INTIiUDLCTION AUX ESSAIS
lellcment ([u'il rompt dos marchés avantageux parco qiio rimpcrtinencc (le ceux avec qui il traite est insoutenable. Il ne supporte pas la sottise, se dépite « de Tassurance et esjouissance dont elle remplit ses liôtcs «. Les fautes de ses gens ne l'émeuvent pas, mais leur bêtise et opiniâtreté font qu'il se prend « à la gorge avec eux tous les jours ».
Il n'a pas cessé d'être affecté de « mille agitations indiscrètes et casuelles », délicat « aux moindres piqûres » . Il ne se tourmente plus autant de ce qu'on peut dire de lui, mais il n'est pas si bien purgé de toute susceptibilité, que ses amis « n'en reconnaissent quelque teinture » en sa complexion. Les incidents les plus futiles, un bout d'étriviére battant sa jambe, une rené de travers à son cheval, le tiennent en humeur tout un jour.
La plus grande parlie du Iroisième livre des Essais témoigne de cetle ardeur et de cette sensibilité sur lesquelles les ans n'avaient aucune prise. Ici, point de Ion-
gueurs, rien (rinulile ni d'ennuyeux, pas un chapitre vide ou traînant, comme plusieurs de ceux qui sont au livre premier. Tout est animé, coloré, vibrant, plein de verve ; par moments nous sommes en pleine et grande poésie ^ Bien des pages pourraient être citées à l'appui de ce qu'il dit de sa parole qui, vive el bruyante d'ordinaire, s'emporte facilement à l'hyperbole.
C'est là que, dans un chapitre oii il s'agit de montrer comment, l'expérience venant en aide à la raison, nous pouvons acquérir les connaissances vraiment nécessaires, Montaigne, en haine de la science pédantique et et des gloses « qui augmentent l'ignorance », se met à vanter « l'ignorance et l'incuriosité, doux et mol clievet, et sain à reposer une tête bien faite », et se propose de tenir dorénavant école (1(^ bêtise.
1. Ce prosateur i|ui conseille de iialuialiser l'art, est un po6te idéaliste : il sait '(ue les belles peintures sont conduites « non tant par dcxl^-rilé de main, comme pour avoir Totijct plus vivomenl empreint <lans l'âme f. C'est l'idi'e de Schiller : « Dnss cr im inucrn Hcrzcn spûret was cr crscha/fl mit .scincr Hand •>. Seulement le poêle dit ici plus l'aililcmcnl que le prosateur.
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G'estlàqu'en termes magnifiques, il célèbre la profession militaire et la présente comme la plus plaisante de toutes les occupations.
C'est là que tout à la fois il maudit les jeux de mains où, comme dans les tournois, on se tue en s'ébatlant, et regrette les jeux du cirque : « C'était pourtant une belle chose !... \ »
C'est là que, non content de dédaigner la bonne estime du peuple, il la traite d'injurieuse.
C'est là que, pour remédier à l'écrivaillerie, « symptôme de débordement», il demande une loi contre elle, comme contre le vagabondage ; il propose « et ce n'est pas moquerie », de bannir les écrivains ineptes et ridicules, en commençant par lui-même.
C'est là que, dans un accès d'humeur contre les mauvaises lois, il dit qu'il n'est aucun homme de bien qui ne soit pendable
l. nt'jà, au livre II, il avait excusé les combats de gladiateurs, « mcrvi'lllcux exemple pour l'inslitulion du peuple ».
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dix fois en sa vie, tandis que tel pourrait ne jamais offenser les lois, que la philosophie « ferait fouetter très justement ».
C'est là qu'il veut fouetter aussi le jeune homme qui s'amuserait à choisir le vin et les sauces.
C'est là qu'il trouve qu'il y a vice ou folie à désirer le commandement de quelquesuns en l'élat popukiire, ou en hi monarchie une autre forme de gouvernement.
Presque à chaque page, il manque ainsi de mesure. La tempérance (ju'il prêche en la vie, fait singulièrement défaut en ses discours ; sur certains sujets, il conserve une discrétion louable, mais n'en garde pas trace lorsqu'il s'agit de ses appétits et besoins physiques. Aux amateurs de détails intimes, il en fournit plus qu'ils n'en ont besoin pour leurs dissertations psychologico-physiologiques. Il avait déjà un peu outrepassé les bornes prescrites par la bienséance, il n'en lirnt plus aucun compte.
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Les modifications qu'il apporte aux deux premiers livres, sont de la môme force que le troisième. Eu de très rares endroits il atténue ou modère son texte : il efface quelques traits durs pour les médecins ; il supprime le mot : tout galant homme doit mourir debout, 11 avait préconisé « la simplcsse qui nous achemine à n'avoir point de mal », il ajoute qu'il ne la faut pourtant pas « tellement plombée qu'elle soit du tout sans goût ; qui anéantirait la connaissance du mal, anéantirait l'homme «.
