Ou « répondre » ; les éditeurs ne sont pas d'accord
drant, c'est Tautorité delà raison divine. »/ Ces répétitions fastidieuses, cet effort < excessif pour enchérir sur ce qui vient d'être dit surabondamment, s'expliquent par leur date : l'Eglise, bien qu'elle ne fut pas alors aussi rigoureuse qu'elle le devint bientôt après, imposait une prudence extrême. Tout récemment, Garnesechi, Paleario, avaient été martyrisés en Italie; sans parler des bûchers d'Etienne Dolet et d'Anne Dubourg, on excuse Montaigne, quand on sait à quoi étaient réduits en France des érudits abrités pourtant par des fonctions officielles : en 1563, Denis Lambin, professeur au collège royal, ne jugeait pas inutile d'exposer longuement et à plusieurs reprises, qu'on pouvait étudier Lucrèce avec plaisir et l'éditer avec soin, sans pour cela être mauvais chrétien ni douter de l'immortalité de l'âme *. Montaigne se voyait exposé à
1. Voir les lellres à Charles IX et à Germanus Valons, pages 241, ^3, 293 du recueil imprimé en 1578 par Maugier sous ce titre Trium dUsertiiiimorum Virorum praefationes, Afureti^ Lambini et %tt.
164 INTBODUCTION AUX ESSAIS
des soupçons imprévus et dénués de tout fondement. Il n'avait rien perdu de sa vieille antipathie pour la Réforme. Le goût d'habil* " 1er de tristesse la conscience et la vertu ne lui était pas venu; ennemi juré de ce sot et monstrueux ornement, il ne pouvait se réconcilier avec l'humeur sombre et chagrine du calvinisme, La doctrine de la grâce remise en honneur, les altercations des luthériens, soit entre eux, soit avec les partisans de Zwingli ou les anabaptistes, les subtiles ambiguités dont Ramus faisait honte au synode de la Rochelle, n'étaient pas davantage pour lui plaire ^ Il a pu ignorer les incroyables griefs de Calvin contre Servet, mais non le supplice dont ils . furent la cause ou le prétexte. Il déplorait le sort de Castellion, autre illustre victime
1. Il admirait le caractère de La Noue, mais pouvait^il goûter ses argumonls, celui-ci, par exemple : « Cette foi tous certifie que roui ' êtes co-bourgcois des cieux et que par Jésus-Christ, vous atex été arraché des pattes du grand Pharaon qui est le diable et de la servitude d'Egypte qui est la figure de l'enfer. Comment done tous souvenet-' TOUS si peu d'un bien si excellent 7 »
de Tintolérance des réformateurs, et regrettait de n'avoir pu le secourir. Les fanatiques de Genève repoussaient de leur ville un Ramus, un Giordano Bruno : peut-être était-il moins périlleux d'attaquer Aristote -^ et de célébrer Julien en terre catholique qu'en terre protestante; la folie religieuse sévissait même à Zurich où des bourgeois étaient mis à l'amende pour avoir fait maigre le vendredi. Les réformés, qui rejetaient des propositions absurdes, en retenaient et en .
