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Cf. Reloue critique, 1895, II, p

CRITIQUE DE RESTITUTIOX. 59

quid amet. Sapientiam ita quidam finierunt..., etc. » MM, Blass, Reinach, Lindsay, dans leurs opuscules signalés en note, mentionnent plusieurs tours de force du même genre, d'une parfaite élégance. Les hellénistes et les latinistes n'en ont plus, du reste, le monopole : on en citerait d'aussi « brillants » qui ont été exécutés par des orientalistes, par des romanistes et par des germanistes, depuis que les textes orientaux, romans et germaniques sont soumis à la critique verbale. Nous avons déjà dit que de « belles » corrections sont possibles même sur le texte de documents tout à fait modernes, typographiquement reproduits dans les meilleures conditions.

Personne peut-être n'a excellé, de nos jours, au même degré que Madvig, dans l'art de Y emendatlo conjecturale. Madvig, cependant, n'avait pas une haute opinion des travaux de la philologie moderne. Il pensait que les humanistes du xvi* et du xvii« siècle étaient, à cet égard, mieux préparés que les érudits d'aujourd'hui, h'emendalio conjecturale des textes latins et grecs, en effet, est un sport où l'on réussit d'autant mieux que l'on a, avec un esprit plus ingénieux et plus d'imagination paléographique, un sens plus juste, plus prorapt et plus délicat des finesses des langues classiques. Or les anciens érudits ont été assurément trop hardis, mais les langues classiques leur étaient plus intimement familières qu'aux érudits d'aujourd'hui.

Quoi qu'il en soit, de nombreux textes conservés, sous une forme corrompue, dans des copies uniques ont résisté, et résisteront toujours sans doute, à l'effort de la critique. Très souvent, la critique constate l'altération du texte, indique ce que le sens réclame, et, si elle est prudente, est obligée de s'en tenir là, les traces de la leçon primitive ayant été effacées par une

multitude d'erreurs et de corrections successives dont il n'existe plus aucun moyen de débrouiller la filière. — Les érudits qui se livrent à l'exercice passionnant de la critique conjecturale sont exposés, dans leur ardeur, à suspecter des leçons correctes et à proposer, pour les passages désespérés, des hypothèses aventureuses. Ils ne l'ignorent pas. Ils se font, en conséquence, une loi de distinguer très clairement, dans leurs éditions, les leçons du manuscrit, ou des manuscrits, du texte restitué par eux.

c. Troisième cas. — On connaît plusieurs copies, qui diffèrent, d'un document dont l'original est perdu. Ici les érudits modernes ont sur ceux d'autrefois un avantage marqué : outre qu'ils sont mieux informés, ils procèdent plus régulièrement à la comparaison des copies. — Le but, comme dans le cas précédent, est de reconstituer, autant que possible, l'archétype.

Les érudits d'autrefois, et, comme eux, de nos jours, les novices, ont eu et ont à lutter, en pareil cas, contre un premier mouvement, qui est détestable : se servir de n'importe quelle copie, de celle qui est sous la main. — Le second mouvement n'est guère meilleur : si les différentes copies ne sont pas de la même époque, se servir de la plus ancienne. L'antiquité relative des copies n'a théoriquement, et souvent en fait, aucune importance; car un manuscrit du xvie siècle, reproduction d'une bonne copie perdue du xi^, a beaucoup plus de valeur qu'une copie fautive et remaniée du xii° ou du xiiie siècle. — Le troisième mouvement n'est pas encore le bon : compter les leçons attestées et décider à la majorité. Soient vingt exemplaires d'un texte : la leçon a est attestée dix-huit fois, la leçon b deux fois. Adopter pour ce motif la leçon a, c'est supposer gratuitement que tous les exemplaires ont la même auto-

rite. Supposer cela, c'est commettre une faute de jugement; car si dix-sept des dix-huit exemplaires qui donnent la leçon a ont été copiés sur le dix-huitième, la leçon a n'est en réalité attestée qu'une fois; et la seule question est de savoir si elle est, intrinsèquement, moins bonne ou meilleure que la leçon h.

