‹ Introduction aux essais de Montaigne (volume 4)Chapitre 22 sur 40 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

ÉGOISME ET INDIFFÉllENCE

La tiédeur, le détachement de toutes choses, Tégoïsme, parfois même une prudence qui ressemble fort à la. lâcheté, s'étalent dans les Essais naïvement, sans vergogne, avec une sorte d'clTronterie. En maints endroits, Montaigne paraît bien décidé à ne vivre que pour lui, à passer à tout |)rix la lin de ses jours en repos, sans agitation et sans trouble quoi qu'il arrive, uniquement occupé de son bien-être, ramenant à lui toutes ses pensées et ses intentions. Il se dénoue de la société, ne s'inquiète aucunement des autres, se défend de toute liaison qui l'attacherait à eux ; il pro-

fesse qu'il faut n'épouser que soi, ne viser qu'à son contentement, n'avoir de but que le plaisir ou tout au moins une exemption, aussi complète que possible, de soucis et de peines. En mourant, il ne regrettera rien ni personne parce qu'il ne tient à rien ni à personne. Il s'est « dépris du monde universellement ». Il ne blâme pas, il a l'air d'approuver les gens qui disent que le sage ne doit rien faire que pour lui, attendu que « seul il est digne pour qui l'on fasse », que c'est injustice qu'il se hasarde pour le bien public et mette la sagesse en péril pour les fous. Le grand point, l'étude capitale, est de « passer à son aise ». S'il n'y a pas d'autres moyens d'éviter les coups, Montaigne est décidé à prendre une fuite humiliante ; il est prêt à se cacher « fut-ce sous la peau d'un veau », et le meilleur jeu qui s'offre à lui, il l'accepte, si peu glorieux et exemplaire qu'il puisse être.

Au moment oii je transcris ces lignes, je

lÎGOÏSME tT INDIFKKUENCE S,"»

me souviens que Bacon dit exactement le contraire : it is a poor centre of a maris actions^ himself; ce n'est point une raison pour croire à son désintéressement. Je ne crois pas diivaulage à l'égoïsme de Montaigne. La façon dont il parle, Taccent de son discours, décèlent d'autres sentiments que ceux qu'il alTecle ; il adopte un rôle et l'ellort que ce rôle lui coûte, prouve ([u'il n'est pas arrivé, (ju'il n'arrivera jamais à l'apathie morale dont il se llatte. 11 me l'ait penser à ces acteurs qui, immobiles dans un coin de la scène, chantentà pleine voix : « Marchons en silence. »

Un véritable égoïste ne se tient pas en garde contre « raffection immodérée dont nous nous chérissons », n'a pas besoin de se prêcher l'indiiïérence et de s'exhorter au détacheuienl; il ne connaît pas les « pensements fâcheux » de Montaigne, ne s'afllige pas do l'indigence et oppression du pauvre peuple, ne s'émeut pas des (juerelles qui

divisent son voisinage, n'est pas réduit à employer toute sa force pour s'opposer aux aiïections qui le distraient de lui « et attachent ailleurs ». Montaigne a une sensibilité nullement mélancolique mais profonde, il se laisse tenter par l'inclination, par un mot, par un bon visage ; il ne pleure gufre des maux dont il est témoin, mais s'adonne volontiers aux petits et aux faibles par naturelle compassion qui peut beaucoup sur lui, « par merveilleuse lâcheté vers la miséricorde et la mansuétude ». 11 ne sait pas repousser les caresses importunes de son chien; le gémissement du lièvre expirant lui gâte le plaisir de la chasse. Il a môme un certain attachement aux arbres et aux plantes, parle d'un général devoir d'humanité qui s'étend jusqu'à ces êtres inférieurs. Son égoïsme voulu, factice, de mauvais aloi, n'est pas de l'égoïsme et pourrait bien être tout le contraire.

Alceste déteste-t-il le genre humain au-

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tauL qu'il le pense? Certaine misanthropie n'est faite que d'affection déçue, du regret que laissent les amitiés rompues et les amours trompés, de môme qu'une certaine arrogance ne vient (jue d'une grande défiance de soi-même et sert à masquer une timidité secrète. Ne serait-ce pas pour avoir trop aimé et de peur de trop aimer encore, que Montaigne s'enveloppe tant d'indilTércncc? Il s'était « harpe avec trop grande laim )) aux liaisons qui revenaient à son goût; il y renonça, ou plutôt essaya d'y renoncer à cause «les soulTranccs qu'elles lui causaient. 11 se détacha parce qu'il s'était trop étroitement allaclié, s'arma d'insensibilité parce qu'il avait une sensibilité excessive, garda le silence parce qu'il était « langagier », se retira et renferma en lui, se lit solitaire, « farouclie, insociable », parce qu'il était extrêmement ouvert, sociable, " tendre par nature ».

