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vois plusieurs que la passion pousse hors .
des bornes de la raison et leur fait prendre des conseils injustes. »
De nombreuses et graves additions indiquent un esprit de plus en plus libre : < « Nous ne recevons notre religion que comme les autres religions se reçoivent :
nous nous sommes rencontrés au pays où elle était en usage... Le vrai culte à chacun est celui qu'il trouve observé par Tusage du ^ lieu où il est... Il n^est point d'hostilité excellente comme la chrétienne ; notre zèle fait merveille quand il va secondant notre pente vers la haine, la cruauté, l'ambition, la rébellion, l'avarice » ^
Il remarque que c'était jadis une hérésie d'avouer des antipodes; cela ne mène-t-il pas à soupçonner que d'autres propositions condamnées par l'orthodoxie de son temps,
i. U fait aussi une addition pour dire la supériorité des musulmans, une tnXte pour raconter l'histoire de ce personnage qui voyant la corruption de Rome en conclut qu'une religion qui subsistait au milieu de telles mœurs, devait être divine.
pourraient ne pas être fausses non plus? De là à partager Topinion de ceux qui condam-
^ nent les punitions capitales aux hérétiques et mécréants, il n'y a pas loin; il laisse
. entrevoir qu'il y incline, il trouve plus de barbarie à déchirer sous prétexte de religion par tourments et géhenne un corps plein de sentiment, comme il Ta vu faire de fraîche mémoire entre voisins et concitoyens, qu'à le rôtir mort et manger comme font les can- > nibales. Il ne comprend pas ces gens qui, ayant tué quelqu'un de religion contraire à la leur, s'en vont tout enflés et si fiers d'un chef-d'œuvre si beau; ce qu'il dit ainsi à propos des musulmans s'applique aussi à d'autres, à ceux auxquels il pense quand il
' s'écrie : « C'est mettre ses conjectures à bien haut prix, que d'en faire cuire un homme tout vif... A tuer les gens, il faut une clarté lumineuse et nette. »
Il distingue trois sortes d'esprits : les simples, peu curieux, peu instruits, qui
croient par obéissance ; les moyens, « chez ^ qui s'engendre Terreur des opinions » ; et les grands, qui, par longue et religieuse investigation, pénètrent le sens caché des écritures et le divin secret delà police ecclésiastique. Il se recule « autant qu'il peut » dans le premier groupe, regrette d'en être " sorti, mais il appartient décidément au < second, celui des « esprits dangereux et importuns qui troublent le monde ^ ».
La manière dont il soutient que sa foi n'a jamais chancelé, est elle-même plus propre^ à éveiller les soupçons qu'à les dissiper.
Non content de déclarer qu'au travers des sectes et opinions qui se sont produites autour de lui, il s'est conservé entier sans agitation ni trouble de conscience à ses créances premières, il a multiplié, réitéré ses professions de foi à tel point qu'elles
1. « Les mélisi qui ont dédaigné le premier siège de l'ignorance ^ des lettres, et n'ont pu joindre l'autre^ le cul entre deux sdles, desquels je sois. » Ce paragraphe remarquable est une addition à la fin du > > chapitre des raioes subtilités.
160 nVTRODUGTION AUX ESSAIS
cessent de paraître sérieuses. Voyez le chapitre des prières : en sa première forme, il occupe cinq pages de l'édition Dezeimeris; dans ces cinq pages où il y a un éloge du Pater ^ une critique des gens qui prient pour une mauvaise cause, et l'approbation de la censure prononcée par l'Eglise catholique contre l'usage indiscret des psaumes, une seule chose pouvait avoir quelque apparence, bien légère, de témérité : Montaigne semblait juger inutile toute prière autre que le Pater, Deux ans après, il mit en tête du chapitre cette sorte de préface : « Je propose ici des fantaisies informes et irrésolues, comme font ceux qui publient des questions douteuses à débattre aux écoles, non pour établir la vérité, mais pour la chercher; et les soumets au jugement de ceux à qui il touche de régler non seulement mes écrits mais encore mes pensées. Egalement m'en sera acceptable et utile la condamnation comme l'approbation. Me remettant à Tau-
torité de leur censure qui peut tout suY moi, je me mêle témérairement à toute sorte de propos. » Dans ce morceau, Montaigne inter- ' cala en 1588 les lignes suivantes : « Tenant pour exécrable, s'il se trouve chose dite par moi, ignoramment ou inadvertamment, contre les saintes prescriptions de l'Église catholique, apostolique et romaine, en laquelle je meurs et en laquelle je suis né. » Le besoin d'insister ainsi sur son orthodoxie < ne saurait être expliqué par les additions faites au chapitre en 1588 : elles ne con- !
tiennent pas un mot qui offense le catholicisme, et on y voit une critique de l'abus * que les protestants font de la Bible et de -^ leur manie de mêler indiscrètement la ' religion à toutes choses. .Montaigne craint peut-être d'avoir commis une imprudence en disant qu'on fait souvent des signes de croix mal à propos; toujours est- il qu'il croit n'avoir pas encore assez parlé de son -orthodoxie, de sa soumission, et dans ce
162 INTRODUCTION AUX BSSAIS
même chapitre, qui en somme reste très court, il recommence à protester de la pureté Me ses intentions; il ajoute: a Je propose des fantaisies humaines et miennes, simplement comme humaines fantaisies,... ma« tières d'opinion, non de foi ; ce que je discours selon moi, non ce que je crois selon Dieu,... d'une manière laïque, non cléricale. » Il ne trouverait pas mauvaise la défense d'écrire sur la religion à quiconque n'en fait pas profession expresse, et à lui tout le premier.
Cela même ne lui suffit pas. Le chapitre des prières est T avant-dernier du livre I ; le dernier Tt quatre pages, les deux premiers du livre II sont très courts, et le troisième commence ainsi : « Si philosopher c'est apprendre à douter, à plus forte raison niaiser et fantastiquer comme je fais doit être douter ; c'est aux apprentis à enquérir et débattre, et au cathédrant de résoudre * : mon cathé-