Il a été reconnu que le seul parti rationnel est de déterminer d'abord les rapports des copies entre elles. — On part, à cet effet, d'un postulat incontestable, savoir : toutes les copies qui contiennent, aux mêmes endroits, les mêmes fautes, ont été faites les unes sur les autres ou dérivent toutes d'une copie où ces fautes existaient. 11 n'est pas croyable, en effet, que plusieurs copistes aient commis, en reproduisant chacun de son côté l'archétype exempt de fautes, exactement les mêmes erreurs : l'identité des erreurs atteste une com munauté d'origine. — On éliminera sans scrupule tous les exemplaires dérivés d'une copie qui a été conservée : ils n'ont évidemment que la valeur de cette copie, leur source commune; ils n'en diffèrent, s'ils en diffèrent, que par des fautes supplémentaires; ce serait perdre son temps que d'en relever les variantes. — Cela fait, on n'est plus en présence que de copies indépendantes, prises directement sur l'archétype, ou de copies dérivées dont la source (une copie prise directement sur l'archétype) est perdue. — Pour classer les copies dérivées en familles dont chacune représente, avec plus ou moins de pureté, la même tradition, on recourt encore à la méthode de la comparaison des fautes. Elle permet ordinairement de dresser sans trop de peine un tableau généalogique complet [steniina codicuin) des exemplaires conservés, qui met très clairement en relief leur iuiportance relative. — Ce n'est pas ici le lieu d'examiner les espèces difficiles où, par

suite de la suppression d'un trop grand nombre d'intermédiaires, ou d'anciennes combinaisons arbitraires qui ont mélangé les textes de plusieurs traditions distinctes, l'opération devient extrêmement laborieuse, ou même impraticable. D'ailleurs, dans ces cas extrêmes, la méthode ne change point : la comparaison des passages correspondants est un instrument puissant, mais c'est le seul dont dispose ici la critique.

Quand l'arbre généalogique des exemplaires est dressé, on compare, pour restituer le texte de l'archétype, les traditions indépendantes. S'accordent-elles à donner un texte satisfaisant, pas de difficulté. Diffèrent-elles, on décide. S'accordent-elles par hasard à donner un texte défectueux, on recourt, comme si l'on n'avait qu'une copie, à Vemendatio conjecturale.

C'est une condition beaucoup plus favorable, en principe, d'avoir plusieurs copies indépendantes d'un original perdu que d'en avoir une seule , car la simple comparaison mécanique des leçons indépendantes suffit souvent à dissiper des obscurités que la lumière incertaine de la critique conjecturale n'aurait pu percer. Toutefois, l'abondance des exemplaires est un embarras plutôt qu'un secours lorsque l'on n'a pas pris soin de les classer ou lorsqu'on les a mal classés : rien n'est moins sûr que les reconstitutions de fantaisie, composites, fabriquées avec des copies dont les relations mutuelles et la relation avec l'archétype n'ont pas été préalablement fixées. D'autre part, l'application des méthodes rationnelles enti'aîne, en certains cas, une dépense formidable de temps et de travail : songez qu'il y a telle œuvre dont on possède plusieurs centaines d'exemplaires non identiques; que les variantes indépendantes de tel texte médiocrement étendu (comme les Evangiles) se comptent par milliers ; que

des années de travail seraient nécessaires à un homme très diligent pour préparer une « édition critique » de tel roman du moyen âge. Est-il, du moins, certain que le texte de ce roman, après tant de collations, de comparaisons et de travail, serait sensiblement meilleur que si l'on n'avait eu pour le restituer que deux ou trois manuscrits ? Non. L'effort matériel qu'exigent certaines éditions critiques, par suite de l'extrême richesse apparente des matériaux à mettre en œuvre, n'est nullement proportionnel aux résultats positifs qui en sont la récompense.

Les « éditions critiques » faites à l'aide de plusieurs copies d'un original perdu doivent fournir au public les moyens de contrôler le steinma cocUcum que l'éditeur a dressé, et contenir, en note, la liste des variantes qui ont été rejetées. De la sorte, au pis aller, les gens compétents y trouvent, à défaut du meilleur texte, ce qu'il faut pour l'établir *.

IL Les résultats de la critique de restitution — critique de nettoyage et de l'accoramodage — sont entièrement négatifs. On arrive soit par voie de conjecture, soit par voie de comparaison et de conjecture , à obtenir non pas nécessairement un bon texte , mais le meilleur texte possible, de documents dont l'ori-

1. Les érudits négligeaient naguère encore, chez nous, cette précaution élémentaire, sous prétexte d'éviter « des airs de pédant ». M. B. Hauréau a pulDlié, dans ses Notices et extraits de quelques manuscrits latins de la Bibliothèque nationale (VI, p. 310), une pièce en vers rythmiques « De presbytero et logico ». « Elle n'est pas inédite, dit-il. M. Thomas Wright l'a déjà publiée.... Mais cette édition est très défectueuse; le texte en est même quelquefois tout à fait inintelligible. Nous l'avons donc beaucoup amendé, faisant concourir à cet amendement deux copies qui ne sont, d'ailleurs, ni l'une ni l'autre, irréprochables.... » Suit l'édition, sans variantes. Le contrôle est impossible.

