‹ Introduction aux essais de Montaigne (volume 4)Chapitre 26 sur 40 · I.i: IKOISIKMI:; DKSSLIN" ï l · texte numérisé non relu

I.i: IKOISIKMI:; DKSSLIN" ï l

luciit corrompues, ce siècle est loUcnicnl dépravé, qu'on est oslimé vcrlucux à l)Ou marché et que « qui uesl parricide et sacrilège est réputé iumime di\ bien cl d'iioniieur ». Les exemples (riuhuniauilé et de déloyauté qui « témoignent de tant de làclu'té et de faiblesse de cceur », ne sont l)as rares, on n'en compte j)as « trois ou cent; l'usage en est commun et reçu à un point qui ne se peut concevoir sans lioi'reur ».

Parfois, il renonce à guérir les gens de leur attachement aveugle pour des opinions absurdes, malsaines, et se borne à les railler ; ils n'ont, après tout, rien de mieux à faire que de garder leurs préjugés, étant incapables d'un jugement meilleur : « La vue grossière de ce siècle si faible ne saurait arriver jusqu'à la vérité » ; ils ne sont dressés qu'à l'emprunt, le mal n'est pas grand, car ils ne sauraient choisir pirement que par eux-mêmes. Plus souvent, au contraire,

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il entreprend de les convertir, il leur fait honte de la servilité avec laquelle ils adoptent des opinions toutes faites, de la lâcheté qui les enchaîne aux vieilles routines et les tient rampants dans l'ornière. Il ne se lasse pas de leur répéter : Ne logez rien en votre tête par simple autorité et à crédit, apprenez à penser librement, à ne pas vous traîner sur les traces d'autrui ; secouez hardiment et vivement les fondements ridicules sur quoi les fausses opinions se bâtissent. Même quand il s'agit de décisions de son père chéri, il ne veut pas que comme les grues, on suive toujours ceux qui vont devant ; il s'insurge contre les ordonnances impérieuses et déraisonnables, le furieux et tyrannique visage de la coutume que nous n'avons pas seulement la liberté de regarder en face.

Les sujets sur lesquels sa polémique s'est exercée, sont innombrables. Nous avons vu comment il traitait les fauteurs de guerre

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civile, quels reproclies il adrcssail à lous les partis qui entretenaient « ces luttes monstrueuses, de nature si maligne et ruineuse », et avec quelle véhémence il protestait contre les abominations dont ils étaient tous souillés. Nous verrons plus loin sa lutte contre le dogmatisme, la superstition et le pédantisme. Voici quelques-unes de ses autres batailles les plus mémorables. Il s'attaque à la justice v vrai témoignage de l'humaine imbécillité », à la vénalité des charges, aux jugements payés à deniers comptants, aux « viles et ordes pratiques » qui forcent à sacrifier les droits les moins contestables, à Finstabilité des lois, à leur barbarie, à l'emploi de la torture, moyen plein (rincertitude et de danger, (jui arrache des aveux d'où il advient que celui que le juge a géhenne pour ne le faire mourir innocent, il le fait mourir innocent et géhenne ; ^ aux condamnations plus cri-

I.El encore: ■< Elcs-vous pas injuslos. qui, pour no lucr sans

minelles que le crime, aux magistrats qui, instruits de l'erreur qu'ils viennent de commettre en prononçant une sentence capitale, n'en l'ont pas moins procéder à l'exécution et pendre irréparablement de pauvres diables par amour des formes.

Il s'attaque aux modes adoptées et quittées avec une inconstance et une légèreté incroyables, aux lois somptuaires, aux introductions nouvelles et vicieuses dans les manières et l'attitude delà noblesse, qui oublie la forme de ses pères et la particulière liberté de sa condition. 11 ne comprend pas que des gentilshommes se montrent, en lieu de respect, sans épéc et débraillés comme s'ils venaient de la garde-robe ni qu'ils se conforment à l'usage tout récent de se tenir découverts bien loin au tour des princes. 11 critique leur façon vicieuse de ne

occasion, faites pire que ilc liior ? •> D'abord, tout en blâmant énergii|uement la torture, il avait dit (|uc cVlail le mieux que l'humaine faiblesse ait pu inventer ; plus tard il a mis « le moins mal, dit-on», et ajouté un lon^ développement ipii commence ainsi : « Bien inhumainement et bien inulilemenl ».