Comme il se tenait à l'éearl, ()pj)osant à

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tous les partis une même défiance et une égale sévérité, on Ini reprocha (Uôtre dédaigneux, froid, inerte. Les badauds et les écervelés, qu'une lutte odieuse divertit ou affole, croient insouciant l'homme qui, plein de douleur, de dégoût, détourne ses yeux de maux auxquels il ne peut rien. Montaigne n'eût pas été embarrassé pour « rembarrer » ses censeurs ; mais lui-même arrivait par moments à s'attribuer une singulière froideur d'opinions, à se trouver pesant, mol, endormi, et à se persuader qu'il ne s'intéressait plus à rien de ce qui se passait autour de lui. Aux motifs qui l'avaient décidé à s'isoler, d'autres, encore plus graves, s'ajoutaient d'année en année.

Il y a un peu d'imprudence à décider qu'une époque est pire que les autres. Les comparaisons de ce genre pèchent toujours par quelque côté. Pourtant, on ne risque guère de se tromper, en disant que l'époque où s'écoula la seconde moitié de la vie de

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Montaigne, est la plus Iris le el la plus répugnante de notre histoire. ELiennc Pasquier, qui s'y connaissait, ayant longtemps et bien étudié les vieilles chroniques, déclarait que c'élail le temps le plus misérable et calamiteux qui oncques eût été. Les premières années du xv'' siècle méritent seules de lui être comparées'. Chateaubriand, dacctjrd avec Voltaire sur ce point, dit (|iril se passa alors «des choses qu'on n'avait point encore vues en France et qu'on ne reverra jamais ». La France était « la i'able des nations », sa ruine semblait presque irrémédiable et les bons citoyens souhaitaient son salut plus qu'ils ne l'espéraient-. Les lois faites pour le remède du premier mal servaient de prétexte et d'excuse à toutes sortes de mauvaises entreprises; leurs prétendus défenseurs donnaient eux-mêmes rexemplc do la rébellion contre elles. « Vraies écoles

1. 1,0 rapproclicment est inilii|U(' dans la Mrni/tpri:, pai' d'Auliray.

2. Voir les Discours de l.a Noue et la dédicace de de l'icsues.

de trahisons, d'inhumanité et de brigandage », les nombreux partis qui divisaient le royaume, se valaient tous ' : la justice qui pouvait s'y trouver à l'origine, n'était plus qu' « ornement et couverture », elle était « bien alléguée, mais ni reçue, ni logée ». La méchanceté prenait avec le congé des magistrats le manteau de la vertu. Le zélé religieux faisait merveille pour seconder la pente des gens vers la haine, la cruauté, l'ambition, l'avarice, l'indiscipline ; ceux qui avaient pris la religion à gauche, ceux qui l'avaient prise à droite, ceux qui en disaient c( le noir », ceux qui en disaient « le blanc », l'employaient pareillement à leurs violentes entreprises, s'y conduisaient d'un progrès si conforme en débordement et en injustice, qu'ils rendaient douteuse et malaisée à croire la prétendue diversité de leurs opinions. La faction des Guises devenait

1. Au complo (In Pasquier, il y on avait trois ou i(uatrc rien que dans la LiL'uc.

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peu à poil cette Sainlc-Ligue qui allait adopter et propager avec une « horrible impudence » ' les maximes révolutionnaires émises par quelques protestants exaltés. Qui eût tiré des armées ^ ceux qui marchaient par le seul zîile d'une affection religieuse, et encore ceux qui regardaient seulement la protection des lois, n'en eût su bâtir une compagnie de gens d'armes complète.

Des témoins tels que Cheveruy, qui, en parlant de son maître, aimait mieux dire le bien que le mal, n'ont pu dissimuler le dégoût et la haine que Henri III excitait en renouvelant les plus monstrueux excès d'IIéliogabale.

Montaigne essaya d'assister sans troubh»

au spectacle de « notre mort publique », de se maintenir « aux présents brouillis en équanimité et pure indifTérence ». Gicéron avait commencé par parler do môme en

I. I^c passage où ceci se Irouvc n'a ])aru i|ue ilaiis l'i'-ililioii iloiiii('i> par Mlle ilt- Gournay, en IbOS.

1. Montaifrne a mis plus lard : •' Do l'arrni'c rnOnic lô^ilimo ".

voyant crouler la République romaine. Je ne sais pourquoi Montaigne ne le remarque pas et ne cite pas les lettres à Atticus, où ses propres sentiments sont habillés en beau latin : Fétude, les livres, le commerce des Muses, la philosophie consolent de tout; la douceur de vivre à la campagne, les occupations privées et domestiques rendent Cicéron insensible aux malheurs de Rome, il a l'espriL tranquille, ne s'afflige plus de rien, nulliis dolor nie angit. En fait, il est désolé et en convient : Jiec sine sf/niino scribo dolore; doleo ac miri/tce qiiideni^ écrit-il dans les lettres qui suivent immédiatement celle oi^i il se vante de son indifférence [adiaphoria). Montaigne n'a pas avoué son chagrin d'une façon aussi ouverte. Il assure que, pendant les guerres civiles, il ne songeait qu'à sauvegarder sa liberté d'aller et de venir, se tenant bien à l'écart par poltronnerie. Nous savons que cela n'est pas vrai ; nous savons que dans les cas trop rares où

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