‹ Introduction aux essais de Montaigne (volume 4)Chapitre 25 sur 40 · Nous y reviendrons au cliapitre IX · texte numérisé non relu

Nous y reviendrons au cliapitre IX

douter et (le croire, résolu à ne pas se payer de mots, à lie pas être dupe d'apparences scduisaiilcs ou d'arguments subtils, mais en môme temps très l'erme dans les opinions mises à l'épreuve et très décidé à les défendre?

C'est qu'il ne tenait point du tout à ce que celaapparùtd'unefaçon trop nette. Son passé, raconté avec quelque détail, pouvait donner lieu à des réllexions et à des rapprochements qu'il ne se souciait pas de provoquer. 11 lui convenait encore moins d'atténuer l'impression produite par ses discours sceptiques; joints à sa manifestation d'égoïsme et d'iiidilTéreiice, ils lui donnaient une liberté et lui permettaient des hardiesses qu'un langage trop différent aurait rendues presque impossibles. Sans parler des dangers auxquels une prudence moins grande l'eût exposé, et dont le premier eût été la condaiiinalion de son livre, nous pouvons dire qu'il a cherché à rendre ses opinions plus accep-

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tables, moins choquaiiles cl scandaleuses, en les produisant comme les fantaisies fugitives d'un esprit flottant, mobile, incertain On ne se raidit guère contre un homme qui n'affirme rien, qui répète à chaque instant qu'il va « trouble et chancelant », qu'il ne propose que des doutes et que l'ignorance est sa maîtresse forme. On ne marchande pas à un sceptique l'indulgence qu'on refuserait à un croyant.

Rabelais, avec son os médullaire, fait travailler les imaginations et excite à chercher dans son livre plus encore qu'il n'y a mis; abusant de la boulïonncrie, il avait à craindre qu'on ne prît Gargantua pour (( une œuvre simplement plaisante ». C'est le mot de Montaigne et ce fut longtemps celui de Voltaire.

Montaigne, au rebours, ne veut pas convenir que les Essais sont très sérieux et do grande conséquence. Sa « bonne foi », admirable en tout le reste, ne se retrouve

plus dans ce ({iril dit de ses inloiilions. Il allirmo en l,-)80, réimprime, sans uiicun correcUr ', en 1588, ({uil se propose iiniquemenl une lin doniesli([ue et privée. Non, il en a depuis longtemps une autre toute différente, nullement vaine et frivole: à couvert sous une étiquette modeste, sous ses contradictions, sous son manteau d'insouciance égoïste, surtout sous sa balance indécise et sa devise sceptique, il exécute impunément un dessein inavoué.

1. 11 no clianjjo, dans l'avis au leclcur, i|uc la dalo ol quelques mois iiisiguinauls.

CIIAIMTIII': VIII

LE thoisieml; dessein

L'action lui semblait le meilleur emploi, le vrai but de l'existence, la principale raison (le vivre, sinon la seule. Il avait pu y renoncer à l'beure où il se relirait aux champs dans un acct's de découragement passager. Il était incapable d'une abdication définitive et complète.

Jamais, sans doute, il n'a imaginé qu'en écrivant il agissait d'une manière bien autrement efficace que la plupart des hommes d'Etat et des capitaines dont il admirait les talents et enviait le rôle; il n'a pas prévu qu'un jour viendrait où les batailles et la diplomatie de son temps n'intéresseraient

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qu'un pulilic do plus en plus restreint, tandis que son livre aurait un nombre toujours croissant de lecteurs ^ Mais il comprit qu'à défaut du genre d'action qu'il préférait, il lui était permis, du fond de sa solitude, d'en exercer une autre très sérieuse et tr^s digne de lui.

Il avait écrit d'abord pour se distraire de cogitations importunes, puis pour se rendre compte de lui-même ; il voulut enfin être utile, éclaircir et rendre plus ferme le jugement de ceux-là môme à qui il disait qu'il n'avait aucune considération de leur service, libérer et fortifier les âmes liées et contraintes, tellement assujetties aux cordes qu'elles semblaient incapables d'une allure franche "". Désormais il ne se peindra plus

1. Il loge les Essdis •< l'oil inconslammeiil cl ilouleusenieii(, taiilôl bas, tantôt haut ». Mais lors môme (|u'il les loge haut, il ne paraît pas soupçonner la fortune (|u'ils ont eue. S'il l'avait pressentie, n'aurail-il écrit f|ue « quand une trop lâche oisiveté » le pressait?