Mais, en général, les changements qu'il fait à sa rédaction première, au lieu de la tempérer, l'aggravent plus ou moins : ils ùtent souvent de la clarté, non de la chaleur, ils apportent une vie plus intense, un surcroît d'intérêt', de vigueur, d'éclat. Il renforce des paroles dans lesquelles il y avait déjà quelque exagération et y
i. Comptiez le cliapilro 3 du livrp I, dans l'édilion do 1580, avec ce iiiCnic c-liapiiro dans ri''dition de lo^8.
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ajipuic au l'iscjuc (Taller beaucoup au delà (le sa pensée ordinaire, véritable. Pour SOS aiïections comme pour ses aversions, pour la louange comme pour le blâme ou le mépris, là-mèmc où il avait été vif, violent, il trouve moyen de l'être davantage, d'introduire des expressions plus énergiques, des formules d'une netteté, d'une brièveté saisissantes.
Le beau passage sur Tbonneur qui consiste à combattre et non pas à battre, sur les pertes triomphantes à l'égal des plus belles victoires ; le charmant éloge de la poésie, « la bonne, la vraie, celle qui est au-dessus des règles et <le la raison » ; l'invective contre les échecs, amusement puéril, niais, ridicule, auquel il est honteux de s'ébattre ; la page sur Thon-eur et le poids du mensonge et la peine du l'eu ([u"i! mérite, sont des additions. De nièiue les imprécations contre la stupidité bestiale et l'ànerie funeste de ses contemporains, l'abjecte et
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servilc prostitution dont ils font preuve dans leurs lettres, les crimes des conquérants de l'Amérique, la science livresque « un peu plus insupportable que la bêtise ».
A la place de : « Plutarque se fût offensé de ceux qui font l'honneur, la fin de toutes actions vertueuses », il met : « Sottes gens ! Caton eût bien fait une action généreuse et juste plutôt avec ignominie que pour la gloire K »
Une diatribe contre la science est enrichie de cette ligne finale : « Il n'y a point de science. »
Il avait dit que pour avoir un homme sain, il fallait commencer par l'affubler de ténèbres, d'oisiveté et de pesanteur. Le paradoxe ne lui semble plus assez énorme ; il y insiste : « Il nous faut abêtir pour nous assagir et nous éblouir pour nous guider. »
Il avait dit: « Aucune éminentc et gail-
I. Au mônio omiroll il ajoute (|u'il vaiidrail mieux hausser les belles aclious que île les délraclor et ijuil ne serait pas messéant d'ôiro transporté par la passion pour elles.
larde vertu sans quelque agitation déréglée. Il développe cela en une page où l'on voit que nous devenons vertueux par la dislocation que les passions apportent à notre raison, et que notre sagesse est moins sage que la folie.
D'autres additions moins graves sont peutèlre plus étranges ; quelques-unes sont absurdes, comparables aux plus fatigantes énumérations du Pantas^me/; pour montrer tout ce qu'on peut signifier avec les mains, il entasse à la lile quarante-sept verbes. Dans un morceau sur rinliuio variété qu'il y a cil 1 espèce liumaine, il inlercale ceci : « il y a des contrées oîi les hommes naissent sans tète, portant les yeux et la bouche dans la poitrine; où ils n'ont qu'un œil au front; où ils sont moitié poissons par en bas, . . » 11 lermine l'énuméralion par ceux ([ui « nalurellemenl se changent en loups, en juments ».
Et il trouvait que tout cela n'était pas
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assez! S'il uvuit achevé rédition qu'il préparait en SCS dernières années, nous y verrions probablement des choses encore plus surprenantes, à en juger par certains échantillons que nous connaissons. En 1588, il avait introduit dans le chapitre de Y Institution des enfants un paragraphe pour dire que si un élève préfère une table au récit d'un beau voyage ou d'un sage propos, le jeu des bateleurs ou le bal aux exercices militaires, il n'est bon qu'à être mis pâtissier en quelque bonne ville. En se relisant, il écrivit à la marge : « Que de bonne heure son gouverneur l'étrangle s'il est sans témoin ^. » Ne reprochons pas à Montaigne d'accumuler ainsi les exagérations; réjouissonsnous plutôt de cette verve croissante. Certes il ne faut pas médire du juste milieu, comme
1. Le passage sur 1' « horrible impiulcncc » îles Ligueurs, n'est pas dans lY-iIition de 1588; il n'a paru ((n'en Ii)95. — Un peu après le déiiul du chapitre 38 du livre 11, à l'endroit oii il s'agil de la contenance que la philosophie nous ini])ose dans les maux, le texte do 1593 csl bien plus vil', ])lus ])ittoresi|ue, plus incisif ipic celui auiiuel il esl sulistitm^. — Comme exemple de progrès tardif, notez l'éloge de La Noue : ce chef protestant n'était pas, en 1588, inscrit parmi les modèles de grandeur peu commune.
