Discours politiques et militaires. Bàlc, 1587, p. o'.M
o2 INTRODUCTION AUX ESSAIS
chapitre sur les postes, celui sur les pouces et d'autres de la même force ?
Et ce n'est pas au début seulement qu'il s'adonna à ces exercices fâcheux. Après qu'il eut rencontré un sujet d'études moins frivoles, il continua à « bigarrer » maladroitement son livre de choses fastidieuses, indigestes, pour le plaisir incompréhensible de faire des remarques qui certes n'en valaient pas la peine. Il allongea son texte primitif pour dire qu'un Constantin, lils d'Hélène, fonda l'empire de Constantinople, qu'un autre Constantin, fils d'une autre Hélène finit ce même empire, et « qu'il semble que ce soit l'effet d'un sort artiste ». Les pages qui ont grossi le chapitre des destriers, sont pardonnables; peut-être aussi la monotone énumération de suicides dans le chapitre sur une coutume de Tile Ae Céos. Mais prolonger celui du dormi?- ptnir nous apprendre qu'il y a des nations chez lesquelles on dort pendant six mois etqu'Epiménide passe
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pour avoir tlormi cinquante-sept ans de suite, cela n'a pas d'excuse.
Un amusement nouveau fit, par bonheur, trêve à cette manie. Montaigne se mit à s'étudier et entreprit de se peindre. Il prétendit même, dans l'avis au lecteur en tète de son livre, n'avoir pas fait aulre chose. Il l'a répété ailleurs encore, ajoutant qu'il ne laissait rien à désirer ni à (h'viner en lui. Il s'en faut de beaucoup que ce soit exact.
Dans les Essais tels qu'ils sont depuis l'année 1588, des chapitres entiers ne fournissent rien pour « la connaissance de ses conditions et humeurs », et quoiqu'il en dise, n'ont point du tout « une fin domestique et privée ». Dans les premières éditions, l'avertissement s'écartait de la vérité (Uivantage encore : une notable i)arti(' des détails personnels qui sont donnés par le texte délinitif, faisaient d'abord complM(>ment défaut; plusieurs ne paraissent avoir été introduits qu'afin de conformer un peu
plus lo livre à la déclaration si formelle par laquelle il commence et qu'il justifiait trop mal ^ Môme après ces additions, le désaccord reste frappant : « Je suis moi-même la matière de mon livre, c'estmoiqueje peins», dit-il. Que viennent faire, dans un portrait, des chapitres comme celui sur la bataille de Dreux, celui sur la parcimonie des anciens, celui des récompenses d'honneur, celui qui est intitulé : Ouest puni pour s'opiniàtrer à une place sans raison ? Les observations sur les moyens de faire la guerre de .1. César sont un morceau d'histoire romaine qui n'a rien de commun avec la personne ou les idées de Montaigne.
1. Par exemple lo cU'but et la fin du chapilre de la tristesse, c'eslà-dire à pou près tout ce qui se trouve do personnel dans ce chapitre, n'ôtait pas dans la première édition. — Au milieu du chapitre 4 du livre 11, quelques lignes personnelles, les seules du chapitre, sont des additions. — Un peu après le dèliut du chapitre 0 du livre 1, il y avait seulement dans la première édition ; « J'en pourrais l'aire des contes merveilleux ». Tout le morceau qui suit a été intercalé postérieurement. — Dans les dix-neuf premiers chapitres de la première édition, en dehors de deux pages du chapilre de l'oisiveté, ce ((u'il y avait de personnel était bien peu de chose. Si je no fais allusion qu'aux dix-neuf premiers chapitres, c'est de pour d'une confusion à laquelle on est exposé, parce ((u'à partir du vingtième le numéro des chapitres n'est pas lo môme dans les dilTérenles éditions.