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preinlre los armes que sur lo point (riine cxtrôme néccssilc et de s'en décharger au plus vite. Il dénonce les vols qu'ils commettent communénienl. H trouve une sorte de lâcheté à étudier, ainsi qu'ils le font, l'escrime que Ton regardait jadis comme un métier de subtilité dérogeant à la vraie et naïve vertu ; il déplore leur vilenie qui a introduit l'usage de s'accompagner de seconds, tiers et quarts, dans les combats singuliers, qui étaient anciennement des duels et sont devenus des batailles.

Il n'est pas plus indulgent pour « la canaille de vulgaire ». « La couiunnu' est bcte, la tourbe est mère d'ignorance et d'injustice, sa voix est une confusion venteuse de bruits méprisables, ses instincts féroces lui font trouver plaisir à s'ensanglanter jusqu'aux coudes et à déchiqueter un cadavre comme les chiens couards ».

Il s'attaque aux conquérants (h- TAnu'riquc, (^li abusent (h' l'ignorance cl inexpé-

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riencc des indigènes pour les plier vers la trahison, la luxure, Tavarice et toutes sortes d'inhumanité ; il s'indigne de « tant de villes rasées, tant de nations exterminées, la plus riche et la plus belle partie du monde bouleversée et toutes les horribles hostilités commises pour de misérables intérêts ».

Il s'attaque aux auteurs qui font des livres sur des livres, qui s'amusent à éclaircir ce qui n'a pas besoin d'éclaircissement, et négligent ce qui en aurait besoin ; aux sophisr tes et aux rhéteurs qui, loin de montrer la vérité, l'obscurcissent, ladissipent etlarompent par les commentaires entassés sur des commentaires dont le centième est plus épineux que le premier, si bien qu'il y a plus à faire à interprêter les interprétations qu'à interprêter les choses elles-mêmes.

Il s'attaque aux gens qui « se jouent de leurs testaments pour gratifier ou châtier chaque action de leurs héritiers » ; aux pères de famille, rigoureux ou avares, qui, atté-

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rés d'aimces et do maux, ne veulent pas se désaisir des biens dont ils pourraient aisément se passer, en jouissent seuls à leurs foyers, et les détiennent par malice et envie, au lieu d'en élrenner ceux ;i (jui ils doivent revenir par ordonnance natundlc ; d'où il résulte que tant déjeunes gens de bonne famille, chercliant « (juelque voie à pourvoir à leur besoin », s'adonnent au larcin et sont « convaincus d'horribles voleries » '.

Il s'attaque aux parents qui usent de corrections violentes. Il réprouve particulièrement ceux qui emploient les verges, et, dans l'indignation que lui cause leur dureté, il approuve les législateurs qui, comme Lycurgue, enlèvent les enfants à la famille pour les confier au Gouvernement,

Il s'attaque aux hommes qui dans les entretiens ordinaires des assemblées et des tables, se vantent des faveurs secrètes des

1. Voir un peu après le ck'hiit du cliapitrc S du livre II, (|uel(|ues éclinnlillons des exploits vraimoul bien flranges commis par les gonlilshommcs i|ue Monlaignc connaissait.

dames : « Vraiment c'est trop d'abjection et de bassesse de cœur! » Il s'irrite de la merveilleuse corruption et de la trahison commune et ordinaire en amour.

