‹ Introduction aux essais de Montaigne (volume 4)Chapitre 21 sur 40 · LAVIS DE 158U · texte numérisé non relu

LAVIS DE 158U

manière de faire entendre qu'il les comptait pour rien? Cela aurait valu la peine de le dire, au moins autant que bien d'autres choses sur lesquelles il n'a pas dédaigné de s'arrêter. Mais, malgré quelques mots dont on pourrait abuser, il n'est point du tout certain que ces trois personnes n'aient tenu aucune place dans son cœur.

De son existence avant sa retraite, de la lin de ses études, de sa carrière de magistrat, de son séjour à la cour, des relations qu'il y eut, des négociations auxquelles il fut mêlé, (le son serment de 1562, nous ne savons rien par lui; le peu que nous avons, vient d'ailleurs, et en bien des cas nous sommes réduits à de très vagues conjectures. Il a pris la peine dcf transcrire ses remarques sur les mémoires de du Rellay; j'aimerais bien mieux savoir ce qu'il pensait d'Krasme. L'avait-il beaucoup lu? Il avait

rjuand son p^^(• reprit la plunic, et avait seize ans ipiand il acheva le livre 111.

de lui une très grande opinion, mais laquelle? Elle nous intéresserait tout particulièrement, et il n'en a pas dit un mot. Sa carrière militaire nous est complètement inconnue. Quant à ses croyances religieuses, nous verrons plus loin combien il est difficile d'en rendre un compte plausible.

Enfin, la chose qu'il fallait, plus qu'aucune autre, mettre en pleine lumière, l'évolution, la transformation profonde qui s'est produite, en lui, ill'a tantôt dissimulée, tantôt niée.

CHAPITHI': V

« Il n'est personne, s'il s'écoute, qui ne découvre en soi une forme sienne qui lutte contre l'institution. » Cela n'est peut-être pas (l'une vérité aussi générale que Montaigne l'affirme; il applique là à tout le monde ce qu'il avait observé chez lui.

Il avait été élevé par un père auquel il ne ressemblait guère. Pierre Eyquem ne paraît pas avoir eu l'esprit très libre ni très large. Dévot, superstitieux, recevant les hommes doctes « comme personnes saintes », recueillant leurs sentences et leurs discours comme des oracles et avec d'autant plus de révérence et religion qu'il n'avait aucune

connaissance des lettres, il cédait trop facilement à l'empire de la coutume, aux conseils de son entourage. Il se plaisait aux romans de chevalerie et autres fantaisies espagnoles et pétrarchistes. Il parlait peu. Il aimait et s'entendait parfaitement à administrer son bien, à bâtir, à planter. Il ne prenait pas moins de plaisir à gérer les affaires politiques, se mêla à celles de Bordeaux et s'y consacra avec un zèle sans bornes.

Montaigne avait d'autres goûts en toutes choses, aussi bien en fait de lecture ' qu'en fait de cuisine et de « mesnagerie ». Les amateurs de conjectures pourraient dire qu'il tenait davantage de sa mère, issue de famille Israélite, et cette hypothèse ne manquerait pas de vraisemblance. Il ne se

1. « Les Amadis cl lollc sorte d'écrits » n'eurent pas le crédit de l'arrûtcr môme on son enfance. Cela est d'autant plus rcmar(|uable que « revêtus par la France de beaux habillements », les Amadis enfantés par l'Espagne étaient en si grande vogue f(ue si quelqu'un eût voulu les blâmer, on lui eût craclié au visage » ; La Noue dit que ces livres faisaient autant do mal aux jeunes que Machiavel aux vieux.