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La Roclicioiicauld ', ni nuMiic avoir l'air d'en faire peu de cas ; cela ne convient qu'à la solLise ou au fanatisme et est interdit également par le bon sens et par la prudence. Le juste milieu est un but d'autant meilleur qu'il est plus éloigné et plus difficile cà atteindre; si l'on y arrivait, surtout si on réussissait à s'y tenir et à s'y établir définitivement, peut-être le trouverait-on, à la longue, bien terne, bien j)rosaïque, bien stérile. Une mo(b''rali()n iniperlnrbable, une impartialité qui ne coûterait aucun ell'ort et ne se démentirait jamais, se rapprocheraient trop de l'indiiïérenceet de l'inertie ; un être incapable de tout excès, soustrait à toute espèce d'agitation ressemblerait à une momie. Qui veut faire l'ange, fait la bète ; celuilà ne la ferait-il i)as aussi, (j[ui végéterait sans élans, sans enthousiasme, ne dépasse-
I. « La inodi'ialion l'sl la hinj^uciu- cl la iiarcssc de làiiK; ». Il avait mis d'abord ceci, (|ui valait iiiiciix: « Ou peut dire, à l'égard de la jilupart des hommes .que la modéralion est une bassesse de rame. »
rait jamais les bornes prescrites par la raison, et, comme le Wagner de Goethe, n'aurait jamais envié les ailes de l'oiseau? Quand les philosophes ou les poètes célèbrent le juste milieu, le parfait équilibre, l'heureuse médiocrité, nous pouvons applaudirsans inquiétude : ils ne seront pas de sitôt assez écoutés pour devenir dangereux. Mais si le genre humain, tout à coup converti, se mettait à vivre conformément à cette sagesse, toute activité féconde serait bientôt amoindrie, sinon tarie, les grandes entreprises risqueraient fort de ne plus rencontrer d'amateurs, les longs espoirs paraîtraient imprudents ou trop ambitieux, môme pour la jeunesse, et les hommes s'endormiraient dans l'ornière, mesurant leurs travaux à leurs besoins désormais bien modestes.
Montaigne parle admirablement d'une vertu si entière qu'elle ne connaîtrait pas de chutes, pas de défaillances ni même d'efforts, il se garde bien d'y prétendre ou de
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iKJiis y cxlioiicr; il avoue ({u'il faut avoir « nu })ou (le l'olic ■, si l'ou ne veut avoir « i»Ius (le sollisc i. Il couscillo aux jeunes gens cei'lains excès, alin (Téveiller leur viji'ueur et de Tempèelier « de se moisir et apoltroiiniser )). Mieux vaut, eu ell'et, avancer, an risque d'errer ou de tomber, que de s'pngonrdir en piétinant sur place, en imitant K l'indolence d'I^picure ». Se régler en conservant l'élan ([ui emporle au do\h de la régie, chercher r(''(|iiilil)re sans rigidité, en restant souple et l(dleinenl vivant que des écarts sont possibles, aller toujours vers le juste milieu, mais ne jamais s'y immobiliser et peul-ètre n'y parvenir jamais, n'estce pas là tout ce qui nous est permis? N'en demandons pas davantage, du moins juscju'à l'avènement d'un nouv(d ordre de choses. On veut arriver; on ne songe j)as (ju'un homme arrivé serait un homme Uni, ou ne serait j)lus un homme. La pleiiu:' sagesse, comme le bonheui-, est un idéal aussi inac-
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cessible que les horizons bleus qui reculent à mesure que nous avançons. La vraie façon d'être sages, la seule à notre portée, c'est (le travailler à le devenir.
Nous n'aimons tant Montaigne que parce ([u'il n'est qu'à moitié l'homme qu'il veut être et qu'il annonce. S'il avait, dès sa retraite, trouvé et gardé son an'ston metron. il nous attirerait moins, ne nous retiendrait guère. Heureusement, il fut toujours passionné, enthousiaste, sujet à des emportements et des ravissements superbes, il eut jusqu'à la fin de sa vie besoin de se régler, (h' se contenir, de se donner un frein; l'effort même qu'il faisait pour se dompter renouvelait son ardeur. Tel un brasier inextinguible, d'où la llamme jaillit plus brillante à travers la cendre dont on le couvre.