Il s'attaque aux femmes, insistant sur leur légèreté, leur inconstance, leur pédantisme, leur affectation à pleurer des maris qu'elles n'aiment que morts, leur contenance, leur port, leur teint et l'embonpoint de leurs joues sous leurs grands voiles de deuil ^

II s'attaque à « l'ineptie de notre institution », sujet sur lequel il « retombe volontiers » ; il trouve mauvais que l'on enseigne les définitions, divisions et partitions de la vertu, sans avoir aucun souci de dresser entre elle et nous quelque pratique de familiarité et privée accointance, sans changer en rien notre jugement ni nos mœurs.

1. Il paraît pourtant n'avoirpas eu à se plaindre d'elles. La sienne, aillant ((ue nous pouvons en juger, ne lui a donné que des motifs do satisfaction. Plusieurs dos chapitres les plus importants des Essais sont adrcssi''s à dos dames et indiquent flcxcellcnts rapports avec elles. Serait-ce pour avoir été trop bien avec les femmes, qu'il leur est si sévère?

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Il s'attaque à la crrrinoiik' (iiii (Irlcnd «l'oxprimer par paroles les choses licites et naturelles ; à ces lois d'honneur qui vont si souvent choquant et trouhlant celles de la raison ; à la vanité et à l'ostentation qui recherchent la montre et la pompe à tout prix.

Il s'attaque à l'ivrognerie ; sa complexion et son goût rempôclienl d'avoir pour elle l'indulgence « qu'elle mérite peut-être ». C'est sans doute un vice moins malicieux et dommageable que les autres qui, presque tous, choquent beaucoup plus directement lasociété; mais il est lâche et stupide, particulièrement grossier et brutal, tout corporel et terrestre, n'ayant pas, comme quelques autres «je ne sais quoi de généreux ». C'est celui qui coûte le moins à la conscience ; mais Montaigne ne peut comprendre (ju'on allonge le plaisir de boire outre sa soif, en se forgeant un ap|)('"tit artificiel et contre nature.

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Il s'at Laque à lamcdeciiic avec lui acharnement extraordinaire. A la fin de son deuxième livre, il acontre elle plus de quarante pages ; au dernier chapitre du troisième, il revient à la charge, reprochant aux médecins non seulement « les horribles conclusions» qu'il s'est plu maintes fois à leur faire rendre en leur tendant des pièges, mais encore « leurs trognes magistrales ». Dans ces invectives, il y a bien des choses vraies et bonnes à repéter aujourd'hui, mais aussi excès d'ironie et de malveillance. Montaigne avoue qu'il « plaide cette cause avec haine et mépris » ; il a une « antipathie héréditaire pour cet art fantastique et surnaturel dont les singeries ont un air d'enchantement magique ». 11 avait dit que « ce qui s'y voit en pratique, il y a grand danger que ce soit pure imposture » ; ayant rencontré des médecins consciencieux et honnêtes et s'élant aperçu sans doute qu'une imputation si générale était à corriger, il la remplaça par

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cociquivalltncgll^^cmieux:«Enla mcdocine j'honore la promesse, le nom, mais ce qu'il désigne je ne l'honore ni ne l'estime. Les médecins ne se contentent pas d'avoir la maladie en gouvernement, ils rendent la santé malade pour garder qu'on ne puisse en aucune saison échapper à leur autorité. Ils ont cet iieur que le soleil éclaire leur succès et que la terre cache leur faute. Ils ont raison de se vanter de leur pouvoir, puisqu'ils peuvent impunément tuer tant de gens. » 11 ne leur donne pas grand blâme de faire leur profit de notre sottise, « car la [)liH)arl (lu monde fait ainsi, et des vacations plus dignes que la leur, n'ont de fondement qu'aux abus publics»; seulement, ils devraient tenir leurs consultations plus secrètes : « leur irrésolution, la faiblesse de leurs arguments, l'àpreté de leurs contestations pleines de haine, de jalousie et de considérations particulières, venant à èlre découvertes, il faut être merveilleusement