rapprochait do son père que par la liaiiie de la médecine et par une certaine inclination vers les faibles et les petits: encore alliait-il à cette inclination un grand mépris pour le vulgaire, pour les âmes populaires et communes ^ En admirant la façon dont son père s'était dévoué aux fonctions de maire de Bordeaux, il déclarait n'être pas d'humeur à suivre un train pareil et prétendait qu'il ne faut pas trop s'oublier « à l'usage de la société publique ». Mais il vénérait et chérissait son père, s'attarda longtemps, par déférence, dans les voies où il avait été jeté par lui, dans les occupations où, presque encore enfant, il s'était vu « plonger jusqu'aux oreilles ». Il échappa assez tard et non sans hésiter, à une direction qui lui convenait mal. L'émancipation se fit pourtant peu à peu : les instincts comprimés par « l'institution » se développèrent. Ne son-

1. Une des raisons pour lesf(ucllcs il proférait Sparte h Alliènes, c'est '|ua Athènes « le vulgaire pouvait tout. »

geait-il pas à sa propre histoire lorsqu'il parlait de ce qui arrive à riiomme qui, rapportant les choses à la vérité et à la raison, sent son jugement tout bouleversé et remis en plus sûr état? Rentré en soi pour raisonner des ordonnances impérieuses de la coutume, il les trouva déraisonnables.

La transformation commencée par une sorte de réaction contre l'autorité paternelle, fut complétée par une autre réaction contre lui-même. En môme temps qu'il s'affranchissait des liens qui lui avaient été donnés contrairement à ses penchants naturels, il combattait ces mômes penchants impérieux, se dominait et réformait. L'expérience, la pratique des affaires et de la cour, lui avait enseigné à réprimer les ardeurs excessives auxquelles il était sujet. Son bon sens, développé par la retraite et la méditation, le dégageait de préjugés adoptés aveuglément.

De ce tiouble travail sortit un homme nouveau. Mais l'homme ancien subsistait : très

LIi VIEIL llOMMli KT I.K NOUVEAU 05

vivacc bien qu'amoindri, il rcprenaiL souvent le dessus. « La variété et conlradiclion qui se voient en nous, a fait qu'aucuns nous songent deux âmes; d'autres, deux puissances, qui nous agitent chacune à sa mode . » Deux âmes ou deux puissances cohabitent en eiîet chez lui, le possèdent tour à tour, le poussent en sens opposés, lui font tenir des discours étrangement contradictoires.

Eu 1570, dans une leLlrc à M. de Mesmes, il avait raillé ces fines gens, qui se moquent du soin de ce qui se passera après nous (juaud noire àiiie loyée ailleurs n'aura plus à se ressentir «les choses (riei-bas; il estimait ([ue c'est une grande consolation à la faiblesse et brièveté de cette vie, de croire qu'elle se puisse allonger par la réputation et la renommée, et embrassait très volontiers une si plaisante opinion sans s'enquérir ni pourquoi ni comment cdle est engendrée en nous. Un peu plus tard, retiré à Montaigne, il commença à critiquer cette « rêverie », ce

66 INTItODUCTION AUX ESSAIS

soin de la réputation et de la gloire qu'on épouse jusqu'à quitter les biens eiïectuels et substantiels pour suivre une image vaine, « humeur déraisonnable dont les philosophes eux-mêmes ont plus de peine à se défaire que de nulle autre ». En 1588, il ajouta : « Il n'en est guère dont la raison accuse si clairement la vanité; mais elle a ses racines si vives en nous, que je ne sais si aucun peut s'en nettement décharger '. » Pour lui, il ne le pouvait pas : mal guéri de cette faiblesse, il y retombe, parle avec trop de complaisance du tombeau de ses aïeux, du parchemin qui lui confère la qualité de citoyen romain ; mais en y réfléchissant mieux, il reconnait qu' « il n'est rien si éloigné de raison que de nous mettre en quête de gloire et d'honneur », qu'on ne tient à la gloire que par la vanité d'une opinion fantastique, il accuse l'inanité et la

1. Et encore : « Ouel rcsscnliment ont ces deux compagnons en principale valeur, Épaminondas et Al'iicanus, des glorieux vers i|ui tourent en nos bouches ? »

fadaise do toutes les faveurs dont se nourrit une humeur niaise. Il blâme le vilain usage de prendre le nom de sa lerre, comme il Ta fait lui-môme. Toute la gloire à laquelle il prétend désormais, c'est d'avoir vécu tranquille. Enchérissant sur les paroles améres qu'il avait eues huit ans auparavant pour Gicéron et pour Pline parce qu'ils ont pris trop de soin de leur renommée, il dit qu'ils sont ridicules.