ginal est perdu. Le bénéfice le plus net est d'éliminer les leçons mauvaises, adventices, propres à causer des erreurs, et de signaler comme tels les passages suspects. Mais il va sans dire que la critique de restitution ne fournit aucune donnée nouvelle. Le texte d'un document qui a été restitué au prix de peines infinies ne vaut pas davantage que celui d'un document analogue dont l'original a été conservé; au contraire, il vaut moins. Si le manuscrit autographe de \ Enéide n'avait pas été détruit, des siècles de collations et de conjectures auraient été épargnés , et le texte de \ Enéide serait meilleur qu'il ne l'est. Cela dit pour ceux qui excellent au jeu des « émendations » *, qui l'aiment par conséquent, et qui seraient, au fond, fâchés de n'avoir pas à le pratiquer.

III. 11 y aura lieu, d'ailleurs, de pratiquer la critique de restitution jusqu'à ce que l'on possède le texte exact de tous les documents historiques. Dans l'état actuel de la science, peu de travaux sont plus utiles que ceux qui mettent au jour de nouveaux textes ou qui purifient des textes connus. Publier, conformément aux règles de la critique, des documents inédits, ou, jusqu'à présent, mal publiés, c'est rendre aux études historiques un service essentiel. Dans tous les pays, d'innombrables Sociétés savantes consacrent à celte œuvre capitale la plus grande partie de leurs ressources et de leur activité. Mais, à raison de l'immense quantité des textes à critiquer - et des soins minutieux

1. « ïextual emendation too often misses the mark throu^,'h want of knowledge of what may be called the rules of tltc game. » (W. M. Lindsay, o. c, p. v.)

2. On s'est souvent demandé si tous les textes valent la peine d'être « établis » et publiés. « Parmi nos anciens textes [de la littérature française du moyen âge], dit M. J. Bédier, que con-

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qu'exigent les opérations de la critique verbale *, le travail de publication et de restitution n'avance que lentement. Avant que tous les textes intéressants pour l'histoire du moyen âge et des temps modernes aient été édités ou réédités sccnndum arlein, beaucoup de temjis s'écoulera, même en supposant que le train, relativement rapide, dont on va depuis quelques années, soit encore accéléré *.

vient-il de publier? Tout. Tout? dira-t-on. Ne chancelons-nous pas déjà sous le faix des dociimcnls ?... Voici la raison qui cxig-c la publication intégrale. Aussi longtemps que tant de manuscrits resteront devant nous, clos et mystérieux, ils nous solliciteront comme s'ils recelaient le mot de toutes les énigmesils entraveront, pour tout esprit sincère, l'essor des inductions. Il convient de les publier, ne serait-ce que pour s'en débarrasser et pour qu'il soit possible à l'avenir d'en l'aire table rase.... ■> {Renie des Deux Mondes, 15 févr. 1894, p. 910.) — Tous les documents doivent être inventoriés, nous l'avons dit (p. 15), afin d'éviter que. les travailleurs aient toujours à craindre d'en ignorer qui leur seraient utiles. Mais, dans tous les cas où une analyse sommaire suffit à faire connaître le contenu du document, si la forme de ce document n'a pas d'inlérèt, la publication in extenso ne sert à rien. Il ne faut pas s'encombrer : tous les documents seront un jour analysés ; quantité de documents ne seront jamais publiés.

1. Les éditeurs de textes rendent souvent leur tâche encore plus longue et plus difficile qu'elle ne l'est en s'imposant, sous prétexte d'éclaircissements, des commentaires. Ils auraient intérêt à en faire l'économie et à se dispenser de toute annotation qui n'appartient pas à 1' « appareil critique » pi'oprement dit. Voir, sur ce pomt. Th. Lindner, Ueber die llerattsgabe cun geschichtlichen Quellen, dans les Mill/iei/iingen des Instituts fur oesterreichisclie Gcsc/iic/itsforschung, XVI, 1895, p. 501 et suiv.

2. Il suffit, pour s'en rendre compte, de comparer ce qui a été fait jusqu'ici par les Sociétés les plus actives, telles que la Société des Monumcnla Gennaniœ historica et Ylstituto storico italiano, avec ce qui leur reste à faire. — La plupart des documents les plus anciens et les plus difficiles à restituer, qui ont exercé depuis longtemps la sagacité des érudits, ont été mis dans un état relativement satisfaisant. Mais d'immenses besognes matérielles sont encore à accomplir.

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