imposaient d'autres non moins choquantes et dans lesquelles Montaigne voyait € encore plus d'étrangeté ». Il montrait que leurs arguments contre les anabaptistes se retournaient contre eux. Il les raillait de croire que pour avoir mis la théologie en langage populaire, ils l'eussent rendue palpable et plus acceptable. Il estimait l'ignorance préférable à la science verbale et présomptueuse des controversistes réformés. Et cependant le bruit courait qu'il ne s'attardait dans le
catholicisme que par inertie, défaut de courage. Son livre où les réformés sont si maltraités, fut allégué par eux comme rœuvre d'un allié secret. L'indépendance qui y perce partout, leur avait donné l'espérance de voir son auteur passer dans leurs rangs. De même qu'au moyen âge les païens étaient confondus avec les Sarrazins, au xvi*' siècle tout symptôme d'émancipation était bien vite pris pour un symptôme de réformatîon :
Giordano Bruno fut regardé comme luthérien par les Italiens qui le virent brûler en 1600. Les protestants disaient « à chacun en qui reluisait quelque clarté d'esprit, professant la religion catholique, que c'était à feinte, et tenaient même, quoiqu'il dit, qu'il ne pouvait faillir au dedans d'avoir sa créance réformée à leur pied ». La « fâcheuse maladie de se croire si fort, qu'on se persuade qu'il ne se puisse croire au contraire », est de tous les temps; Montaigne en fut victime. « Il no s'en fit pas précisément des accusations for-
melles, car il n'y avait pas où mordre, mais les suspicions muettes ne lui furent pas épargnées, »
Il était d'autant plus éloigné de rompre ^ avec le catholicisme, qu'on sortait à peine d'une période pendant laquelle l'Eglise romaine s'était montrée singulièrement accommodante pourvu qu'on ne la [bravât pas en face d'une façon trop ouverte. Dans la première moitié du xvi® siècle, la cour pontificale était plus que tolérante ; dénuée de toute religion, elle semblait complice de la Renaissance. Lorsque la mode se répandit chez les réformés de changer les noms de bap- , tême « pour peupler le monde de Mathusalem,Ezéchiel,Malachie, beaucoup mieux sentant de la foi », il n'y avait pas longtemps que, par une mode opposée, les représentants les pluséminents du catholicisme avaient changé les leurs pour des noms païens. Les librespenseurs, à quelques exceptions près \
1. Dolet fut-il condamné comme libre-penseur ou comme héréti. que? V y^
jouissaient de grandes immunité§. Érasme était en si bons termes avec Rome, que malgré ses écrits interdits à Paris et ceux qui lui valurent tour à tour de la part de Luther des compliments et une accusation d'athéisme, il faillit être nommé cardinal d'abord par Adrien IV, ensuite par Paul III.
Les œuvres si irréligieuses de Machiavel avaient été, quelques mois avant la naissance de Montaigne, imprimées à Rome en vertu d'un bref de Clément VII ; elles étaient dédiées à un cardinal, et un autre cardinal avait transmis le manuscrit à l'éditeur. Montaigne lui-même trouva à Rome une très large indulgence : un moine - avait critiqué la première édition de son livre ; le Maestro del sacro palazzo ne tint aucun compte de la dénonciation. Il se borna à demander à Montaigne de ce r'habil- 1er » selon sa conscience, ce qui pouvait être « de mauvais goût ». Bien à l'aise, Montaigne en profita pour maintenir, sans la
moindre concession, les passages incriminés, entre autres l'éloge de Julien, et pour en fortifier un par une répétition hardie * .
Malgré ces considérations, j'avoue que si Montaigne n'avait point eu d'autres motifs pour se soumettre comme il Ta fait à l'Église catholique, il faudrait l'excuser, mais renoncer à le justifier ; il en eut un meilleur et plus respectable.
Nous concevons difficilement qu'après avoir envisagé librement « les idées étroites et mesquines et toute la mythologie qu'il faut admettre pour être catholique », on ne sente pas, comme Renan, la nécessité d'une rupture, et qu'un homme, d'esprit supérieur, imite leis gens qui sauvegardent les dogmes en évitant d'y penser, de même que Don Quichotte se dispensait d'éprouver une seconde fois son armet de peur de le trouver
1. Au chapitre de la couardise, il avait dit : « Tout ce qui est au delà de la mort simple me semble pure cruauté ». 11 le redit dans une •ddition au chapitre de la cruauté. Cela avait été blâmé à Borne ; la répétition ressemble k une protestation contre la critique. Malgré cela les Estai» ne furent mis à l'index qu^en 1676.