Les grands hommes de guerre avaient eu longtemps toute son admiration. Il mettait Alexandre et surtout César au-dessus des personnages les plus considérables; il garda pcut-ôtre jusqu'à la fin de sa vie un enthousiasme excessif pour les Commentaires. La vie « la plus riche et étollee de parties plus désirables », lui semblait celle de cet Alcibiade à qui La Boélie l'avait comparé. Plus tard, après avoir eu une préférence pour Épaminondas, il ne vit plus ni forme ni fortune humaine qu'il regardât avec autant

d'honneur et d'amour, que celles de Socratc, « le plus digne homme d'être connu et d'être présenté au monde pour exemple ». Les exploits qui l'avaient ébloui d'abord, devinrent pour lui moins importants que les mœurs, « cette partie qui seule doit être principalement considérée, qui, seule, marque véritablement quels nous sommes et qui contre-pèse à elle seule toutes les autres ensemble ».

Dégagé des superstitions paternelles, parvenu à une merveilleuse liberté d'esprit, il garde pourtant quelques vestiges, légers mais notables, des préjugés dont son enfance a été imbue : il aime mieux être douzième à table ou quatorzième que treizième; il accepte plus volontiers une invitation pour le jeudi que pour le vendredi ; il donne son pied gauche à chausser avant son pied droit. En voyage, il lui déplaît de voir un lièvre traverser sa route, il préfère en rencontrer un qui la côtoie. Rêvasseries peu sérieuses

sans Joiilo ; il conviont qu'elles ne méritent pas plus il'attonlion que les songes d'une vieille. L'homme nouveau est au-dessus de ces faiblesses et les juge selon leur valeur. Le vieil homme, indulgent pour elles, « trouve excusable (k^ ne pas s'en défaire ». L'expérience de la vie fortifiait la défiance dont l'éducation l'avait armé coiiii-c toute espèce de « nouvelleté » ^ Selon son liumeur, « aux affaires publiques il n'est aucun si mauvais train, pourvu qu'il ait de l'âge et de la constance, qui ne vaille mieux que le changement et le remuement ». A force d'être fidèle aux institutions établies, aux usages reçus, et hostile aux corrections brusques en quelque nuitière que ce soit, il regimbait contre la réforme du calendrier et la critiquait d'une façon puérile. l']n même temps, il ne faisait pas un pas, sans forcer qiudque barrière de la coutume; ce

1. Il Jil qu'il en a vu « des eiroU très dommageables », et lui attribue tous les maux de son temps « voire ceux r(ui se sont faits sans elle et contre elle ».

conservateur, adversaire juré des chimères et des utopies, nullement disposé à renoncer aux douceurs de la vie policée, soumettait toutes les croyances, toutes les traditions, toutes les autorités à un examen impitoyable, et célébrait, comme un anarchiste, les sauvages qui vivent sans magistrats et sans lois.

Lorsqu'il commença les Essais, il regardait la mort comme le but de notre carrière, Toijjet nécessaire de notre visée. 11 répétait ce qu'avaient enseigné les philosophes antiques : « C'est le maître jour qui doit juger toute notre vie, le jour auquel se doit éprouver notre vertu. » « Je remets à la mort l'essai du fruit de mes études, disait-il, nous verrons là si mes discours me partent de la bouche ou du cœur. » En vieillissant, il change complètement d'opinion; il ne fait plus de la vie une longue préparation à la mort comme le voulaient les anciens sages. Il ii'ofTace rien de ce qu'il avait écrit sur ce

