‹ Introduction aux essais de Montaigne (volume 4)Chapitre 23 sur 40 · EGOÏSME ET INDU' FIUIENCE · texte numérisé non relu

EGOÏSME ET INDU' FIUIENCE

Ton voyait claironiont ce qu'oxigoail riiilrrtH du pays, par exemple en l.")74, pour concourir à la défense de Bordeaux, il a, sans hésiler, couru au service de la bonne cau-;e et bravement payé de sa personne. En plusieurs traverses dangereuses, il marcha tète levée, d'un pas ferme, et par ses mâles conseils, son attitucb' iiardie, écarta des dangers devant lesquels son entourage reculait. S'il avait toujours observé une neutralité stricte, il n'eût pas été mené prisonnier;! la Bastille par les Ligueurs, en 1588. l'^nviron dix-luiit mois après la publication des premiei's livres des Essais^ il fut élu maire de Bordeaux. Il était hors de France depuis plus d'un an, n'avait rien fait pour être nommé (il n'accepta la maii'ie que par ordre du roi); les Bordidais l'auraient-ils choisi, s'ils l'avaient connu pour un luunme mol, inerte, indifférent ? l/auraient-ils réélu deux ans |)lns l;inl ? '

1, On a (lit que, lors de la poslo. il maïuiiia à srs devoirs. Il sérail

Il finira par dire : « La plus honorable vacation est de servir au bien public et d'être utile à beaucoup. » Il laissera voir qu'il n'est pas de ceux qui parviennent à regarder sans émotion la ruine de leur pays ; il conviendra que « pour les âmes communes » au nombre desquelles il se met, « il y a trop d'effort etde rudesse à cela », et il embrassera le parti de Henri IV de « si pleine affection » qu'il sera prêt à vider sa bourse pour lui. Bien avant d'en arriver là, il verra déjà les succès de ce prince de si bon œil qu'il se croira tenu de s'en accuser à confesse ' .

(aeile d'établir iju'il a, non sculeincnt rempli tous ses engagoineiits, mais tenu plus qu'il n'avait promis ; qu'il n'a licn né};lig(^ « de ce ((uc son devoir exigeait de lui ;i lion escient » ; qu'il n'a pas lui Bordeaux à cause de la peste, car cliez lui, à Montaigne, l'air, ordinairement très pur, était « empoisonné » connue à la ville ; qu'il so crciyait, par tempérament, peu sujet à la contagion, no redoutait pas la mort et l'a prouvé plus d'une l'ois. Mais je me borne à ce qui me paraît indispensable pour enlendre convenablement les Essais. D'ailleurs, une bonne partie de ce <iue j'aurais à dire sur ce point, a été dil<; par M. Bonnel'on.

1. Nous savons cela par une lettre qu'il écrivit à Henri IV, en Ij'JU. — Ouel événement rendit légitimes ces vœux formés en un temps où ils ne l'élaient pas ? 11 ne peut être ici question de la conversion de Henri IV au catliolicisme puisqu'elle est postérieure à la mort de Montaigne. La mort de Henri III ? Mais Henri de Navarre avait des droits à la couronne bien aujiaravant ; il était l'héritier présomptif du trône depuis la mort du duc d'Anjou. Il semble donc que c'est en 13SI que Montaigne n'eut plus à entretenir son confesseur de son inclination vers le prince liOrélique. Dès 1377, il était gentil-

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Tenir son affection immobile et sans inclination aux troubles de son pays et en une division publique, il ne le trouvait « ni beau ni honnête. Gela peut être permis aux troubles des peuples voisins, ce serait une espèce de trahison de le l'aire aux propres et domestiques affaires auxquelles il faut nécessairement prendre parti ». 11 avait résolument pris parti quand il s'exprimait ainsi, et c'était en effet pour tous les bons Français un devoir de le faire alors ; dix ans plus tôt, il avait le droit de s'isoler. « {^'abstinence de faire est parfois, comme il le dit, aussi généreuse que le faire » ; il y a des heures malheureuses oiî l'impartialité, le bon sens, imposent l'inaction à ceux auxquels elle est le plus pénible. Dante, qui n'était pas un tiède, s'est fait absoudre par son aïeul, Cacciaguida, d'un (li'laclienienl pareil à celui de Montaigne : A te fia hellu averti fatia parle per te stesso.

