UNE ERREUR DE MICHBLET
mouvements. Malgré cela, je suis inquiet.
J'ai peur que Rabelais, avec toute sa sagesse, ne soit pas exempt de fantaisies chimériques, ne se préserve pas assez d'une ivresse un peu extravagante. S'il avait vécu quelques années de plus, il eût sans doute donné à ses Thélémites une consigne plus étroite. Il n'aurait plus dit : « Le noble royaume de France prospérera en tous plaisirs et délices; nulle peste, nulle guerre, nul ennui » ; il n'aurait plus parlé du repos assuré et de la félicité de ce tant florissant royaume, ni répété que le monde échappait décidément à la sottise et à la folie. 11 aurait trouvé que son bon géant avait mieux à faire qu'à « secouer le gentilhomme » auteur des Essais^ et que frère Jean était trop nécessaire à la défense de sa vigne pour qu'il fût possible de lui demander une autre besogne.
Avec Montaigne, nous rentrons dans la réalité que Rabelais avait trop perdue de
vue. Le ciel, radieux un instant et propice aux beaux rêves, s'est obscurci. Il apparaît que le retour à la nature n'est pas chose si simple et si facile que l'imaginait Gargantua quand il fondait son abbaye, et qu'une exacte discipline est indispensable. Un premier pas avait été fait : l'humanité était réhabilitée et la condamnation portée contre elle par le christianisme et confirmée par la Réforme, avait été infirmée par Rabelais. Restait un second pas, moins brillant mais non moins considérable : l'émancipation eût été précaire si elle n'avait été suivie de l'établissement d'une règle, unique garantie contre une recrudescence de la folie dont on sortait à peine : l'eflFort vers le juste milieu, loin de contrarier le retour à la nature, en est le complément nécessaire*
Il est vrai que Montaigne n'attaque pas les moines comme l'avaient fait Érasme, Rabe* lais et, bien avant euxj saint Jérôme. Il ne revendique pas assez énergiquément la