170 INTRODUCTION AUX BSSAIS
trop fragile. Cela arrive pourtant. Montai- ' gne parle « d'une certaine foi qui ne croit ce qu'elle croit, que pour n'avoir pas le courage de le décroire » ; tandis que « les uns font accroire au monde qu'ils croient ce qu'ils ne croient pas, les autres se le font accroire à eux-mêmes » . Ou, pour mieux dire, « nous sommes doubles, ce qui fait que ce que nous croyons, nous ne le croyons pas, , et ne pouvons nous défaire de ce que nous \ condamnons ». Montaigne n'a certes pas manqué de courage et ne se faisait rien accroire; mais il était double. Dans la solitude et le silence de la retraite ses méditations le conduisaient à des conclusions antichrétiennes; lorsqu'il descendait de sa tour et rentrait dans le monde, il revenait facilement aux opinions de sa jeunesse et n'avait pas d'effort à faire pour professer le culte dans lequel il avait été élevé : par instinct, par institution première, le vieil • homme retenait la foi que délaissait l'homme
nouveau. De même qu'en des émotions sou- 1 daines, il lançait parfois « du fond des ^ entrailles les premières paroles latines », : bien qu'il eut désappris à parler latin, de !
même il usait naturellement des formules et
des pratiques religieuses. Henri IV ne devait pas dire de bon cœur les litanies et le rosaire qui lui avaient été imposés par le Pape ; Montaigne a pu sans arrière-pensée faire le ^ signe de la croix et réciter le Pater.
Quoiqu'il en soit, la religion n'avait plus sur lui d'action sérieuse. 11 était catholique' « au même titre que périgourdin », cela ne tirait pas à conséquence. Dictées par Thabi-i tude, par la prudence ou par une sorte do piété, ses professions de foi demeurèrent lettre morte. Le catholicisme n*obtient dans les Essais que des concession verbales, sous lesquelles perce une indifférence pire que le doute ou que la négation. Le prêtre de Joinville qui se désespère parce que les objections au mystère de TEucharistie Tob-
sédent, et qui les repousse comme pièges de TEnnemi, est toujours un croyant et Tévêque a raison de lui répondre qu'il reste au fond plus fidèle que bien d'autres
' qui n*ont pas les mêmes inquiétudes. Montaigne, qui doute de tout^ ne doute d'aucun dogme, n'attaque pas le christianisme : il le méconnait, le néglige «omme s'il l'ignorait
; complètement.
Il estimait, peut-être à tort, qu'une foi véritable se reconnaît à son efficacité^ n'admettait pas qu'elle fût sans influence sur les dis-^-oursetles actes des hommes : « S'il est ainsi, disait-il, qu'une forte et vive créance
' tire après soi les actions, de même, certes cette foi de quoi nous nous emplissons
. tant la bouche, est merveilteusement légère. » La reine de Navarre ayant allégué en témoignage de singulière piété les stations qu'un jeune prince faisait régulièrement dans une église à travers laquelle il passait pour se rendre chez une femme mariée,
RBLIGION 173
Montaigne s*étonnaît, trouvait qu'une liaison coupable n'est pas compatible avec une dévotion sincère . Ses propres discours ne le sont pas davantage. Insoucieux de la religion, s'en tenant « au vraisemblable », il ^ travaille, inconsciemment peut-être, à tarir la source d'où elle sort J
1. Dti» «n des élogef qu'il fait de Socraie, on Ut : « II est bien •dvena que ee soit le personnage duquel nous ayons plus certaine connaisnnoe : il a été éclairé par les plus clairvoyants hommes qui furent oncques ; les témoig;nages que nous atons de lui sont admirables de fidâité et de sufQsance. » Montaigne n'a-t-il pas tu quel v. npproebement cette remarque proTOque? N'est-ce pas là une de ces «U^Uons qui portent, hors de son propos, « la semence d'une ittatîère plus riche et plus hardie » ? Voir la conclusion de la Nou~ < wlle Vie de Jésuê, par Strauss.