CHAPITRE XIV
LA CONCLUSION DES Essaifi
Los Essais comportent-ils une conclusion? Montaigne a-t-il voulu en faire une?
Il savait à l'occasion changer l'ordre de ses chapitres. Il n'était pas sans quelque souci de refifet que ses écrits produiraient sur les lecteurs auxquels il les destinait. Est-ce par hasard, par « sort artiste », que les pagc^ qui t(U'minent son livre se trouvent à cette place ?
Quoiqu'il en soit, la façon dont le dernier chapitre s'achève, est digne de remarque. Cette iin est écrite « près de six ans après le cinquantième », parconséqvu'ut à la veille de la puhlication; c'est bien le dernier mot de Montaigne.
Nulle part il n'a mis plus de chaleur, plus de verve et plus d'éclat, et jamais peut-être il n'avait encore atteint à une si belle sérénité.
En commençant ce chapitre, il est revenu un instant sur les défaillances de la raison et sur les vices inhérents à nos expériences; cependant, dés la première ligne, la portée de ces réflexions un peu chagrines est singulièrement atténuée : « La vérité est chose si grande que nous ne devons dédaigner aucune entremise qui nous y conduise. » Qu'après cela vienne l'éloge de l'incuriosité, cet éloge n'est qu'une dernière protestation contre les disputes de mots, bonnes uniquement à embrouiller les choses, et contre les sophismes (\c la philosophie.
A la fin, plus trace de scepticisme ni de pessimisme ; un mot de regret : « Si on m'eût mis au propre des grands maniements, j'eusse montré ce que je savais faire! » mais ce soupir est aussitôt étouffé : « Avez-vous su ma-
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nier votre vie? Vous avez lait la plus grande besogne (le toutes, votre office, le grand et glorieux clie("-d'a3uvre : composer vos mœurs, gagner, non pas des batailles, mais l'ordre et la tranquillité de votre conduite ».
Montaigne a là des accents lyriques qui, rapprochés les uns des autres, font une sorte d'hymne enthousiaste à la nature et à la vie. Il respecte fort les personnages vénérables qui, par ardeur de dévotion et religion, s'élèvent à une constante et consciencieuse méditation des choses divines, et qui préoccupant par l'effort d'une vive et véhémente espérance, l'usage de la nourriture éternelle, but linal et dernier arrôt des chrétiens désirs, seul plaisir incorruptible, dédaignent nos nécessiteuses commodités fluides et ambiguës; mais ces magnifiques paroles ne lui sont qu'un prétexte pour mieux marquer qu'il ne fait pas partie des êtres privilégiés auxquels il rend ainsi un hommage un peu ironifitic II ne les a d'ail-
leurs jamais rencontrés et se défie de leurs hauteurs (ou humeurs?) transcendantes :
« Entre nous, ce sont choses que j'ai toujours vues de singulier accord, les opinions supercélestes et les mœurs souterraines... Ils veulent se mettre hors d'eux et échapper à l'homme, c'est folie : au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en hêtes. » Nature est un doux guide, et juste, et prudent. Pour vivre selon elle, loin de dénouer en divorce un bâtiment tissu d'une fraternelle concordance, renouons-le par de mutuels offices; que l'esprit éveille la pesanteur du corps, que le corps arrête la légèreté de l'esprit... Détestons l'inhumaine Sapience qui nous veut rendre dédaigneux et ennemis de la culture du corps. On ne doit pas prendre trop à cœur les volu})tés naturelles, on ne doit pas non plus les prendre trop à contre-cœur. 11 est fort peu d'exemples bien avérés d'une vie pleine et pure, ceux qu'on nous propose d'ordinaire sont insipides et
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iiiaii(|iiés, corrupteurs philùl (lue coi'j'ccleurs. Lu gramleur (ràmc ne coiisisle pas à tirer h mont et en avant : prenons garde de nous égarer dans des régions effrayantes, ayons pour modèle Socrate, chez qui se trouve le véritable tempérament '. Rien (le si beau et de si légitime que de faire comme lui « bien l'homme et dûment », (\v (c bien et naturellement vivre cette vie » ; ilc nos maladies « la plus sauvage, c'est mépriser notre être : qui veut écarter son âme, le fasse hardiment, s'il peut, lorsque le corps se porte mal, pour la décharger de la contagion; ailleurs.au contraire, qu'(dle l'assiste et ne refuse point (h' participer h ses naturels plaisirs ». La perfection est ch' « savoir jouir loyalement de son être; les plus belh's vies sont ceMes (|ui se rangent au nioib'de huiuaiu, avec ordi'e, sans iniracb' et sans extravagance )).
I. .Noicz piiuilanl dans ccl ('lof;!' iiiic rotiiclioii k'-^orc, mais liii-n si^'iiidralivi', i|iii csl inciilioniirc ri-i)("-s»s pa;.'C» "o.
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MoiiLaigne ne se sépare pas moins nellement des gens qui ne songent qu'à passer, à tuer le temps, et qui, ne sachant que faire de la vie, prennent parti de « la couler et échapper, de la gauchir, et, autant qu'il est en eux, ignorer et fuir comme chose de qualité ennuyeuse ». 11 la connaît autre, et en dépit des ans, de la maladie et de son cortège de douleurs, la trouve à tout prendre, « prisable et commode » ; il en jouit au double des autres, « car la jouissance dépend du plus ou moins d'application que nous y protons », il la savoure, l'aime, lacultive, telle qu'elle nous est octroyée par Dieu qui, « tout bon, a fait tout bon ».
En ir380, les derniers mots du livre avaient été pour insister sur la diversité et la discordance des opinions humaines; en 1588, ils expriment le calme contentement d'une conviction ferme. L'étude de l'homme, qui si souvent engendre la mélancolie et le découragement, a bien pu troubler Montaigne