sujet, n'y cluinge pas un mot; seulement, sans précaution aucune, sans paraître s'apercevoir (le l'énormitc de la contradiction, après avoir répété, en latin cette fois, le mot de Cicéron qu'il avait mis en français, il ajoute tout tranquillement : « Ils s'en vanteront tant qu'il leur plaira, mais ce m'est avis que la mort est bien le bout, non pourtant le but de la vie; c'est sa lin, son extrémité, non pourtant son objet. » La vie doit ôtrc « à elle-même, à soi, sa visée, son dessein ». Désormais la mort ne lui paraît qu' « un quart d'heure sans conséquence, sans nuisance », et la philosophie qui nous ordonne de l'avoir toujours devant les yeux et prétend nous y préparer par des règles et des précautions, le fait songer aux médecins « qui nous jettent aux maladies alin qu'ils aient où employer leurs drogues et leur' ai'l ». Il ne croit plus qu'à l'article

1. Il (lit encore : « Si vous ne savez pas mourir, ne vous en chaillc .. nature fera exaclcnienl celle besogne pour vous, n'en enipCcliez voire soiu. ■■

72 INTHODUCTION AUX ESSAIS

(lo la mort, il soit à propos do faire preuve ou montre de constance, ni qu'il faille juger un homme et son passé d'après les faiiilesses où il peut tomber au dernier moment, quand il est usé par Fàge, par les maladies. Dans la première édition de son livre, il avait dit que, non seulement un empereur, mais encore tout galant homme, doit mourir debout; à la place de cela, (c'est une des très rares suppressions qu'il ait faites au texte primitif), il met : « En mon temps, trois des plus exécrables personnes que je connusse en toute abomination de vie, et les plus infâmes, ont eu des morts réglées, et, en toute circonstance, composées jusqu'à la perfection. »

A la fin du chapitre des prognostications, il avait parlé du démon de Socrate, non seulement sans faire la moindre critique, mais en s'attribuant à lui-même des suggestions du même ordre : « En une âme bien épurée comme la sienne, et préparée par

LE VIEIL HOMME ET LE NOUVEAU l\i

continuel oxorcicc do sagesse et de vertu, il est vraisemblable que ces inclinations quoique téméraires et indigestes, étaient toujours importantes et dignes d'être suivies... J'en ai eu de pareillcnieiit faibles en raison... auxquelles je me laissai emporter si ulib>ment et Iieureusemeiil, qu'elles pourraient être jugées tenir (|U(d(jue chose d'ins[)iration divine. » A la lin des Essais c'est précisément cela seul qu'il trouve défectueux en la vie (k^ Socrate : « ces extases et démoneries » sont « fâcheuses à digérer ».

Il n'est pas mauvais, il est même très bon parfois, qu'une page diin livre vienne corriger une autre page du mémo livre. Certaines contradictions sont légitimes, dictées par le bon sens ou par l'équité. Montaigne en a de telles et nous allons bientôt y applaudir. Celles que nous venons de voir et d'autres semblables iU''concertent, impatientent, quand on ignore comment elles se sont produites, et après qu'on en a découvert

l'explication, on reste un peu choque d'une si prodigieuse aisance à intercaler des choses qu'il est impossible de concilier avec ce qui les précède ou ce qui (Jôs suit. Puisque Montaigne tenait à amalgamer ses opinions nouvelles avec les anciennes, il devait du moins remédier au vice de son procédé bizarre, en indiquant des dates, en montrant avec soin, comme il l'annonce, le progrès de ses humeurs, en faisant voir « chaque pièce en sa naissance », en confessant une bonne fois les changements qui s'étaient opérés en lui, l'espèce de conversion qui y engendrait un tel conflit d'opinions.

