CHAPITRE VII
SCnPTIClS.ME
Le scepticisme qu'il ariielie est plus sérieux que son égoïsme. Si l'on a une certaine générosité, on ne saurait devenir vraiment égoïste, tandis qu'on peut, en certains cas, sans être le moins du monde» enclin au doute, y tomber et s'y enfoncer.
-Montaigne avait eu des convictions aveugles, des excès de zèle ou même de fanatisme. Quand sa lirrc iKuiuételé l'eul tiré de la voie mauvaise, reconnaissant ([u'il s'élail trompé souv(>nt et avait, « non une fois, nuiis cent, niais mille <», embrassé de toute sa croyance des choses (juc depuis il avait trouvées inexactes, il ap|)ril à se délier des
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créances lémorairos, de sa « touche fausse », (le sa « balance inégale etinjnsLc », à réviser ses jugements inconsidérés, à donter. Il s'y appliqua par probité, par besoin de s'aiFrancliirde préjugés tyranniques, par une sorte {\(\ re\:anche contre sa jeunesse trop crédule, de même qu'il s'était exercé à régoïsmc pour se soustraire à une sensibilité trop vive, mais aussi par divertissement, pour le plaisir d'envisager toute chose sous ses aspects multiples, de remarquer la diversité et la discordance des opinions humaines, la fragilité de démonstrations présentées comme irréfutables, FelTroyable légèreté avec -laquelle des gens éclairés adoptent les idées qu'il serait le plus nécessaire de soumettre à un sévère examen.
Il avnit pris en aversion le sot dogmatisme « qui ne nous permet pas d'ignorer ce que nous ignorons eneiïet», « l'arrogance importune et querelleuse qui se fie toute à soi ». Il rechercha en chaque matière le pour et
lo contre, soutint les antithèses de thèses incontestées et incontestables, et se fit un jeu (le h's adopter à hi façon (h^s anciens sophistes. « Maintes fois, dit-il, comme il m'advient de le faire volontiers, ayant pris pour exercice et pour ébat à maintenir une opinion contraire à la mienne, mon esprit s'appliquant et se tournant de ce côte-là, je m'y attache si bien que je ne trouve plus la raison de mon premier avis et que je m'en dépars ».
Le vieil homme était crédule, le nouveau l'ut plutôt incrédule. Montaigne eut certainement un accès de scepticisme, très sincère, très violent, préparant à Pascal, avec la joie de voir humilier la rais(jn humaine convaincue d'une intirmité incurable, le regret de ne pouvoir aimer de tout son cœur le ministri» d'une si grande vengeance.
O'ite crise dura tout juste le temps de goûter l'ivresse du doute sans en éprouver les angoisses. Montaigne n'était pas d'un
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tempérament à demeurer longtemps pyrrhonien.
C'est ici surtout qu'il mérite le reproche d'avoir présenté comme originel et permanent ce qui ne fut qu'accidentel et passager.
En 1570 il écrivait à M. de Mesmes que c'est une des plus notables folies humaines que d'employer la force de notre entendement à choquer et ruiner certaines opinions reçues, de prétendre ne recevoir et ne loger rien que mille fois balancé au plus subtil de la raison, de s'ébranler l'âme d'une assiette paisible et reposée, pour en somme, après, une longue quête, la remplir de doute et d'inquiétude.
Si, contre toute vraisemblance, un petit nombre d'annés après, il ne se souvenait pas qu'il était arrivé au libre examen par un apprentissage très récent, il devait se dire au moins qu'il était sorti du pyrrlionisme, que douter volontiers, souvent et beaucoup, se délier des jugements hâtifs, des formules
ctroilcs, des théories ambitieuses, mettre en question les propositions non vérifiées, multiplier les précautions contre l'erreur, ce n'est point du tout être sceptique. Il n'a pu s'y tromper. Ses doutes et sa devise : Que sais-je? ne rempèchaient pas de croire à beaucoup de choses très fermement, d'une foi phMne et vive, « de toute sa croyance ». Four en donner des preuves, nous n'avons que l'embarras du choix.
Il connaitla « justice en soi, naturelle et universelle, autrement réglée et plus noblement que n'est cette autre justice spéciale, nationale, contrainte au besoin de nos polices»; en accusant celle-ci, que borne une montagne ou un ruisseau, il entend « non pas injurier une noble vertu, mais seulement condamner l'abus et profanation de ce sacré titre ». Il n'est jamais arrivé à cette perfection d'habileté et galantise d'esprit de confondre la raison avec l'injustice et mettre tout ordre et régie en risée. Il oppose
aux règles de sa paroisse celles du monde;
aux petites règles feintes, provinciales, par- 1 tisanes et fantastiques, auxquelles on tient
d'autant plus qu'elles sont particulières et
j incertaines, les lois « universelles, indubi-
' tables ». Il veut arracher le masque des
j choses défigurées par la barbe chenue et les
\ rides de l'usage, « pour les rapporter à la
: vérité et à la raison w. Il ferme l'oreille à la
/ voix de la foule, mère d'ignorance, d'injus-
I tice et d'inconstance, à la confusion de
I bruits, de rapports et d'opinions vulgaires, aux guides dévoyés qui ne proposent qu'une lin llottante et vagabonde, il va « constamment après la raison ' ».
Si l'homme est impuissant à discerner le vrai du faux et condamné irrémédiablement au doute, qu'importe qu'il ait des préjugés, (|u'il soit nsservi à l'empire de la coutume ou
I, 11 paraît i|u';i l'ondroit où il veut qu'entre les divers jugements l'enfant choisisse s'il peut, sinon ilenicure en doute, il avait ajouté : Il 11 n'y a i[ue les fols certains cl résolus », mais i|u'ensuilc il a rayé celle addilion
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que sacroyanco soit contournable comme une p:irouettc? Y a-l-il lien de plaindre et de goiirmander ccmix (jiii ne pensent pas par euxmêmes, qui se (rainent sur les traces des autres, et qui nuiuiuam tiiteUe suie finnl? Faul-il attacher tant d'importance à ce que l'enfant « fasse tout passer par rétaniine et ne \i)^o rien en sa tète par autorité? »
Rappellerons-nous ici les paroles généreuses, les discours enthousiastes que nous avons déjà cités? On n'en Unirait pas do montrer tout ce qu'il y a (hins les Essais d'affirmations viriles, de convictions énergiques.
Après avoir dit (juc la licrlé de ceux cjui attribuent à l'esprit humain hi capacité de toutes choses, avait causé chez d'autres, i)ar (h''pit et émulation, cette opinion ({u'il n'est ca|)ahle de rien, Montaigne ajoute : « Les uns tiennent en l'ignorance cette môme extrémité (|ue les autres tiennent en la science, ahn qu On ne puisse douter que l'homme soit
immodéré partout. » Le jour où il écrivit ces lignes, n'était-il pas lui-mcine revenu des deux extrémités qu'il avait tenues l'une après l'autre? Ne prononçait-il pas la condamnation non équivoque du pyrrlionisme en môme temps que celle du dogmatisme?
Il Unit, en etlet, par se reconnaître « une capacité naturelle de trier le faux et le vrai » et « des imaginations fermes et générales » qui, par manière de dire, étaient nées avec lui.
Pourquoi donc, au lieu d'exposer ses lecteurs à de fausses interprétations presque inévitables ', ne pas montrer franchement les trois phases qu'il avait traversées? Pourquoi ne pas avertir en bonne place, de manière à se faire entendre par tout le monde, qu'après une jeunesse facile à abuser, il avait été atteint d'un scepticisme intense, qu'il s'en était guéri, et que désormais il se trouvait tout à la fois capable de