ceux qui avancent que les chrétiens ont tort d'appuyer leurs créances par des raisons humaines.

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