Il l'a bien fait en quelques endroits et dans une certaine mesure. Il a expliqué, sans grand détail mais d'une façon non équivoque, sa résistance à l'ambition. Il a dit que l'âge lui avait rendu ce service d'amortir plusieurs désirs et soins dont la vie est inquiétée; que sa vieille âme pesante n'était plus chatouillée comme autrefois par Arioste

LE VIEIL HOMME ET LE NOUVEAL lo

elle bon Ovide; que peu économe, sinon prodigue, à vingt ans, il était tombé dans l'excès opposé vers ràgc de trente ans où il devint parcimonieux, d'une prudence honteuse et ridicule ' . Autrefois, il engageait ses bardes moins à conlre-cœur qu'il ne fait à présent brèche à la bourse favorite qu'il tient à pari.

Que na-t-il ainsi mis partout en évidence les mutations produites en lui par les années! Il ne les accuse ouvertement qu'en matières peu importantes. Les autres n'apparaissent que par le rapprochement de pages éparses, ne sont marquées que par des indications égarées à des places où on ne songe pas à les chercher. Loin de bien exposer en quel temps, en quelles circonstances, par quel travail el (|uel ell'ort le vieil

1 II culri? ici ilaiis «les JiHails aniusaiiU : il craiiil toujours île voiiir à manr|uer, s'ingénie à pourvoir par ^(^sc^vcs supcrllucs à lous inconvénients imaginaires, est assiégé île sentiments épineux el incommunicables. Va-t-il en voyage, il croil navoir jamais assez, se charge à la fois de monnaie et île crainte, ne parle de son ar^'cnl i|u'en nienson^'c. I^iis'^e-l-il sa lioile clirz lui, i|ne de soupçons!

homme s'était doublé d'un homme nouveau; loin de peindre cette dualité et les luttes qui en résultaient, il présente ses contradictions comme des écarts accidentels, des ébats éphém6res d'un esprit mobile et flottant, d'une âme incapable de se fixer; il rattache au passage d'une minute à une autre', ce qui fut TefTet des années et du passage d'un âge à un autre; il s'attribue une versatilité native, permanente, incurable, pour expliquer des variations qui n'arrivèrent que par un progrès lent et soutenu, ou bien il nie tout changement et parle comme s'il avait toujours été ce qu'il devint au terme d'une évolution tardive. A l'entendre, on n'imagine pas qu'il ait jamais eu d'autre attitude que celle qui le fit croire Gibelin par les Guelfes et Guelfe par les Gibelins; rien ne donne à penser qu'avant d'acquérir l'impartialité et la réserve pru-

1. « Je peins In passage, non un passage d'un âge à un aulrc, mais de jour en jour, de minute en minute. »

dente commandées par le bon sens, il lui liommc de parti, capable d'un excès de zèle fanatique.

Il ne serait pas laclié de passer aux yeux du ^ros public pour un être nonchalant par complexion, incapable de réformation sérieuse, dispensé d'ailleurs par un assez bon naturel d'efîort pénible pour se corriger. 11 prétend que ses opinions varient faute de conviction sérieuse, qu'il est trop mol et trop inerte pour se modilier foncièrement. N'élant pas né mauvais, il n'a pas eu à se contraindre, est resté telque la nature l'avait l'ail, puinl vicieux, point vertueux; ilne<loit ce quil peut avoir de bon qu'au sort de sa naissance; l'étude, l'apprentissage n'y sont pour rien. Il n'a aucunement su proliter d'une expérience qui aurait été salutaire à un meilleur écolier. Il doit à la fortune plus qu'à la raison d'échapper à la [)lupart des vices; son innocence ({iiil ne lient « ni deloi ni (le précepte », est accidentelle, « for-

78 INTHODUCTION AUX ESSAIS

tuitc, niaise ». Aucun art, aucune discipline n'a présidé à la formation de ses mœurs ; s'il s'était trouvé exposé à l'assaut de quelque passion tant soit peu véhémente, il n'eût pas eu la fermeté nécessaire pour le soutenir. Il se laisse aller doucement à ses inclinations sans les contrôler de prés, sans écouter « la raison trouble-fète » .