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aveugle si on ne se sent bien hasardé entre leurs mains. »

Enfin, le troisième dessein est évident quand Montaigne trace un plan d'éducation ou quand il exalte les Caraïbes et les armées turques. Les louanges données aux Indiens sont une manière de faire la leçon aux Européens, de dire son aversion pour les vices et les forfaits des peuples civilisés. Son panégyrique couvre une satire. Comptez les pages : vous trouverez que si les Essais sont un portrait, ils sont aussi, et plus encore, une machine de guerre. Le chapitre, non le meilleur, mais le plus curieux et le plus célèbre, qui occupait d'abord presque le quart du livre et qui aujourd'hui en remplit encore un sixième, est un chapitre de polémique.

CUAIMTIŒ IX

PÔLEMUJUF, A (HTHANCi:

Au temps où la Urronnc commonçait à se répandre, prévoyaul (luCllo pourrait conduire cerlains esprits jus(ju'ù l'athéisme, atlendu que quand on a mis en doute quelques articles de la religion, on rejette aisément en pareille incertitude les autres pièces de la créancf? (|ui n'avaient pas plus d'autorité et de fondement, un savant homme donna à Pierre Ey(iuem, comme très utile et propre à la saison, le livre dans lequel un théologien espagnol, Uaymond Sehond, avait entrepris d'étahlir (( par raisons humaines », contre les athées, tous les articles de la foi chrétienne.

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Montaigne, chargé par sonpt're de traduire cet ou-vrage, ne paraît pas avoir été, en aucune façon, choqué des choses étranges et insupportables qui y abondent '. Il l'avait approuvé sans réserves; que ce fut ou non une quintescence de saint Thomas, comme il était tenté de le croire", il jugeait impossible de faire mieux et ne savait personne qui eût fait aussi bien. Il connaissait « un homme d'autorité, nourri aux lettres », qui avait été ramené des horreurs de la mécréance par les raisonnements de Sebond. Aussi recommandait-il souvent ce livre, surtout pour le service des dames, qu'il secourait volontiers en leur fournissant des arguments propres à fortifier ceux de l'auteur. Une d'elles, si haut placée que son

l.Voir par exemple les raisons pour lesiiuelles l'âme n'est ni visible, ni ou'iblc, ni flairable, ni touchable, ni chaude, ni froide ; ou la description do la « très artificielle échelle par les marches de lai|uelle on nionlo des choses inférieures aux suprêmes ». — Oue Montaigne n'ait pas été rebulé par toulco (pi'illui fallut traduire, et (|u'apr6s avoir obéi à son p6ro, d aitconlinuéà propa^'orcct ouvrage, c'est un symptôme, bon a. retenir, de l'élat mental dans leiiuel il était encore à colle époque.

2. 11 avait lu saint Thomas; voir le début du chapitre de la modération.

l'OI.KMIQtlF, A OUTIIAXCE 133

moindre désir imposait comme un ordre, lui dcmandîi d'écrire ra|)olo^io qu'il avait essayée de vive voix en sa présence.

S'il n'avait été question que de défendre Sebond, la lâche ne lui aurait pas beaucouj) agréé ; mais attaquer les contradicteurs de Sebond, « combattre ceux qui sont [)récipités aux épouvantables et horribles ténèbres (h' l'irréligion », (|iud magnifi(|ue sujet de controverse! Une s'atlar(hi guère à soutenir que les raisons du théologien espagnol étaient bonnes, il se proj)osa d'établir que celles de ses advei'saires étaient mauvaises.

En commençant, il ne paraît pas prendre son sujet très au sérieux. On voit bien (|u'il tient la plume surtout pour couiplaire à la daiue (|ui réclame ce travail ou pour se diverlii- en bataillant ; sa conviction n'est pas douteuse, elle est même très ferme, cependant elle ne le rend pas assez grave ; il entasse des arguments tellement puérils (jue cette apologie, de même (|ue d'autres cha-

li)') l.X'l KOI)'. C I !U.N Al\ IC.'-SAI.S

pilrcs moins imporliuils, ressemble par moments à Texercice d'nn rhélenr plutôt qu'à une œuvre consciencieuse.