2. La préoccupation d'être utile est marquée explicitement en Lien des places : « Ce qui me sert à moi peut aussi servira un autre... S'il me messied à moi, comme je crois, n'importe, il peut ôlrc utile à quelqu'autre », Ce souci grandit avec les années : comparez l'édition de lîiKO à celle de 1588 ; voyez principalement le début du chap. 8 du

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pour le plaisir de se peindre; il profilera au public par la peinture de ses travers et se fera éviter. H dira ses humeurs et ses fantaisies moins pour les confesser que pour critiquer celles des autres. En signalant les imperfections qu'il trouve en lui, il espère que <( quelqu'un apprendra à les craindre », que l'excès de sa licence émancipera ceux (juCllc choquera; il souhaite (ju'aux dépens de son immodéralion ils soient « attirés jusqu'au point de la raison»; il enseigne, donne des conseils, des préceptes, inflige des corrections ', fait entendre aux gens les vérités qui leur sont désagréables, bat « leurs oreilles des mots qui leur sont fort ;i contrecœur », met les vanités humaines « en chemise » et« les foule aux pieds ». Que de fois, étant marri de quelque chose qu'il ne pou-

livrc III. — C'est pciil-ôlrc une ilos raisons pour lcs(|uelles il ne s'est pas peint d'une façon complèle; pressé (ra;,'ir, il songea moins à acliovor son iniagc qu'à donner <ies lerons et tourna en ciiseignenient un livre (|ui ne devait ôlre i(u'un porlrail.

1. '< Je vcuv vous apprendre... Je vous conseille... Conduise/.-vous. .. On ne corrige pas celui qu'on pend, on corrige les aulrcs par lui, je fais de môme »,

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vail reproiulro à découvert, il s'en est, dans son livre, « dégorge non sans dessein de publique instruction »! Son humeur militante, apaisée ou contenue un instant, s'est réveillée; il ne saurait, avec Philinthe, prendre tout doucement les hommes comme ils sont, ni s'accoutumer à soutTrir ce qu'ils font. Il a des antipathies, des mépris, des blâmes, des indignations à exhaler. Il proche, réprimande, accuse, condamne; il fait avec la plume la guerre qu'il ne peut faire avec" l'épée.

Ici encore éclate le contraste entre le vieil homme et le nouveau : l'âge, la retraite, l'étude, ont apporté le sangfroid et l'indulgente aptitude à tout comprendre ; la vivacité des sentimenis, Fimpétuosité et la fougue premières persistent pourtant et s'épanchent en termes qui vont souvent jusqu'à une extrême violence.

Chef-d'œuvre de polémique dont il n'existe probablement pas d'autre modèle : il a su

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loul à la fois 110 perdre aucun des avaiitages attachés à la parfaite modération, et se permettre les censures les plus amères, les invectives/^les plus virulentes. Assurément, lorsqu'on a fréquenté un peu ses contemporains, on ne le trouve pas trop sévère pour eux, mais s'il nVst pas injuste, il n'est pas indulgent non })lus. Il [trélend préférer riiumeur de Déniocrite à celle d'Heraclite « non parce qu'il est })lus plaisant de rire, mais parce qu'elle est plus dédaigneuse et condamne plus qu(> Tautre... Les choses de quoi on se moque, on les estime sans prix ». Cependant, il se fâche au moins aussi souvent qu'il rit; il est content de fustiger, de penser que « les verges s'impriment encore mieux en papier qu'en la chair vive ' ». Il ne compte pas hcaucoup sur elles pouricformer ceux à qui il les administre, mais ils seront châtiés, il aura protesté contre leur

1. Ailleurs il (lit : " H faut fouellcr ceux-ci... ». El encore : " Ils veulonl être foucllfs ».

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« bassesse il'cimc «, leur « ànerie insupportable », leur « bestiale stupidité », il aura pleinement manifesté son dégoût et sa réprobation.

Après avoir lu Guichardin, qui, « de tant d'âmes et effets qu'il juge, de tant de mouvements et conseils, n'en rapporte pas un à la vertu », il se demande s'il n'y a pas là quelque exagération; mais lui-même n'a pas trouvé les gens de son époque moins vils ni moins repoussants. Il n'en connaît pas qui soient dignes d'une véritable admiration; il y a bien un La Noue qui garde bonté et douceur de mœurs et franchise, mais il est à peu près seul de son espèce, les autres, tous bien médiocres, ne sont pas, même les meilleurs, exempts de déguisement et de mensonge ^ Les mœurs sont si merveilleuse"

1. Monlaignc a un mol de rogrol pour le « gpiilil monsieur de ['ibrac ». l'iusieurs commenlalcurs ont fait remarquer qrio ce gentil monsieur était auteur d'une apologie de la Sainl-Bartliélemy. (jue l'on l)renne la peine qu'ils auraient dû prendre ; que l'on reclierclie lècrif de Pibrac. 11 est curieux et je regrette de n'avoir pas la place de l'analyser ici. En l'examinant, on verra s'il justifie l'ironie des commentateurs et si c'est là une apologie de '.a Sainl-Bartiiélemy.

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