Mais tournez quelques pag;es : le voici qui parle « de débordements que son jugement accuse vigoureusement », et de vices qu'il a « soigneusement contraints et retranchés » ; ses passions ont leurs entrées violentes et âpres, il a du mal à les gouverner, aussi les redoute-t-il : il <( épie leurs circonstances, les petits vents avant-coureurs qui les annoncent; les voyant venir, il s'ap= plique à ralentir leur impétuosité, s'oppose à leur progrès, s'étudie à ne pas se laisser captiver à leur merci. Il se bande et pré= pare contre les accès de colère auxquels il est enclin. Il s'est guéi^i de ses débauches

lie iciiiu'ssc (jiii (UiL lini })ar lui déplaire (( comme elles le (levai(mt ». Il « lorgc » son àme, (jui ])lus d'iiiie Ibis relève son corps et ses chutes, se cultive en courage pour apprendre à se passer virilement des commodités qui vicnnentdu dehors. A l'occasion, pour aiguiser son appétit ou conserver sa vigueur au service de quelque action de corps ou d'espril, il « dérohe un repas », c'est-à-dire qu'il jeûne: elTort léger mais qui n'est pas d'un homme mol et inerte '. II pratique " lai't d'allaiblir par diversion » les désirs qui le tyranniseraient. De honne heure il a appris à craindre sou allure naturcdle, à contraindre sa vie, à '< la ranger pour un nouvel état », s'est avancé, non sans peine, le plus qu'il a pu, « vers la réparation et le règlement ». Il a des « raidissements sains et vigoureux », cherche à croître en patience, prudence et résolution, pndile

1. Ceci non i)lus : les médecins ni onl donné îles .ivis contre le mal de mer; il ne les suil pas « ayant accoulunié de clonipler ses dcfauls » par lui-mâmc.

des mauvais exemples pour s'amender, s'efforçant de se rendre aussi agréaljle qu'il voit (le personnages fâcheux, aussi ferme qu'il en voit de mois. Il préfère la fréquentation des gens qui le gourment, à celle des gens qui le flattent et se sent plus fier de la victoire qu'il gagne sur lui-même quand il se fait plier de plein gré sous la force de son adversaire, que tle celles qu'il peut gagner sur autrui. S'assagir est son métier et son ouvrage. Il met tous ses efforts à « former » sa vie.

Les Essais ne sont pas sans influence sur ses mœurs et sur sa conduite ; il n'a pas fait son livre plus que son livre ne l'a fait: composant et dressant cette ligure moulée sur lui, « le patron s'en est fermi et aucunement formé soi-même ». Le gain de son étude « c'est en être devenu meilleur et plus sage ».

La vérité est qu'il y eut un temps où il se laissait vivre sans songer à résister à ses

priK'liaiits, à SCS omporlomcnls juvéniles cl quo, (lo cet abandon, subsistent quelques (races ineiïaçables : il conserve une certaine induliicnce pour une vie peu ordonnée et sans discipline, jusque dans l'àj^e où il se réi^ente avec une constante fermeté et une admirable vigilance. S(don les beures, il a pu s(! présenter tantôt sous une forme et lantiM sous Tautre. Il n'indique pas la raison de ce contraste, mais il ne chercbe pas à la dissimuler; de l'image confuse qu'il a tracée, deux images peuvent être dégagées aisément, toutes deux vraies et fidèles, celle de la jeunesse livrée à ses instincts, tumultueuse, dissipée, sans frein et sans règle, et celle de Tàge mûr, du solitaire converti, composé et soumis à la règle.

A d'autres égards il est beaucoup plus diflicile de discerner ce (jui fut origin(d de ce (ju'onl amené les années, les circonstances. 1 apprculissage ; nous ne démêlons les traits accident(ds et tardifs des traits pri-

mitifs, nous ne faisons bien la part de l'homme ancien et celle de Ttiomme nouveau, qu'à condition d'être très attentifs et de nous tenir soigneusement sur nos gardes.

Page 1