Il revendique d'abord pour la philosophie le droit de servir d'auxiliaire à la religion, et représente que l'on a tort de trouver mauvais l'elTort par lequel Scbond apporte à la doctrine chrétienne des secours profanes : « il faut accompagner notre foi de toute la raison qui est en nous )).Mais il insiste peu; après une réponse très brève aux théolo-. giens qui se défient des facultés humaines, il arrive aux impies qui s'en servent avec trop d'audace : pour les réduire au silence, il imagine que le meilleur moyen est de rabaisser cette raison dont ils abusent, et non content de montrer comme quoi elle est sujette à défaillir, il s'amuse à soutenir qu'elle ne mérite aucune confiance, qu'elle est égalée ou môme dépassée par l'instinct des animaux, qu'il faut nous abêtir pour nous assagir, nous éblouir pour nous guider.

A l'appiii (lo ce paradoxo, il a des discours pitoyables, d'iino incroyable maladresse. 11 dit que faire de la lune une terre céleste et y songer des montagnes, sont des rêves de l'humaine vanité. Il met les thons au-dessus des géomètres. Il parle (h's prédictions que les anciens tiraient du vol des oiseaux comme s'il en admettant la certitude, comme s'il n'avait jamais ouvert le de divinationc et s'écrie : « Qu'avons-nous de pareil et de si admirable? Cette règle, cet ordre de branler leur aile par lequel on tire des conséquences des choses à venir, il faut bien qu'il soit conduit par quelque excellent ressort à une si noble opération. » Les pires sottises qu'il relève chez les philosophes et qu'il dit filles de l'orgueil, ne sont pas pires que celles qu'il débile en argumentant contre eux. Ou dirait que pour mieux prouver l'infirmité de la raison, il s'ingénie à déraisonner aussi complètement que possible.

En avançant il devient plus sérieux. Bien

qu'il se permette encore quelques fantaisies fâcheuses, qu'il ait recours à des sophismes bizarres ', qu'il enregistre et adopte les plus grossières absurdités de Pline et d'autres auteurs également dénués de critique, qu'il conteste au contraire des choses qui ne méritaient pas ses railleries, et qu'il s'attarde à des jeux dignes des plus désagréables pages de Rabelais, l'attaque, commencée sur un ton presque léger, en prend peu à peu un tout autre, pressant, vif, acerbe : l'apologie de Sebond dégénère en apologie du pyrrhonisme. Emporté par la discussion, par l'habitude de pousser à l'extrême, peut-être par le plaisir d'envisager les choses d'un point de vue qui lui est nouveau, peutêtre aussi par le besoin de réagir contre la crédulité dont il se ressent encore, il met

1. Comme preuve des fautes et liompcries des sens, il ose, après avoir ("'rais des assortions manifestement inexactes, faire entrer en compte l'émotion causée par les tambours sur un cœur mol, celle causée par une musi((uc douce sur un cœur dur, celle causée par le culte catholique sur les âmes revôches. Il est de l'avis des gens « habiles et avisés » selon les(|ucls il n'y a aucun fondement pour assurer que la neige est blanche plutôt (|ue noire.

POLKMIQUK A OUTHANCE 137

tout en question et s enfonce clans un scepticisme qui grandit indéfiniment. Il voulait montrer le danger « de secouer les impressions religieuses reçues par révérence de l'ancien usage, pour ne recevoir rien à quoi on n'ait interposé son décret et particulier consentement « ; il fil ce qu'il trouvait si dangereux : sous prétexte de confondre les impies, il secoua ces mêmes impressions et jeta indiscrètement en incertitude toutes les pièces de notre créance les unes après les autres '. Maniant le scepticisme pour les besoins de sa cause, il se Tappropria et, de cette arme prise contre ses adversaires, se blessa lui-même grièvement.