Iioniiiic ordinaire (le sa Cliaiiibro; li ii' rerul à Monlai;.'iie en liécoinbre IciSi el en oclobte 1087.

A Finstant môme où il se dit prêt à porter facilement, au besoin, une chandelle à saint Michel et une à son serpent, il n'en est pas moins décidé à suivre le bon parti jusqu'au feu. Il ajoute : « Exclusivement si je peux )), restriction qui n'a rien d'égoïste; ce n'est môme pas une restriction, c'est un vœu compatible avec le patriotisme le plus sincère et le dévouement le plus absolu. Il consent que sa maison (( s'engouffre avec la chose publique si besoin est ». Une émotion contenue perce dans ce qu'il dit de la France, « pauvre vaisseau que les vents, les flots, le pilote, tirassent à si contraires desseins ». Au fond, dans son prétendu égoïsme et son insouciance affectée, il y a bien moins d'amour de lui-môme que de dépit, de mépris, d'indignation.

Ses jugements sur certaines actions suffiraient pour réfuter tout ce qu'il dit de son indifférence.

Les dons merveilleux qui mettent César

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si Tort au-dessus de tous les personnages qu'onlui a comparés depuis dix-neuf siècles, sont célébrés dans les Essais à plusieurs reprises ; il a séduit Montai j;ne comme il séduira toujours quiconque l'approchera.

Mais Fambition qui le porta à un attentat contre les lois de sa patrie, a fait de lui « un voleur public, un brigand » dont la mémoire est « abominable aux ii'ens de l)ien ». Montaigne a « attaqué cent quendles » pour la défense de ses meurlriers.

Quelle joie, au contraire, en présence d'un noble sacrifice ! Quels élans, quels accents superbes! Comme il admire ces morts glorieuses dont Pascal sera si peu touché, ces défaites triomphantes préférables à toutes les victoires ! Ecoutez ses trois contes très véritables, « au moins aussi plaisants que tous ceux (ju'on forge à [)laisir », son récit vraimcul épi<|U(' de l;i iinul du roi de. Fez, l'éloge d'Aria, ridui de Pauline, les louantes des siècle> où la vieille llouie fut

libre'. Entendez-le s'indigner de voir obscurcir la gloire des belles actions par des interprétations viles : la môme peine qu'on prend à les détracter, il la prendrait volontiers « à leur prêter quelque tour d'épaule pour les'hausser », et ne trouverait pas mal séant si en leur faveur nous nous laissions transporter par la passion.

Il ne se sent pas de force à atteindre au niveau des héros qu'il révère; la vie de Régulus est trop haute pour lui. 11 convient du moins que le sort de Torius Balbus, mort en bataille, les armes à la main, pour la défense de son pays, est selon sa portée et son désir, et qu'il adviendrait « volontiers par usage à une telle iin ».

A l'endroit oii il raconte que son père avait été beaucoup trop absorbé par les tracasseries municipales, il n'admet pas

1. Lisez aussi le récit emprunlû à Tilc Livc^ cli. 27 du t. II : il ne lienl guère au reste du chapitre, Montaigne en convicnl, mais " un beau trait est toujours de saison >>. L'excuse est mauvaise, elle n'est pas d'un homme froid.

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qu'on nous ordonne do nous détourner et distraire de nous, d'aimer « trois, quatre, et cinquante degrés de choses avant nous », et finit par déclarer qu' « aijandonncr le sainement et gaîment vivre pour se sacrifier aux aulres » est un [)arli « mauvais et dénaturé ». Si vous en reste/, là, Montaigne est un franc égoïste; continue/ à lire : « Je ne veux pas (ju'on refuse aux charges que l'on prend, rattention, les pas, les paroles, la sueur et le sang au besoin, non ipse pro caris ani/cis ont pnli-ui tiniidiis juvire o. Tout ce qui! |)rélen(l, (ù'st, ainsi <|iie la suite l'explique, qu'il faut rester de sangfruid, éviter le zèle a^(nlgle, >< se donner à autrui sanss'ôtcr«à soi ».

Lorsque j'ai dit et redit qu'eu lisaut Voltaire, il convient de regarder si certains passages ne sont pas tempérés ou corrigés par ce qui vient api'ès. j'ai été uu peu raillé. Au risque de l'être de nouveau, je réj)ète : Tournez la page.

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J'ajoute: cherchez les dates. Ce n'est pas inutile pour Voltaire; pour Montaigne c'est indispensable.

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