CHAPITRE X
Montaigne resta, jusqu'à sa dernière heure, fidèle au culte catholique, observant rigoureusement toutes les pratiques religieuses dans lesquelles il avait été élevé, faisant conscience de manger de la viande le jour du poisson, gardant le signe de la croix en continuel usage, trouvant mauvais qu'on le fit plus de trois fois au bénédicité ^i aux grâces^ mais le faisant lui-même atout propos, même en bâillant. Ses convictions intimes furent-elles toujours en harmonie parfaite avec cette dévotion extérieure?
Au début des Essais et oncoro un pou
plus tard lorsqu'il commença Y Apologie de • Sebond, les créances de sa jeunesse n'étaient pas altérées. Il est probable qu'elles demeuraient encore intactes au moment où il abandonna la méthode de Sebond et renonça à « démontrer la vérité de la foi par ordre de nature ». J'ai peine à croire que par la suite elles n'aient pas été fort ébranlées.
Il existe une voie par laquelle on évite de rompre avec des croyances dont on cons- > tate la déraison : c'est « la belle doctrine de la connaissance et de la compréhension par le cœur ». Un Pascal réussit à acquérir ou à retrouver la foi en dépit de doutes incurables. Après que l'on a écarté la raison, reste la ressource de l'absurde; c'est même la plus sûre méthode, bien qu'elle ne soit pas orthodoxe, h^ Imitation avertit qu'un examen curieux précipite dans l'abîme, et, en disant à Renan que le rationalisme fait injure à la foi, est antichrétien, M. Gotto-
frey voyait plus clair que les Pères de TEglise qui depuis saint Justin se sont évertués ^ à découvrir dans la philosophie des armes pour la religion ^ . Si Montaigne était resté pyrrhonien, il pourrait à la rigueur et quoique ce soit bien invraisemblable, avoir joui de cette plénitude de foi que procure le mysticisme. Réconcilié avec la raison, re- < connaissant que malgré ses défaillances il faut la suivre puisqu'elle est notre guide c unique, comment n'aurait-il pas douté de' dogmes incompatibles avec elle?
11 avait pendant quelque temps essayé de se soustraire à « certains points de l'observance de l'Eglise qui semblent avoir un visage plus vain ou pins étrange ». Est-ce seulement dans les cérémonies et pratiques
1. L'Eglise enseigne que la foi emprunte à la droite raison sa démonstration, sa défense et son soutien ; ce sont les expressions do Pie IX dans l'Encyclique Qui pluribus^ et le Concile du Vatican a confirmé déAnilivemcnt celte doctrine. En demandant la protection de la Faculté de Théologie de Paris, Descartes a rappelé que le Concile de lAlren, au xvi* siècle, a condamné ceux qui disent que la foi seule enseigne les vérités métaphysiques, et ordonné aux philosophes chrétiens d'employer toutes les forces de leur esprit pour Us ëlabUr.
' dévotes, qu'il avait usé de la liberté de son « choix et triage particulier » ? Les lignes
> qui précèdent celles-ci donnent à penser que ce fut aussi dans le reste. Jusqu'àjjuergoint fut-il initié aux controverses qui divisaient ses contemporains? Ne firent-elles aucune impression sur lui? A-t-il su les décisions du Concile de Trente et en particulier les
s décrets sur la transubstantiation? A-Wl
ignoré ce que Lansac, l'ambassadeur de
France, avec lequel il était lié, racontait du
[ Saint-Esprit envoyé de Rome à Trente dans
une valise?
"7 Nous avons seulement la preuve que le spectacle auquel il assistait, amortissait et
-* finit par éteindre son zèle. Chateaubriand qui n'était pas indulgent pour la Terreur de 1793, a trouvé que la Terreur religieuse du XVI® siècle ne fut pas moins horrible ; il a dit que la Saint-Barthélémy avait donné aux idées philosophiques un avantage qu'elles ne perdirent plus sur les
idées religieuses. Montaigne n'a pas parlé ' de ce massacre, mais il n'a pas caché le dégoût qu'il ressentait en voyant les catho- < liques s'exciter à la sédition et professer à leur tour les maximes subversives dont ils avaient fait un crime aux protestants, la reli- ! gion se maintenir comme marque, titre et • instrument de division bien plus que par ; ^ soi-même, les guerres religieuses dégénérer I en misérables conflits d'ambition et de sottise ^; catholiques et protestants avaient un progrès si conforme en débordement et injustice qu'ils rendaient « douteux etl malaisé de croire la prétendue diversité de leurs opinions ». Parmi ceux qu'animait une , foi véritable, combien auraient pu « se vanter d'avoir reconnu les arguments de l'un et de l'autre partis » ? Montaigne commen-
!• Montaigne a contribué à accréditer Topinion que ces guerres ^ n'eurent de religieux que le nom ; 'opinion très exagérée : les chefs , furent, en effet, presque tous guidés par des intérêts purement temporels, mais la religion était si intimement impliquée dans la lutte, ^ que d^Àubigné n'estimait pas possible de changer de parti sans abjurer la Réforme et en conséquence étudiait «Bollarmin. L'assertion de Montaigne, pour n'être pas fondée n'en est que plus significa- ^J- Ure et montre combien il avait changé depuis 1562.
156 INTRODUCTION AUX BSSAIS
çait à^dire que pour trancher la querelle, il était besoin d'une impartialité impossible à des chrétiens. Il avançait dans la voie qui le conduisait à former des vœux pour un prince hérétique \ Il se convertissait aux idées de tolérance, d'humanité, faisait un chaleureux éloge de Julien, cet homme « très grand et très rare », qui voulut détruire le christianisme non par persécution, mais en laissant ses sectateurs se déchirer entre eux comme des bêtes féroces. Il écrivait dans le chapitre de la liberté de conscience : « Il est ordinaire de voir les bonnes intentions, si elles sont conduites sans modération, pousser les hommes à des effets très vicieux. En ce débat par lequel la France est agitée, le meilleur parti est sans doute celui qui maintient la religion et la police anciennes; pntre les gens de bien toutefois qui le suivent (car je ne parle pas de ceux qui s'en servent de prétexte), j'en