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S'il ne s'est pas exclusivement apppliqné à se découvrir lui-même, comme il l'annonce, a-t-il au moins tenu sa promesse de ne laisser à désirer de lui « que ce que la bienséance ordonne de taire ». Il semble au contraire que la bienséance ne Ta guè're arrêté ; il a beaucoup osé contre (die, montrant « du doigt » ce qu'il renonçait à indiquer autrement. Les convenances les plus strictes lui permettaient, sinon de se faire voir « tout nu », du moins de se faire voir « tout entier », de ne pas taire des choses dont il n'a pas dit un mot, de ne pas omettre dans les Essais des renseignements que nous y cherchons en vain, des éclaircissements à défaut desquels nous ne pouvons ni démêler d'une façon claire et assurée les motifs de sa conduite eu des circonslauces graves, ni pénétrer au fond de sa pensée sur des points d'une importance capitale. L'abondance de détails superflus à laqu(dle il nous a accoutumés en des matières peu
intéressantes, fait avec ces réticences un contraste qui augmente le regret qu'elles causent et excite à demander d'où elles proviennent.
Il a sa vie à peindre ^ ; il ne la peint pas. Si vraiment il était disposé à se dévoiler sans réserves, que n'écrivait-il son histoire? Pourquoi ne pas raconter les événements qu'il avait traversés, le rôle qu'il y avait joué, l'impression qu'il en avait reçue? Il assure qu'il ne peut « tenir registre de sa vie )) par ses actions, « attendu que la fortune les a mises trop bas » ; l'excuse n'est pas sérieuse, et la prétention de suppléer aux actes par des rêveries, par des fantaisies, ne l'est pas davantage, surtout dans la bouche d'un homme qui met l'action au-dessus de tout. Donner de véritables mémoires ^,
1. C'est bien do son passé qu'il veut parler et non de sa manière de Tirre; il s'agit bien de faire, comme disait Brantôme. « revue do sa Tie paasée » ; le passage est formel : « Le temps oii ma vie que j'ai à peindre, je l'ai tout devant moi ; ce qui reste, lient plus de la mort ».
2. Le chapitre 'J du livre III où, bien inexactement, les Essais sont appelés des « mémoires », est un des très rares morceaux qui méritent cette étiquette.
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n'cùt-ce pas été le meilleur moyeu pour achever de se révéler, pour laisser de lui cette connaissance plus entière et plus vive dont il parle si bien et qui nous serait si précieuse? 11 attachait aux biographies un prix excessif; il regrettait qu'il n'y eût pas une douzaine de Diogène Laerce ; il estimait qu'il vaut mieux posséder la Vie de Brutus que son traité de la Vertu, dont il a pourtant « mille fois déploré la perte ». 11 pensait connaître Plutarque « jusque dans le fond de l'àme, car ses écrits nous le découvrent assez», et toutefois il aurait voulu de plus « quelques mémoires de sa vie ». Puis(jiril ne considérait pas « la fortune et l'hisloire des hommes moins curieusement que la diversité de leurs dogmes et de leurs fantaisies », il aurait dû prévoir que nous aurions la même curiosité en tout ce qui le touche. Qu'il n'ait donné aucun détail des amours qui agitèrent si fort sa jeunesse, cela se conçoit; cette grande réserve est de bon goût,
mais c'est une lacune assez grosse, même aux yeux de ceux qui ne tiennent pas autant que Sainte-Beuve à savoir comment les gens se comportent sur l'article des femmes. Il a dit que si tout le papier jadis barbouillé par lui pour le service des dames subsistait, il s'en trouverait des pages dignes d'être communiquées à la jeunesse embabouinée de cette fureur. Il a fait une très légère allusion à des intrigues nombreuses et curieuses, à de périlleuses aventures qui lui étaient arrivées ' . S'il avait parlé de tout cela avec moins de discrétion, il aurait sans aucun doute ajouté à son portrait des touches magistrales, des traits essentiels.
Sur d'autres articles, il a gardé un silence complet et dont nous ne voyons pas les motifs. Il ne parle ni de sa mère, ni de sa femme, ni de sa fille? (-) Est-ce une
1 . « J'ai, autant que j'ai pu, chargé sur moi seul le hasard de nos assignations pour les en décharger... et dressé nos parties toujours par le plus âpre jiour élrc moins en soupçon ».
2. 11 n'est pas étonnant ((uo Léonore ne figure pas dans la première édition des Essais; mais, née en 1571, elle élait déjà grande