Il en vint à dire (ju'il n'est rien en l'humaine invention où il y ait autant de vérisimilitude que dans le pyrrhonisme ; que rien ne parait vr;ii qui ne puisse tout aussi

1. Le passage cité plus liaut, dans lequel il dit que, niaintefois s'élanl fait un amusement de maintenir une opinion opposée à la sienne, il s'était converti à la cause ipi'il plaidait par exercice, est une addition au texte primitif de l'apologie ; en l'y introduisant, pensait-il à la lournure imprévue ijuc ce chapitre avait prise'?

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bien paraître faux ; que les notions regardées comme le moins contestables sont complètement dénuées de valeur réelle; que nous sommes condamnés à une incurable incertitude en quelque matière que ce soit ; que « toute persuasion de la certitude » est un symptôme infaillible de folie. 11 n'admet pas qu'on lui dise : ceci est vrai puisque vous le voyez, vous le sentez: il faut qu'on lui dise s'il sent en elTet ce qu'il pense sentir, et, dans le cas oii on réussirait à le dire, qu'on lui explique « comment et pourquoi ».

Du moment que l'homme, livré à ses propres ressources, n'est capable d'aucune vérité, la tentative de Sebond se trouve nécessairement inepte et vaine. Montaigne s'aperçoit qu'en réfutant « les nouveaux docteurs », ila, dumcme coup, réfuté le client qu'il est censé défendre. Il constate les conséquences inopinées et funestes de son argumentation et conseille d'en chercher

l'OLr.MlnLl: A OLTllANCl: l')')

une moins piM'ilIcusi^ de niainlonir pliilùL Scbond « par la fornio ordinaire ». Le remède dont il viont d'usor est un de ceux (jui ne doivent èlre employés qu'en cas extrôme et désespéré, comme un de ces tours d'escrime auxquels on a])an(ionne ses armes pour désarmer l'adversaire, un de ces coups secrets et périlleux (huit il faut se servir le moins possible : « C'est grande témérité de se perdre pour perdre un aul !•(>.. . Il uc l'ail mie bon être si subtil. » Uestons dans la roule commune, au lieu de jeter notre vola cette liberté qui pourrait bien devenir aussi dangereuse que la peste qui commence à se répandre dans les cours, c'est-à-dire, l'alliéisuic (juOnse propose de combattre '.

Va-t-il donc, comme il serait logique, nalurid (b* le faire aprf's cette déclaration, quitter une voie ■< si exlravaganle » et rej)rendre j)ar la voie ordinaire (ju'il j)r(''co-

1. El encore : » Il no faul pas vouloir mourir pour se ven^'er .. Il csl lies armes ol conililions de comlial si désespérées, qu'il est hors lie eréanre i|ue ni l'un ni l'autre ^e puisse sauver. »

niso, l'apologie tour à tour par lui promise et compromise? Nullement, il laisse cette besogne à irautres, à son disciple Charron. Prend-il au moins le parti de s'arrôtcr? Une pure, entière et parfaite suspension de jugement est la conséquence fatale du pur, entier et parfait pyrrhonisme qu'il expose. Parvenu au scepticisme complet, il ne lui reste plus qu'à se taire. 11 n'y songe pas un instant. Il est trop épris, trop enivré de sa polémique pour la discontinuer.

Il ne s'occupe ni de Sebond, ni du danger d'aller plus avant. Poursuivant sa course téméraire, il s'en prend à Aristote, aux scolasliques, aux mathématiciens, aux médecins, aux dialecticiens qui mettent des bornes à la puissance de Dieu, aux gens qui ne veulent rien recevoir par autorité, aussi bien qu'à ceux qui « plaident de l'usage des choses, non de leur aloi », aux savants qui disent connaître la forme de la terre ou les particularités de l'hyperbole, aussi bien

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