CHAPITRE XIII
Lorsque les Essais parurent sous leur forme définitive, en 1588, Montaigne avait cinquante-cinq ans. Il sentait les approches de la vieillesse, ses forces commençaient à décliner, sa santé s'altérait : il était atteint de la pierre, maladie héréditaire dans sa famille et avait eu déjà plusieurs crises aiguës et dangereuses ^ L'âge et la règle avaient calmé ses passions, amorti « les désirs et soins de quoi la vie est inquiétée, soin du couvi du monde, soins des richesses,
1. Sainle-Bcuye a dit en parlant du xvii* siècle : « Celle maladie^ la pierre, semblait alors bien plus effrayante qu'aujourd'hui à cause du ! seul genre d'opération qu'on pratiquât et qui était à pou près synonyme de mort, Bossuet, à qui on dissimula le plus longtemps possible ^ U nature de son mal, ne fut pas à l'épreuve de l'effroi. » *
226 INTRODUCTION AUX BSSAIS
réduit à employer toute sa force. S'il se fût abandonné aux affections dont ii était capable, il aurait été brisé par elles, n'y aurait pas « duré »; il n'avait pas cessé d'être « trop tendre par nature ».
Horace et d'autres paraissent avoir chanté la tempérance et la médiocrité parce qu'ils en avaient vraiment le goût; Montaigne prêche la juste mesure avec d'autant plus de conviction qu'il se sent plus exposé à s'en écarter. Il y a même un contraste divertissant entre l'éloge qu'il en fait et les excès dont il continue à être coutumier. Ses progrès consistent plutôt à mieux sentir la nécessité de la modération qu'à s'être beaucoup avancé vers elle. Comme il y a des occasions où sa volonté se prend avec trop d^appétit, « pour échapper à des pertes sanglantes », il s'enfuit. Dans les conversations, par exemple, il évite autant que possible de se mêler aux propos qu'il ne saurait traiter sans trop d'émotion» « Je fais entier ce que
je fais », dit-il. 11 dédaigne de s'amender à demi : -s'il a un escarpin de travers, il laisse également de travers sa chemise et sa cape :
« Ou tout bien ou tout mal ». Volontiers il « jette le manche après la[cognée », s'acharne au mal, s'obstine « vers l'empirement ». Une * * fois le pied sur une pente, impossible de s'arrêter. En toutes choses il aime à « aller à "^ pleines voiles », à pousser toujours plus loin.
Il pouvait désormais gouverner mieux ses passions, surtout les mieux éviter : cependant elles gardaient « encore leurs entrées souvent âpres, et violentes, » et quand par malheur elles étaient éveillées, elles ne se laissaient guère brider* En dépit de^la défiance qu'il avait de lui-même, craignant son allure partout et veillant sur elle, il était encore sujet à de grands accès de colère : sa '^^^ seule ressource était de s'y « laisser aller le [ ' plus brièvement mais aussi le plus vivement possible ». Dans ce corps vieillissant, l'âme
verdissait et fleurissait « comme le gui sur un arbre mort ». La gravelle a, disait-il, sur toutes autres maladies cet avantage, qu'au lieu d'assoupir, elle tienten éveil. Tandis que tant de gens s'étudiaient à élancer et guinder leur esprit, lui avait à « baisser et coucher » le sien « toujours vicieux en extension ». Il se sentait plus besoin de plomb que d'ailes.
Les courses qu'il venait de faire en Allemagne et en Italie semblaient avoir augmenté son aversion pour une vie casanière et pour les soins du ménage. Moins disposé que jamais à arrêter son esprit et son corps au même point, toujours épris du remuement et du changement, il aspirait comme Faust à une vie moins uniforme, moins lan* guissante, sans cesse variée ^ Le besoin de